Accueil > N° 4 - novembre 2010 | Par Emmanuel Riondé | 15 novembre 2010

Les visages de la révolte (3) - "On va les niquer !" Monoprix, les mots d’une grève

Atones les Français ? Face à un gouvernement inflexible, ils ont battu le pavé. Dans les entreprises et dans la rue, nous leur avons donné la parole. Le sentiment d’injustice et l’exaspération ont dépassé le seul enjeu des retraites

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Horaires flexibles, salaires faibles, primes humiliantes, classifications aléatoires, rapports exécrables avec la direction... Les conditions dénoncées par les grévistes des Monoprix de Marseille pendant trois semaines sont emblématiques de la dégradation du climat dans le monde du travail en France .

Entre les caddies emboîtés et le campement de fortune installé sur le parking, Patrice a discuté un bon moment avec les grévistes. Maintenant il doit partir «  s’occuper de sa fille  ». Il est presque midi. «  Allez, vas-y ! ça, c’est sacré ... » lui dit une salariée depuis sa chaise pliante. Sur le départ, il lève le poing et lance à la troupe : «  Allez ! Force et courage, on va les niquer  ! »

ON... (les salariés en grève)

«  Maintenant, faut plus penser, il faut être sûr d’aller au bout. On est déterminés, on est un noyau solide  », dit Yann, 24 ans, boucher, au quatorzième jour de grève. Sur les 204 salariés, cadres compris, du Monoprix du Rond-Point du Prado à Marseille, ils ont été, au départ, une cinquantaine à débrayer. 38 sont restés. Des femmes et des hommes, âgés de 22 à 57 ans : caissières, boulangers, manutentionnaires, etc. A l’entrée du parking, un calicot : « Augmentation des salaires ; 35 heures pour tout le personnel ; parking pour le personnel ». Ce sont leurs principales revendications. Avec la révision des qualifications, le paiement des temps de pause, la titularisation des CDD.

Sur une table, des sodas, des thermos de café, un réchaud. Un paquet de tracts de la CGT. Un carton-tirelire pour accueillir le soutien des passants. Au sol, un fût de ferraille éventré où se consument des palettes. Sur le terre-plein de romarin, une tente igloo. Un piquet de grève, tenu 24 heures sur 24. Sur les chaises pliantes ou longues, traits tirés, barbes mal rasées, on fume des cigarettes, beaucoup, on rit, un peu. Et on parle.

Julien, 22 ans, manutentionnaire, 24 heures par semaine, 720 euros net par mois. «  La semaine dernière, j’ai fait trois heures sup’. Ils ne me les ont pas payées et les ont mises directement en heures de repos à récupérer, plus tard... Je l’ai su quand j’ai reçu la feuille de paye . » Vanessa, 24 ans, caissière, 24 heures par semaine mais, comme elle fait «  toujours plus  », elle touche 800 ou 900 euros par mois. «  Les horaires, ça peut être le matin, matin et soir, le soir à la fermeture... Toutes les semaines, le planning change. Si ça nous convient pas, on peut refuser mais ce n’est pas bien vu. Et c’est un peu à la tête du client, sans que l’on sache ce qui fait la différence ... » Ali, 29 ans, rayon alimentation, 24 heures par semaine, 700 euros par mois. Le jour où un huissier est venu leur signifier qu’ils avaient une heure pour dégager l’accès au parking, il lui a dit «  On n’a pas peur  ! » Les autres ont crié : «  Calme toi Ali, calme-toi, on est pacifistes ! C’est un huissier, il fait que transporter le courrier . » Deux jours avant, il confiait : «  On a des primes, ouais. 20 euros pour l’assiduité... Sans déconner ! C’est une prime, ça, 20 euros  ? » Marie-Lyne, 46 ans, dont vingt-cinq au du Monoprix Prado. Elle travaille 34 heures par semaine, elle touche 1 365 euros net par mois, et l’avoue en baissant le ton, parce que ce salaire fait d’elle «  une privilégiée, ici  ». Elle dit : «  Il y a une fille qui est là depuis vingt ans avec un CAP de charcuterie, elle a un échelon de 2.1. Et Julien, lui, ça fait deux ans et il est aussi à 2.1. C’est quoi la logique ? On ne sait pas à quoi se référer ... » Christiane, 57 ans, trente-huit années passées dans ce Monoprix : «  Je suis mieux payée que les autres : 1 250 euros net, dont 130 euros de prime d’ancienneté pour 36 h 50 par mois, temps de pause compris. Mais je suis en grève parce que je pense qu’on ne peut pas vivre avec 24 heures par semaine. Qu’est ce qu’elles vont toucher ces femmes à la retraite  ? »

Les conditions de travail décriées ne sont pas vraiment nouvelles et même plutôt fréquentes dans la grande distribution. Qu’est ce qui, cette fois, a mis le feu aux poudres ? «  Il y avait une boule à l’estomac depuis longtemps, ça a fini par sortir  », dit Jean-Michel.

...VA... (l’action syndicale)

«  Il y a un mépris général de la direction par rapport à ses salariés , explique Charles Hoareau de la CGT - Chômeurs de Marseille. Ils en avaient marre mais n’avaient pas vraiment de syndicat, alors on les a aidés ... » Le 17 septembre, Monoprix Prado se met en grève ; le 21, Monoprix Canebière ; et le 24, celui de Castellane, qui sera le moins suivi.

Au Prado, face à un mouvement où se trouvent FO et la CGT, la direction propose, dès le lendemain, un protocole de sortie de conflit. «  Ils l’ont écrit eux-mêmes, sans consulter les salariés et, dedans, il n’y a rien de concret. Ils proposent de régler les cas individuellement, ne donnent aucune date, aucun critère global et ne veulent en aucun cas s’engager par écrit  », explique Avelino Carvalho, secrétaire départemental de la fédération CGT pour le commerce et les services.

Les grévistes bloquent l’accès du site aux camions de livraison. Les rayons frais du magasin se vident. Au risque de se mettre à dos la clientèle ? Le soutien des clients au mouvement a été massif. «  C’est ce qui nous a le plus étonné , dit Julien, on ne s’y attendait pas . » La direction, elle, dépose un référé contre les grévistes pour «  entrave à la liberté du travail  ». Le 30 septembre, le tribunal lui donne raison. Idem pour Monoprix Canebière, une semaine plus tard. La Direction départementale du travail s’est posée en médiatrice, en accueillant chaque jour des séances de négociations séparées pour les deux supermarchés. Mais les dirigeants, qui, au coup par coup, ont souvent refusé d’y participer tant que les blocages étaient maintenus, ont rendu le processus chaotique. «  Ils ont voulu laisser pourrir doucement la situation de jour en jour  », estime Stéphanie, la déléguée syndicale du Prado.

...LES... (Monoprix exploitation SA )

A Marseille, le Monoprix du Prado a une réputation : c’est le Monop’ des « bourges » où l’on croise les « pétés de tunes » du quartier Périer. Une réputation méritée : le rayon épicerie fine, chargé en foie gras et pâté de truffe, y est pléthorique. Et, à la caisse, on peut vite se retrouver entre une quinquagénaire siglée Louis Vuitton de la tête aux pieds et un jeune cadre dégoulinant de nouvelles technologies qui ira glisser ses achats dans le coffre d’un 4x4.

Ce magasin un peu particulier («  il a toujours été supérieur  » dit Christiane) où se sont vendus «  48 000 euros de pinard en quatre heures pour la foire aux vins  », selon les employés, est l’un des plus rentables de l’enseigne en France. Le premier chiffre d’affaire du groupe «  avant le Monoprix de Montparnasse  », assure Avelino Carvalho. Sans valider cette première place, la direction nationale, sise à Clichy-la-Garenne, admet que Monoprix Prado est bien «  l’un des plus importants de France  ». Mais ce supermarché est aussi connu pour son taux très élevé de contrats à temps partiel : on y trouve des contrats de 8, 24, 30, 34 ou 35 heures... «  Plus les magasins sont riches, plus les employés sont pauvres  ! » résume Patrice Kantarjian de l’Union locale CGT.

Créé dans les années 1930, Monoprix a fait son beurre dans le créneau du commerce de proximité en centre-ville. Le groupe revendique aujourd’hui 291 Monoprix, 47 Monop’, 13 Dailymonop’, 5 Beautymonop’ et 43 Naturalia disséminés « dans 85 % des villes de plus de 50 000 habitants ». Avec un capital détenu à 50 / 50 par les Galeries Lafayette et Casino, il affiche en 2009 un chiffre d’affaires de 3 milliards 665 millions d’euros.

Sur le conflit marseillais, le discours de la direction nationale est rodé : d’un côté la grève, de l’autre le blocage des accès aux camions de livraison. «  Ce sont deux choses très différentes. Les salariés ont le droit de faire grève mais la direction du magasin veut assurer le service clients . » Passage des contrats partiels aux 35 heures ? «  Ce sera traité au cas par cas . » Revalorisation des salaires ? «  Ce sujet est abordé lors des négociations annuelles obligatoires, on ne peut pas ensuite revenir dessus dans chaque magasin ... » Les accusations de brutalité formulées par les salariés à l’encontre de la direction ? Un léger silence, puis : «  Ce ne sont pas des éléments de négociation. Il n’y a pas de mesures particulières pour remédier à cela . » Contactée à plusieurs reprises au téléphone, la direction de Monoprix Prado n’a, elle, pas donné suite. Croisé sur le trottoir avant un round de négociation à la Direction du travail, le directeur M. Ferioli a absolument refusé de «  communiquer  » sur le conflit. Costume vert, regard méfiant, cigarette nerveuse. «  Il est agressif  », disent de lui ses employés.

...NIQUER (la tendre violence des échanges)

Au Monoprix Canebière, Samie parle de «  cowboys  » à propos de sa direction. Le 4 octobre, un sous-directeur a agressé, «  au moins verbalement  », une gréviste qui reprenait le travail. Malaise, hospitalisation. «  Il fallait que ça arrive. Si ça continue comme ça, ils auront un mort sur la conscience ... »

Au Prado, au tout début du conflit, «  le directeur a tutoyé la déléguée syndicale et il lui a fait un geste obscène , mime Gérard en basculant le bassin. Genre, « j’t’encule », vous voyez  ? » Sur les murs du parking, quinze jours plus tard, une nuit, quelqu’un a écrit : «  Honte à vous. Honte à Monoprix. Pourriture, Ferioli dégage . » Une gréviste, dont les cheveux blonds coiffés en queue de cheval accentuent les traits tirés par la fatigue, regarde ça d’un air vague. Elle dit : «  Ils sont durs, ils sont méchants avec nous, quand même, hein ? Putain  ! ... »

Emmanuel Riondé

Fin de conflit mitigée dans Marseille en colère

Vendredi 8 octobre, les grévistes et la direction de Monoprix Prado signaient un accord mettant fin à trois semaines de conflit. Dix places de parking pour les employés ; 260 heures supplémentaires qui devraient permettre de réévaluer environ 15 contrats de 24 à 30 heures ; revalorisation des qualifications au cas par cas ; 3 jours de grève payés (sur 20) et possibilité d’étaler les 17 autres (non payés) sur les neuf mois à venir : ce sont les principaux points d’un accord qui laisse Stéphanie, la déléguée CGT , un peu amère. «  Sur les revalorisations de salaire, où les attentes étaient les plus fortes, c’est zéro . » Le lendemain, le conflit du Monoprix Canebière prenait fin, grosso modo dans les mêmes termes.

Au même moment, le mouvement sur le Port se durcissait. Et les agents portuaires et dockers, en grève quasi continue depuis le 26 septembre pour protester contre des dispositions de la réforme portuaire engagée en juillet 2008, étaient rejoints par les salariés du raffinage. Monoprix et le Port auront été les deux points chauds d’une rentrée sociale brûlante en PACA ? : Fralib, personnels des cantines scolaires, infirmiers anesthésistes, agents des impôts’ On a beaucoup parlé convergence dans les manifs contre la réforme des retraites

E.R.

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