Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er mai 2006

Les Palestiniens dos au mur

Quels changements après les élections qui ont porté au pouvoir le Hamas en Palestine et une coalition autour de Kadima, en Israël ? Sur fond de violences des deux côtés, un quartette pour la paix, dont l’Union européenne, suspend les aides aux Palestiniens. Deux poids, deux mesures ? Le point sur les termes du conflit.

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Nous constatons avec regret qu’il n’y a pas eu de démarches remarquables de la part du nouveau gouvernement palestinien pour se rapprocher des principes posés par l’UE et repris par le quartette international », a expliqué Ursula Plassnik, la ministre autrichienne des Affaires étrangères, le 10 avril, pour justifier la décision de l’Union européenne de suspendre son aide financière à l’Autorité nationale palestinienne (1). Abandon de la violence, reconnaissance de l’autre Etat, respect des accords signés auparavant, ce sont les trois principes que l’UE reproche au Hamas de ne pas respecter.

Abandon de la violence . La bande de Gaza a été lourdement frappée par le terrorisme d’Etat israélien au mois d’avril. Tzipi Livni, ministre israélienne des Affaires étrangères, ne démentira pas cette information, elle qui a livré une percutante réflexion sémantique à la chaîne de télévision américaine ABC : « Quelqu’un qui se bat contre des soldats israéliens est un ennemi et nous le combattrons, mais je pense qu’il n’entre pas dans la définition du terrorisme si sa cible est un soldat. » A contrario, a-t-elle souligné, « nous devons pouvoir dire à la communauté internationale que les terroristes qui s’en prennent à des civils sont des terroristes ». Selon Médecins du monde (MDM) et le Centre palestinien des droits humains, (PCHR, basé à Gaza), seize Palestiniens ont été tués dans la bande de Gaza entre le 6 et le 12 avril. Dont au moins un garçon et une fillette de sept et huit ans, victimes « collatérales » des bombardements massifs se voulant une représaille aux tirs de roquettes artisanales sur des villes israéliennes. Entre le 1er et le 12 avril, « plus de 2500 obus ont été tirés, sans compter les frappes aériennes qui touchent régulièrement les zones d’habitation. Les populations civiles sont les premières victimes », a indiqué MDM dans un communiqué, regrettant également « le blocage des médicaments (...) en raison de la fermeture des points de passages commerciaux ».

TERRES ANNEXEES

Reconnaissance de l’autre. En Israël, les élections législatives du 28 mars (enregistrant le taux de participation le plus bas de l’histoire du pays, 63,2 %) ont permis l’arrivée au pouvoir d’une coalition formée autour de Kadima et de son leader, Ehud Olmert. Ce nouveau gouvernement auquel collaborent les travaillistes de Peretz devrait rapidement s’attaquer à la réalisation des ambitions affichées par le successeur d’Ariel Sharon durant la campagne. Une ambition, en particulier : « doter Israël de frontières permanentes », d’ici 2010, au besoin de façon unilatérale « après consultation du peuple israélien et concertation avec la communauté internationale » (2). Et achever pour cela l’annexion au territoire israélien des blocs de colonie d’Ariel, entre Ramallah et Naplouse, de Maale Adoumim, dans le prolongement de Jérusalem vers la frontière orientale, et du Gouch Etzion, au sud de Béthléem. Annexions dont le principe fait l’unanimité au sein de la classe politique israélienne (3) et qui consiste en la pose, sur la Cisjordanie occupée en 1967, d’une griffe de trois doigts faisant glisser la Palestine de la continuité territoriale à la contiguïté de territoires. Un tel morcellement, d’une entité dont les trois éléments ajoutés - Cisjordanie, Jérusalem-est, Bande de Gaza - composent un territoire moins grand que le département de l’Aveyron, rendrait impossible l’établissement d’un Etat viable. Par ailleurs, a clairement indiqué Ehud Olmert, la construction du mur, condamnée par un arrêt de la Cour internationale de justice du 9 juillet 2004, se poursuivra pour délimiter, à quelques détours près, cette nouvelle « frontière définitive » (4).

Respect des accords signés. Pendant la campagne électorale, le candidat Olmert, outre la divulgation de son programme colonial, a aussi souhaité se poser en digne héritier de Sharon en faisant une démonstration de sa « fermeté » : le 14 mars, l’armée israélienne a pris d’assaut la prison de Jéricho pour en extraire Ahmed Saadat, un responsable du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine) détenu là depuis 2002 pour l’assassinat, le 17 octobre 2001, du ministre israélien du Tourisme Rehavam Zeevi, d’extrême droite. Selon un accord signé par les Israéliens en mai 2002, Ahmed Saadat (élu député lors des élections du 25 janvier dernier) et cinq de ses compagnons devaient rester emprisonnés à Jéricho sous la garde conjointe de soldats britanniques et étas-uniens. Ces derniers ont quitté leur poste quelques heures avant l’offensive qui s’est finalement soldée par la reddition de plusieurs dizaines de prisonniers, dont Ahmad Saadat, et la mort de deux Palestiniens. Les images de ces prisonniers extirpés de leurs cellules à moitié dévêtus, les yeux bandés, les mains liées, mis en joue, ont provoqué la colère de la population palestinienne, entraînant des heurts et des prises d’otages occidentaux durant quelques heures dans la bande de Gaza.

A cette occasion, Ehud Olmert, prétextant le risque de voir Saadat libéré par l’Autorité, a fait sienne une stratégie souvent adoptée par Sharon ces dernières années : mener, de façon unilatérale et inattendue, une opération militaire brutale et plaçant très haut le curseur sur l’échelle du déni du droit international (cf. Jénine, avril 2002). Et attendre les réactions pour réajuster le tir. Au soir de cette action totalement illégale, les chancelleries occidentales les plus audacieuses se sont dites « préoccupées ». Mais bien plus, comme l’a exprimé Philippe Douste-Blazy, par le sort de leurs otages que par l’arrogance sanglante d’Israël pour qui, de fait, le silence international ponctuant ce type de manœuvres vaut chèque en blanc.

ASYMETRIE

Dans une lettre adressée à Philippe Douste-Blazy trois jours avant la réunion du conseil des ministres européen du 10 avril, l’AFPS (Association France Palestine solidarité) soulignait que la prise de sanctions à l’égard de l’Autorité nationale palestinienne « n’est pas seulement un choix fondé sur un "deux poids, deux mesures", c’est aussi une inversion des termes du conflit, celui d’une occupation par Israël des territoires palestiniens ». Dans ce schéma où l’asymétrie reste plus que jamais la règle, sur qui les Palestiniens peuvent-ils encore compter pour défendre l’établissement d’un Etat sur seulement 22 % de la Palestine historique, revendication minimale et droit inaliénable ? Sur le plan diplomatique, le dernier référent en date est la feuille de route, régulièrement évoquée par les deux parties et par la communauté internationale qui, réunie en un quartette (ONU, UE, Etats-Unis, Russie) s’était fait la garante de sa mise en œuvre. Rendu public le 30 avril 2003, en pleine intifada, ce plan qui se voulait pragmatique, fondé sur l’obtention de résultats concrets à chaque étape, vers « le règlement définitif et général du conflit israélo-palestinien d’ici à 2005 », avait aussitôt été amendé par Ariel Sharon afin qu’il soit vidé de sa substance. Objectif atteint : la feuille de route prévoyait une première phase destinée à la fin des violences et à la normalisation des rapports avant d’ouvrir une phase de transition. Trois ans plus tard, cette période préalable, qui devait durer deux mois, est toujours en cours.

La visite d’une délégation du Hamas à Moscou, début mars, à l’invitation de Vladimir Poutine a vaguement inquiété les autres membres du quartette. A tort, car il est vite apparu que l’objectif était surtout de replacer la Russie sur le terrain de la diplomatie proche-orientale, en marquant sa différence, plutôt que de procéder à un rééquilibrage du positionnement des puissances dans le conflit. La France, elle, qui, pour des raisons diverses, a longtemps jouit en Palestine d’un petit supplément d’estime (la dernière manifestation de ce lien « privilégié » a été l’hospitalisation et la mort d’Arafat à Paris en novembre 2004) s’est récemment illustrée par la signature, le 17 juillet 2005, d’un accord entre le gouvernement israélien et deux groupes français, Alstom et la Connex, pour la construction et l’exploitation d’un tramway qui traversera Jérusalem-est et desservira des colonies israéliennes implantées à proximité.

La redistribution des cartes politiques intervenue en Palestine comme en Israël ces derniers mois n’a fait que confirmer une tendance qui n’a cessé de se renforcer depuis le 11 septembre 2001. Les Palestiniens sont pris entre une puissance occupante de plus en plus brutale et une « communauté internationale » dont l’action dans la région se résume, de fait, à la préservation de ce qu’elle considère comme ses intérêts et ses alliés. Une vue à court terme. Au mois de mars, deux chercheurs de Harvard et de Chicago ont rendu public un document intitulé Le lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis (5) où ils affirment que « les Etats-Unis ont un problème de terrorisme en grande partie parce qu’ils sont étroitement alliés à Israël et non le contraire ». Un argument de nature à infléchir la politique américaine, et donc celle du quartette, dans la région ? Pour l’heure, le texte a surtout provoqué l’indignation des lobbys incriminés.

E.R.

1. Propos rapportés par Libération du 11 avril.

2. Dans un entretien publié dans le quotidien israélien Jérusalem Post du 10 mars.

3. Lire « A new consensus », de Gideon Levy, Haaretz du 19 mars, consultable sur le site de l’AIC (Alternative Information Center), www.alternativenews.org

4. Le site du CCIPPP (Campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien) propose de très bonnes cartes retraçant la construction du mur et l’emplacement des colonies israéliennes : http://www.protection-palestine.org

Paru dans Regards n°29, mai 2006

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