Accueil > N° 4 - novembre 2010 | Par Rémi Douat | 12 novembre 2010

Les visages de la révolte (1) - "Le gouvernement ne s’en tirera pas indemne"

Atones les Français ? Face à un gouvernement inflexible, ils ont battu le pavé. Dans les entreprises et dans la rue, nous leur avons donné la parole. Le sentiment d’injustice et l’exaspération ont dépassé le seul enjeu des retraites

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Dans une séquence historique de crise du libéralisme, Nicolas Sarkozy a commis plusieurs erreurs d’appréciation sur la nature du conflit. Le sociologue Henri Vacquin craint une « implosion sociétale  ».

« Le mouvement contre la réforme des retraites est un catalyseur mais il est surtout le symptôme d’une cristallisation plus importante. Le gouvernement fait une grave erreur d’appréciation. Il ne perçoit pas la particularité de ce mouvement qui surgit deux ans après Lehman Brothers et la crise financière. Cette crise est celle du libéralisme à la Thatcher et Reagan. Jusque dans les années 1970, une société devait doter tout individu d’une utilité sociale, ce qui permettait de construire des citoyens. La mutation libérale repose sur : la rapacité du gain, la supposée responsabilité de l’individu face à son devenir et le mythe de l’égalité entre l’employeur et l’employé grâce au contrat qui les lie. Dans la foulée, on voit la disparition du CDI comme unique référence et l’apparition d’un chômage endémique. Les salariés se retrouvent en tête-à-tête avec l’employeur et les syndicats affrontent une importante hémorragie de militants.

Après trente ans de valeurs ultralibérales érigées en postulat ultime et indépassable, intervient cette crise. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’elle ne soulève pas seulement indignation et sentiment d’injustice. Ce que les gens ressentent, c’est la profonde immoralité des mécanismes ultralibéraux. Face à cela ? Rien ! Une absence presque totale de réaction idéologique de la part du gouvernement, des entreprises et même de l’opposition. Les suicides au travail sont une des conséquences de ce no man’s land idéologique. Les salariés se sont retrouvés seuls et isolés face à un sentiment d’immoralité, exacerbé par l’affaire Woerth-Bettencourt.

Avec la médiatisation de ces suicides, on réalise que les valeurs libérales peuvent atteindre l’individu dans sa dignité. Dans le même temps, Nicolas Sarkozy nous dit qu’il faut travailler plus pour gagner plus. La question des retraites débarque dans ce contexte. Elle prend ainsi une dimension sociétale, et plus seulement sociale. Le problème, c’est que Nicolas Sarkozy n’a pas compris ça et veut passer en force, sans lancer un réel débat.

Erreur supplémentaire, en dépit de la force de la mobilisation début septembre et de la régionalisation du conflit, preuve de son ancrage, le gouvernement dit que le mouvement s’essouffle. Le discrédit sur le politique et les institutions est total. Le gouvernement ne s’en tirera pas indemne parce qu’il répond uniquement sur les retraites alors que l’interpellation est plus large. De cette situation peut naître, plus encore qu’une radicalisation du conflit, une radicalisation de la pensée, une implosion sociétale. Le syndicalisme, même s’il est imparfait, a eu ces dernières années la capacité de réguler la colère. Mais au-delà d’un certain seuil, on ne peut plus l’endiguer. »

Propos recueillis par Rémi Douat

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