Accueil > N° 29 - Mai 2006 | Par Rémi Douat | 1er mai 2006

Les raisons de la colère

Contestation-répression-compromis. Ces trois phases du conflit social en France seraient-elles le moteur d’une avancée ou le schéma d’un statu quo dans un pays peu porté sur les réformes ? La violence de la lame de fond montée de novembre vers le printemps, signe d’une crise du régime et des institutions, va-t-elle changer la donne ? Et la gauche, dans tout ça ? Reportage sur une colère toute politique, analyses et table ronde.

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« J’pète les plombs, putain j’pète les plombs, j’ai plus rien à perdre alors j’pète les plombs. » Les rimes du rappeur Disiz la Peste reviennent en tête devant les scènes de violence qui ont ponctué les manifestations anti-CPE. Le souvenir de l’esplanade des Invalides, à Paris, est particulièrement brûlant. On revoit des images de gamins surexcités fondant sur des personnes isolées, en laissant certaines KO en quelques coups de baskets, délestées d’un portable ou d’une casquette. De la violence, de la peur, du jeune en survêtement à capuche sur fond télégénique d’un Paris embrasé... Du bon biscuit pour journal télévisé. Du pain bénit pour la police aussi. Durant ce déchaînement de violence, l’évidente passivité des forces de l’ordre pose question. Les récents propos de Nicolas Sarkozy qui, peu après, menaçait encore une fois de remettre en cause l’ordonnance de 1945 protégeant les mineurs, donnent des éléments de réponse. Malgré la sévérité sans précédent des tribunaux (voir encadré) le ministre de l’Intérieur estime « que les peines de prison ferme, notamment, n’ont pas été assez sévères et que reste posée de façon brûlante la question des mineurs ». De son côté, la gauche a conservé un certain mutisme. De quelques étudiants supposés « représentatifs » s’est élevée une voix peu amène sur le mode « ces petits cons sont en trains de casser le mouvement et de le discréditer ». Car même dans une manif règne un ordre. Le « bon jeune » marche sous les banderoles. Le « mauvais » circule en bande, emprunte les trottoirs à contresens et ne vient pas des centres-villes. Il est plus touché encore par la précarité que le « bon jeune ». Entendu dans un cortège : « rien à foutre du CPE, de toute façon j’aurai jamais de taf. » Mais tous les « mauvais jeunes » ne sont pas logés à la même enseigne. Les anars, qui pourtant ne rechignent pas à balancer quelques pavés dans les vitrines, font au moins partie du paysage contestataire. Ils en viendraient presque à manquer s’ils disparaissaient du rituel gazage-jet d’eau de fin de manif. Bref, ces jeunes qui ne connaissent pas l’existence de Bakounine et Proudhon bouleversent le paysage rassurant car maîtrisé des acteurs habituels de la contestation autant que de la répression.

Pourtant, par petites touches, quelques acteurs du mouvement anti-CPE s’éloignent de ces visions dichotomiques. Lors d’un reportage à Lille sur la mobilisation de l’université de droit, (voir Regards n°28), nous avions entendu des étudiants faire le lien entre la lutte contre la précarité et celle des banlieues, de novembre dernier. « La continuité avec les révoltes dans les banlieues semble évidente, racontait Armand, étudiant en droit de 23 ans. Ces jeunes-là sont moins favorisés, ce qui rend différents leurs modes d’action et surtout de verbalisation mais on se retrouve tous sur un point : la peur de l’avenir. La grande nouveauté, c’est qu’on commence à voir des jeunes des banlieues suivre et participer aux manifestations étudiantes. » Plus récemment, un texte sorti de la réputée conservatrice Sorbonne a fait des vagues. Les auteurs sont parmi les premiers à exprimer publiquement le malaise en condamnant l’opposition de deux jeunesses décrite par le gouvernement, les médias mais aussi certains syndicats étudiants. Ils appellent l’assemblée générale de la Sorbonne à consacrer « une partie de (ses) forces à mettre en place les conditions d’un dialogue avec la banlieue. Cette tâche, difficile, nouvelle, doit inventer des formes nouvelles ». « Nous, étudiants, poursuivent les sorbonnards, reconnaissons n’avoir pas su prendre la mesure du mouvement des banlieues : comment avons-nous pu laisser passer le mois de novembre sans une fois organiser, sous quelque forme que ce soit, la manifestation de notre soutien ? En mars, notre silence de novembre retentit amèrement. Il est inacceptable que le mouvement étudiant, par crainte de discrédit auprès des médias et de l’opinion, en vienne à se désolidariser des jeunes de banlieue, et s’autorise à condamner leur violence. Car c’est adopter le même ton poli que le gouvernement : c’est ne pas voir que ce discours d’anti-violence polie tait et cache la violence véritable, exercée au quotidien sur ces jeunes (contrôles policiers, discriminations à l’emploi, au logement, etc.). Si nous adoptons ce discours, nous nous plaçons du côté du gouvernement. Et contre (ces jeunes). » « Nous vivons la suite de la crise des banlieues, estime la magistrate Evelyne Sire- Marin, coprésidente de la Fondation Copernic. Dans cette mesure, on ne peut ni s’offusquer, ni s’étonner de cette violence. » Et si les manifestations, avec leurs violences, pouvaient recéler, au delà du défi qu’elles posent à la gauche, une vertu fédératrice entre des jeunes qui n’avaient pas l’habitude d’échanger ? Si la peur commune à ces deux jeunesses de la précarité a été souvent soulignée, c’est moins le cas de la question de la dignité, qui apparaît pourtant centrale. Evelyne Sire-Marin a, durant la crise du CPE, parcouru quelques universités à la rencontre des étudiants. « Ils connaissent parfaitement bien la précarité, raconte-t-elle, c’est malheureusement souvent leur quotidien. Ce qui a provoqué une telle colère, c’est la disposition contenue dans le CPE permettant à l’employeur de ne pas justifier son licenciement. Cela m’invite à penser que le véritable enjeu, c’est la dignité. Ils ne veulent pas être traités comme des choses, encore moins comme des marchandises. » Lors d’un reportage effectué à Bobigny et Nanterre en novembre 2005 (voir Regards N°24) le terme de hogra, de l’arabe mépris, est souvent revenu, révélant bien le sentiment de relégation dont ils ont le sentiment d’être victimes.

Mustapha, 20 ans, étudiant en hypokhâgne à Saint-Ouen (93) a été très présent tout au long de la mobilisation. Son parcours constitue une formidable passerelle entre deux jeunesses que les événements ont eu tendance à monter l’une contre l’autre. Pour lui aussi, les Invalides évoquent un cuisant souvenir. L’un de ses amis a reçu un coup de couteau à la cuisse sur l’esplanade, pour une histoire de casquette volée. « J’aurais pu être du côté des casseurs et des dépouilleurs, raconte- t-il. Je les connais très bien, beaucoup sont mes amis. Mais j’ai accès à d’autres outils d’expression. La plupart sont très jeunes, entre 14 et 17 ans, et sont totalement désabusés. Ils n’ont pas la conscience politique pour manifester. Ils expriment ce qu’ils subissent au quotidien en cassant. Je ne dis pas que c’est bien, mais c’est révélateur d’un mal-être immense qui pourrait bien mener à beaucoup plus de violence. Ils entendent toute la journée qu’ils sont des moins que rien ou encore que l’essentiel, dans la vie, c’est de posséder. Ils finissent par y croire et le cocktail est explosif. » Le constat d’Evelyne Sire-Marin est tout aussi inquiétant que celui de Mustapha. Elle ajoute à l’analyse une faillite des institutions. « Nous sommes dans une telle crise de régime que l’obéissance même pose question. Le Parlement passe en force des textes aussi décisifs que le CPE ; le gouvernement est sourd aux réactions qui suivent ; quant au Conseil constitutionnel, il ne s’inquiète de rien... Nous avons là trois institutions qui se délégitiment. Ajoutons enfin les tribunaux qui sont contraints de produire une justice expéditive et peu indépendante. Que faire quand tous les recours sont épuisés ? Comment s’étonner des manifestations massives et, sans pour autant la légitimer, de la violence qui en découle ? » Le sociologue Saïd Bouamama, que les étudiants marseillais ont invité à venir expliquer en AG le parallèle qu’il établit entre les révoltes de novembre et le mouvement anti-CPE, est pour sa part étonné que la violence n’ait pas atteint un niveau supérieur. « C’est vrai que ces mobilisations ont vu une augmentation de la violence exprimée, mais la violence sociale s’est considérablement accrue en dix ans, en particulier pour les jeunes issus des quartiers populaires et de l’immigration ». Le sociologue enchaîne les débats et les rencontres dans les quartiers populaires et fait le constat plutôt encourageant d’une volonté de comprendre les récents événements. D’associations en collectifs d’habitants, il découvre une population en recherche de politique au sens le plus noble du terme. « Sans démagogie ni faux optimisme, la jeunesse nous a montré, entre novembre dernier et les récentes manifestation anti-CPE, qu’elle est en voie de conscientisation politique. Les deux révoltes se répondent. Fait nouveau et intéressant, le rôle prépondérant des jeunes qui sont à la fois dans les quartiers et dans les facs. Ils créent du lien et du débat. Reste à trouver le cadre de cette indispensable rencontre. » Encore une fois, l’amer constat de la disparition des partis de gauche dans les quartiers populaires ? « Bien sûr, mais à la fois je suis étonné de voir que le souvenir des militants communistes présents physiquement dans la rue reste encore très présent, répond Saïd Bouamama. Aujourd’hui, restent seulement les associations. Mais on sent vraiment le besoin de radicalité, de militance. En ce qui concerne les urnes, je pense que nous allons assister à une mobilisation sans précédent, pas forcément pour la gauche mais certainement contre la droite. » Mohamed Mechmache, 39 ans, est éducateur de rue à Clichy-sous-Bois, où les violences de novembre ont commencé par une course poursuite qui devait être fatale à Zied et Bouna, deux jeunes de la ville. Il est aussi président d’AC Lefeu, constituée à la suite des révoltes et assez représentative d’une nouvelle aspiration politique des habitants. Depuis le 7 mars, un bus parcourt les cités de France pour recueillir les doléances de ces citoyens en mal de reconnaissance, une voix pour les sans-voix. En octobre prochain, le fruit de ce tour de France sera remis à l’Assemblée nationale. « On fait de la politique avec un grand P, précise Mohamed Mechmache, avec les acteurs principaux, le peuple. On va vers les habitants, ce que ne fait plus une certaine classe politique. » Lui non plus n’est pas surpris des flambées de violence observées au cœur des manifestations. « Ça couvait depuis longtemps, à cause de frustrations et de brimades permanentes. En novembre, sous mes yeux, par exemple, j’ai vu une mère se faire insulter par un policier : "Espèce de pute, tu vas récupérer ton bâtard de gamin ?" Est-ce que c’est acceptable ? Tout le monde aspire à la dignité. On ne devient pas violent gratuitement. Le CPE était une attaque de plus, une de trop. Mais dans les cités, on n’a pas attendu le CPE pour connaître la précarité. La vraie nouveauté, c’est que le mouvement contre le CPE va permettre un rapprochement entre des classes populaires et des classes qui le sont un peu moins. On s’aperçoit aujourd’hui que la précarité touche tout le monde. Et si les étudiants sont davantage en mesure de comprendre les causes de novembre 2005, on est à la veille d’une énorme mobilisation ».

/justice d’abattage/

/De la 23e chambre correctionnelle de Paris, on entend passer une manif, l’une des dernières. Dans le box, Mickaël lève la tête. Il n’en mène pas large et il a raison. Jugé en comparution immédiate, il risque gros. La circulaire du garde des Sceaux (1) aux procureurs entend ne pas faire de cadeau pour ce genre de délit. La consigne : du ferme pour tout le monde. Mickaël a 19 ans, habite dans le 92 et passe bientôt un bac pro en carrosserie. Gueule d’ange, cou de taureau et tee- shirt de catch, il a été interpellé le 4 avril à l’issue de la manifestation parisienne. On lui reproche des jets de projectiles sur la police, des invectives, (« enculés », « police partout justice nulle part »...) et de s’être rebellé lors de son interpellation. Il reconnaît avoir jeté un bâton vers les forces de l’ordre et les insultes. « Mais on s’est fait gazer et matraquer », tente-t-il. La procureure prend la parole. Le réquisitoire est sans pitié. « Ce jeune homme a été interpellé vers 20 heures, bien après la dispersion de la manifestation. Il n’avait pas à être là. Ces jeunes appelés casseurs ne sont pas là pour la défense de leurs idées mais pour casser. » Elle demande trois mois ferme avec mandat de dépôt, c’est-à-dire incarcération immédiate. Dans la salle, sa mère ne tarde pas à éclater en sanglots. Une avocate, en aparté : « Le parquet est vraiment aux ordres du gouvernement. » C’est justement à l’avocat de plaider. Sachant que « le tribunal ira probablement en voie de condamnation », il utilise les quelques minutes qui lui reviennent pour demander un travail d’intérêt général. La délibération est courte, il est tard. Le tribunal revient. Trois mois ferme./

/Le 24 mars, Pascal Clément demandait par circulaire aux procureurs généraux, qui sont sous son autorité hierarchique, qu’ils n’« hésitent pas à requérir des peines d’emprisonnement ferme à chaque fois qu’un trouble grave aura été porté à l’ordre public »./

/Pétition contre la répression/

/Le 13 avril dernier, l’Humanité lançait un appel réclamant l’amnistie pour les jeunes anti-CPE condamnés « à la chaîne », selon les termes du quotidien, par une une justice plutôt expéditive. Parmi les signataires, Marie-George Buffet (PCF), les altermondialistes José Bové et Susan George, les syndicalistes Maryse Dumas (CGT), Gérard Aschieri (FSU), Annick Coupé (Solidaires), Bruno Julliard (UNEF) et Karl Stoeckel (UNL), les défenseurs des droits de l’Homme Jean-Pierre Dubois (Ligue des droits de l’Homme) et Mouloud Aounit (MRAP), ou encore l’avocate Irène Terrel et le cinéaste Gérard Mordillat. Pour signer : http://www.humanite.fr/

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