Accueil > idées/culture | Par Arlette Farge | 22 août 2011

Les pauvres... encore eux !

Souvent ensevelie sous les événements médiatisés, la misère joue un
rôle déterminant à Haïti, au Japon ou dans les révolutions arabes.
Mais, au mieux, les pauvres sont des « fantômes » qui hantent journaux
ou discours. L’historienne Arlette Farge propose de remettre au
centre de l’actualité la pauvreté dans ses aspects les plus concrets.

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Pauvres. On sent
bien que le mot
dérange, qu’à
chacune de ses
occurrences
dans une conversation, les
mines s’allongent même chez
les mieux intentionnés. « Encore
eux ! », semble-t-on dire, comme
s’il s’agissait d’un scotch dont
les doigts ne peuvent se défaire.
Ce n’est pas tant que le terme
soit démodé, comme celui de
« lutte des classes », mais que
la réalité qu’il recouvre apparaît
sempiternelle, embarrassante,
insurmontable donc lassante.

Il y aurait même une légère faute
de goût à en rappeler fréquemment
la présence, quelque
chose qui sonnerait comme un
rappel des jours anciens où les
lendemains étaient en droit de
chanter. Voici le pauvre, la pauvreté,
devenus « fantômes » surgissant
dans journaux ou discours
pour se rappeler à nous,
rappeler notre indifférence à en
assumer les aspects les plus
concrets.

Soyons clairs : les pauvres
fatiguent, dirait-on, malgré les
pâles efforts de tous pour parfois
les rendre visibles, mais
jamais partenaires ou interlocuteurs.
J’en prends à témoin l’actualité
harassante et sidérante
de ces derniers mois. La société
entière a vécu une sorte de
paroxysme où les informations
les plus bouleversantes succédaient
aux plus tragiques ou
surréalistes.

Se dédouaner

La tête, un matin, se tournait
vers Haïti, où d’insoutenables
images se juxtaposaient à des
discours selon lesquels il était
impossible d’envoyer de l’argent…
parce qu’il n’arriverait
pas. Les écrivains haïtiens ont
clamé leur peine, assurant que
la culture toujours sauverait leur
pays. C’est sans doute vrai, si
ce n’est que leurs avis, débats, productions littéraires, merveilleuses
ou non, dédouanaient
rapidement de faire des efforts
pour ce peuple.

Un autre matin, ce fut l’effroyable
nouvelle d’un tsunami au
Japon suivi d’une catastrophe
atomique démesurée. Ensuite,
vint l’idée répandue, face à une
France déprimée et languissante,
que le Japonais était
calme par essence et subissait
avec sérénité ce qui l’avait arraché
à lui-même, et continuerait
à le faire pendant des dizaines
d’années.

L’actualité, décidément, joue à
merveille de son rôle terrifiant,
suivi d’un autre plus consolateur
qui permet d’oublier.
C’est vrai, si les Japonais sont
calmes, pourquoi se faire du
souci ? Comme si le tempérament
supposé d’un peuple
effaçait automatiquement les
deuils désespérés, la famine,
les contaminations pulvérisant
des corps de l’intérieur.

Survint une lueur ; ce fut le printemps
des peuples arabes, la
révolution du Jasmin. Soudain,
le monde arabe était montré
dans toute son envergure et sa
dignité ; pourtant il ne cessait
en même temps de manifester
son inexorable pauvreté, celle
sur laquelle on s’arrêtait peu.
Rien ne fut tout à fait simple ;
après la Tunisie et l’Egypte,
la Libye montra la haine et le
pouvoir de richesses affolantes
ainsi que des bombardements.
Puis la Syrie fut abandonnée
aux massacres et à une guerre
civile ; pas d’images, mais une
population dévastée par les
crises sociales, politiques et
guerrières de ses chefs dictateurs.

Terrain de misère

Semaine après semaine, se
sont enchaînés d’indicibles
événements : rappelons ce qui
se passa au Congo, où des
deux côtés, les forces au pouvoir
et celles qui le désiraient,
pratiquèrent massacres et
viols. Là encore, peu de choses
sur le terrain de misère sur lequel
s’appuient ces déchaînements
de violence.

Parmi tout cela, un fait divers
cloua tout le monde au sol :
un homme bien sous tous rapports
eut l’étrange idée, à partir
d’une mécanique sombre et
complexe, de tuer sa femme
et ses quatre enfants adolescents,
les cimentant dans son
jardin après leur mort. Ce fut un
court « divertissement », mais je
me souviens combien chacun
et chacune se sentait abasourdi,
ceci suggérant malgré tout
que quelque chose d’étrangement
fêlé perturbait la société
et venait s’accrocher au reste,
délétère.

Dans ce climat, survint ce qu’il
est convenu d’appeler l’affaire
DSK. Le ciel, la terre, semblèrent
alors s’entrechoquer
pour plusieurs raisons. D’une
part, l’homme était un grand de
ce monde, à gauche, riche, et
sa femme une journaliste très
connue, encore plus riche et,
disait-on, aimante. D’autre part,
on attendait de lui – de façon
bizarre – qu’il vienne « sauver la
France » après Sarkozy. Enfin,
sa chute a choisi un chemin très
particulier, celui de la sexualité
agressive envers une femme de
chambre, noire et pauvre.

Tout tomba pêle-mêle par
terre, mélangeant dans l’incohérence
et l’indignation ceux
qui pensaient au complot,
celles et ceux qui, médusés,
ne croyaient plus à rien, les féministes reprenant leur
bataille, les uns et les autres
libérant leurs affects pour pourfendre
décidément un système
politique délétère.

D’autres encore pensèrent au
« couple » DSK - femme noire et
pauvre ; et voici que la pauvreté
revenait dans le vocabulaire
de chacun et les pensées de
tous, car on y était forcément
– et heureusement – obligés.
S’aventurer au-delà du cas singulier
de cette femme, qui forcément
a vu sa vie se détruire
en un moment, ne semble pas
chose commune.

Les mots

Oui, elle est pauvre et c’est
bien peu admissible qu’ait eu
lieu cette « rencontre ». Certes,
cela ne remettra pas en cause
la dissymétrie entre les classes
sociales, on le sait – et les
réactions face à la manifestation
des employées d’hôtel
le montrèrent bien –, mais il
est à espérer que seront réfléchis
autrement l’ensemble des
discours tenus sur la planète
autour de ce phénomène exorbitant
qu’est la pauvreté.

Car, qu’il s’agisse d’élections
en France, de projets politiques
émanant de partis différents,
les mots « pauvreté »,
« misère », « chômage », « fatigue
collective », « harcèlement au
travail », sont présents parce
qu’appartenant à ce qui se doit
d’être mentionné. Même Marine
Le Pen en parle…

Au Japon, en Haïti, en Syrie ou
en Afrique, c’est de pauvreté
et d’indignité qu’il s’agit. Mais
les interminables témoignages
médiatiques sur la pauvreté,
ajoutant des cas singuliers à
d’autres cas singuliers (naufrages
de bateaux de réfugiés,
hommes cherchant à traverser
la Manche, maladies endémiques,
etc.), sont loin de suffire.
Du moins tant qu’ils ne seront
pas reliés avec intelligence,
sérénité et raison, à d’autres
mots et concepts encore plus
conspués que celui de pauvreté
 : la confrontation entre
les classes, la dépendance
sauvage des uns par rapport
aux autres, l’esclavage des
esprits, l’absence de remise en
cause du système économique.
La pensée semble morte.

Devant la pauvreté, pourtant
violemment visible, des discours
incertains, compassionnels
et sans éclat. Les « intellectuels
 » eux-mêmes ne
s’aventurent plus dans ces
régions ; ils ont intériorisé que
la mort des maîtres impliquait
celle des idéologies, alors qu’ils
ne cessent d’en pratiquer certaines
sans les nommer.

Solitudes

De Walter Benjamin, d’Edward
Saïd, de Michel Foucault et de
tant d’autres encore, j’ai appris
et retenu qu’une chose est
sûre : il ne faut jamais « se soumettre
au déferlement de faits
étranges, barbares, brutaux
 »
(Nietzsche) et que la dissolution
de la pensée est simplement le
refus mortifère de réorganiser
le chaos.

Pour cela, certes, il faut du
souffle, mais surtout n’être pas
seul. Or nous voici seuls partout
et en toutes classes, et
c’est justement sur ces émiettements
tragiques de solitude
que le monde installe son système
écrasant.

La manière dont nous est
transmise l’actualité, l’actualité
elle-même, terrorise et sidère
d’autant plus qu’il est beaucoup
de monde pour l’entourer
d’un discours lisse, ne laissant
aucun espace ni interstice pour
s’en déprendre, rencontrer
l’autre et chercher à le défaire.
Encore que…

Arlette Farge est historienne,
directrice de
recherche au CNRS et
enseignante à l’EHESS.
Elle est spécialiste de
l’histoire des comportements
populaires
au XVIIIe siècle et de
l’histoire des femmes
à l’époque moderne.
Elle collabore à l’émission
« La fabrique de
l’histoire », sur France
Culture.

Cet été, Arlette Farge vous suggère...

... un roman, Sympathie pour le fantôme

« Merveilleux texte où l’humour,
la tendresse et l’amour s’allient
à une certaine notion – si belle –
de l’identité. Vraiment une merveille.
 »

Sympathie pour le fantôme

de Michaël Ferrier

2010, éd. Gallimard, 257 p., 17,90 €.

Portfolio

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