Accueil > monde | Par Catherine Tricot | 1er septembre 2006

Liban, instabilité destructrice - entretien avec Alain Gresh

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Alain Gresh est journaliste, auteur, notamment, de L’Islam, la République et le monde, Hachette, 2006, et, avec Dominique Vidal, Les Cent Clefs du Proche-Orient, Hachette, 2006.

La guerre au Liban paraît assez inattendue. Etait-elle vraiment une surprise ?

Alain Gresh. Un conflit dans la région n’est jamais vraiment une surprise. Depuis 1967, l’occupation par Israël de territoires arabes et l’absence de solution à la question palestinienne alimentent la tension. Il n’y aura pas de stabilité sans l’évacuation des territoires occupés, sans la création d’un Etat palestinien. Pour cette nouvelle guerre, plus précisément, il faut rappeler que la frontière entre le Liban et Israël est instable malgré le retrait en 2000 d’Israël du Sud-Liban, qu’il occupait depuis dix-huit ans. Cette frontière est régulièrement survolée par l’aviation israélienne et les fermes de Chebaa restent contestées, le gouvernement libanais les considérant comme un territoire occupé. Les accrochages sont réguliers. Ces tensions participent aussi d’un affrontement plus vaste mettant aux prises Israël et les Etats-Unis, d’une part, à ceux qui s’opposent à leur hégémonie. L’action du Hezbollah le 12 juillet n’était pas non plus totalement une surprise. Il avait annoncé depuis des mois son intention de capturer des soldats israéliens pour les échanger contre des prisonniers libanais retenus en Israël parfois depuis vingt ans. Le Hezbollah avait déjà effectué des tentatives analogues à celle du 12 juillet.

Pourquoi cette fois une riposte d’une telle ampleur de l’armée israélienne ?

A.G. Depuis le retrait d’Israël en mai 2000, le Hezbollah a constitué un arsenal important avec l’aide de la Syrie et de l’Iran et les militaires israéliens demandaient que l’on casse cette menace. Cette force est redoutée également par les Etats-Unis qui considèrent que le Hezbollah pourrait constituer un appui pour Téhéran et ouvrir un nouveau front en cas de conflit avec l’Iran. Plusieurs journalistes américains ont révélé que l’attaque israélienne contre le Sud-Liban était prévue de longue date et avait été coordonnée par Washington et Tel-Aviv. Pour intervenir militairement, les Israéliens se sont prévalus d’une riposte à l’enlèvement d’un militaire et de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies qui exigeait le désarmement du Hezbollah... Cette résolution a été utilisée comme prétexte, mais cet argument ne convainc pas grand monde dans la région : il y a tellement de résolutions qu’Israël refuse d’appliquer, et avant tout la résolution 242 qui date de 1967 et qui demande le retrait d’Israël des territoires arabes occupés. Il existe d’ailleurs un scepticisme général au Proche-Orient à l’égard des Nations unies comme à l’égard des discours en faveur de la démocratie : les opinions ont perdu toute confiance face à un discours à géométrie variable. Je le regrette mais j’en comprends l’origine. La résolution 1559 devait être considérée avec pondération car elle ne peut être appliquée par la force. Le Liban était sous tutelle syrienne depuis 1976 avec, à l’époque, l’accord de la France et des Etats-Unis. A partir de 2004, Américains et Français ont voulu mettre fin à cette tutelle et multiplié les pressions pour que la Syrie quitte le Liban. La résolution 1559 adoptée le

2 septembre 2004 prévoyait le retrait des troupes syriennes et le désarmement des groupes militaires. Etaient visés le Hezbollah et les groupes palestiniens. L’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafiq Hariri (1) aboutit au départ des Syriens au printemps 2005 et à l’arrivée au pouvoir d’une coalition dominée par des forces alliées à Paris et Washington, mais qui comprend aussi le Hezbollah. Cet équilibre politique rend difficile d’imposer le désarmement du Hezbollah. D’autant plus que près de la moitié des conscrits de l’armée libanaise sont des chiites qui risquent de renâcler à l’épreuve de force avec le Hezbollah. Un consensus existait à Beyrouth pour faire de cette question une affaire interne au Liban. Les discussions s’étaient engagées en ce sens. Le Hezbollah faisait valoir un argument pour ne pas désarmer : l’armée est trop faible pour défendre le territoire face à Israël. D’autre part, le Hezbollah bénéficie d’une aura liée à la libération du Sud- Liban en 2000 qui lui est créditée. Devant la lenteur du processus de désarmement du Hezbollah, le gouvernement israélien a cru pouvoir prendre prétexte de l’enlèvement de ses soldats, arguer de cette résolution et intervenir avec l’objectif déclaré de casser le Hezbollah. Ce qui s’est révélé une lourde erreur. La résolution 1701 adoptée mi-août pour mettre un terme au conflit est d’une ambiguïté qui rend compte de cette situation : il est demandé qu’il ne subsiste pas d’armes non acceptées par le gouvernement libanais. Mais le gouvernement ne peut demander au Hezbollah de rendre les armes... Dans le même temps, le Hezbollah ne se montre plus en arme. Je ne vois pas à court terme qui pourra ou voudra désarmer le Hezbollah.

Comment a réagi l’opinion publique libanaise ? Le Hezbollah sort-il conforté auprès des populations libanaise et arabe ?

A.G. Autant que l’on puisse le savoir, il semble qu’au lendemain de l’enlèvement par le Hezbollah du militaire israélien, le 12 juillet, la réaction populaire libanaise était assez mitigée. Mais l’ampleur de l’attaque israélienne a changé la donne : la majorité de la population rend Tel-Aviv responsable des destructions. Le Hezbollah est confronté au défi de la reconstruction. Mais ses militants sont les seuls sur le terrain dans la partie sud du pays et sont les seuls capables d’organiser le retour, la reconstruction et l’aide aux réfugiés. S’ils parviennent à faire face, ils seront très renforcés politiquement. Il faut bien comprendre que le Hezbollah n’est pas un Etat dans l’Etat mais un Etat dans un non-Etat. Politiquement, le Hezbollah et son leader Hassan Nasrallah ont fait preuve d’une grande finesse pour maintenir l’unité du gouvernement. Ainsi, il ne s’est pas opposé au déploiement de l’armée libanaise au Sud-Liban. Pendant le conflit lui-même, il n’a pas donné dans la surenchère verbale et, significativement, ses informations sur les combats étaient plus fiables que celles données par l’armée israélienne. La place du Hezbollah dans l’espace politique libanais tient aussi au fait que, créé en 1983-1984, alors que se terminait la guerre civile libanaise, il n’a pas participé à cette guerre fratricide. Il a su nouer des alliances avec la principale force maronite, celle du général Aoun, bénéficie de soutien parmi les sunnites et de liens avec les partis multiconfessionnels libanais comme le PC. Son ancrage dans la société est profond et ne peut se réduire à l’aspect religieux, celui d’un parti chiite. Si l’on ajoute que, pour la première fois depuis quarante ans, au terme de la sixième guerre israélo-arabe, l’armée israélienne est défaite, on peut prévoir que le Hezbollah va sortir passablement grandi aux yeux des Libanais et plus largement des opinions publiques arabes. Le Hezbollah vient de démontrer au monde arabe que l’on peut résister aux actions militaires israéliennes. Cette victoire militaire et politique intervient dans un moment où toutes les voies d’une paix juste sont bouchées et alors que l’administration Bush veut imposer ses vues par la force, et qu’Israël ne se reconnaît aucun interlocuteur palestinien. La Syrie et l’Iran viennent, à l’issue de ce conflit, de saluer l’avènement du Nouveau Moyen-Orient.

Qu’entendent-ils par là ?

A.G. Il est évident que dans les termes même ils répliquent au projet de « Nouveau Moyen-Orient » de l’administration américaine. Ce projet américain visait, sur la base d’une « instabilité constructive » (la mise en cause du statu quo), à instaurer la démocratie dans la région et à mettre au pouvoir des régimes amis. Bien que régulièrement réaffirmé par l’administration américaine, chacun sait que ce projet est en déroute : le chaos en Irak le prouve. La Syrie se veut le soutien de la solution élaborée lors de la conférence israélo-arabe de Madrid en 1991 : une paix globale sur la base d’une restitution des territoires occupés, de la création d’un Etat palestinien et d’une reconnaissance d’Israël par l’ensemble des pays arabes. Ce scénario ne peut voir le jour actuellement sous cette administration américaine qui pense tout en termes de lutte contre le terrorisme et qui vient de déclarer que le Liban est le troisième front de cette guerre anti-terroriste. La solution que la Syrie continue de porter est donc actuellement très hypothétique et, en attendant, nous assistons à l’extension des crises... On peut aussi espérer que l’incapacité d’Israël à imposer unilatéralement son point de vue favorisera des évolutions aussi bien aux Etats-Unis qu’en Israël où beaucoup de voix déjà s’élèvent contre la poursuite du désastre. Mais il faudra sans doute attendre une nouvelle administration américaine...

Quel est le projet de l’Iran pour la région ?

A.G. L’Iran n’a pas vraiment de projet construit pour le Proche-Orient. Malgré les discours antisionistes et parfois antisémites, l’Iran n’est pas vraiment engagé dans le conflit israélo-arabe et n’entend pas y prendre part activement. Le cœur de ses préoccupations est la région du Golfe. C’est dans cette région que les Iraniens espèrent jouer un rôle important. Ils ne sont d’ailleurs pas forcément déstabilisateurs, comme on l’a vu dans leur opposition aux talibans ou dans leur collaboration de facto avec les Américains sur l’Irak au lendemain de l’invasion de 2003. Téhéran conduit une politique réaliste de grande puissance régionale et non d’exportation de la révolution. Le président Mahmoud Ahmadinejad entend affirmer la place de son pays sur la scène régionale, lui voir reconnu son rôle de puissance. On le voit autour du bras de fer sur la question du nucléaire. L’Iran revendique le droit d’enrichir l’uranium (ce qui est conforme au traité de non-prolifération nucléaire signé par Téhéran). Alors que l’Inde, Israël et le Pakistan se sont dotés de l’arme nucléaire, Ahmadinejad refuse de se soumettre aux injonctions européennes et américaines et aux demandes de ces pays de renoncer à son droit à une filière nucléaire civile. Cette position est populaire en Iran où elle fait consensus entre les divers courants politiques. Par ailleurs, avec un pétrole à 70 dollars le baril, l’Iran jouit de capacités financières considérables. Sur plusieurs plans : économique, politique, diplomatique, énergétique, etc. : l’Iran est en train de conquérir un poids important, ce qui inquiète Américains et Israéliens. Pour cette raison il n’est vraiment pas exclu que l’on assiste non à une invasion militaire du type irakien mais à des bombardements sur l’Iran.

Ahmadinejad a-t-il un projet à visée hégémonique sur le monde musulman ?

A.G. Nombre des déclarations de Ahmadinejad ont des raisons internes. La classe dirigeante est très divisée et la lutte pour le pouvoir est âpre. Mais il est clair que Ahmadinejad veut se poser en opposant à la politique occidentale. Ce qu’exprime l’Iran est en phase avec ce que l’on entend également du côté de la Chine, de la Russie, de l’Amérique latine... Les aspirations iraniennes rejoignent celles de nombreux peuples qui entendent fonder leur politique sur leurs intérêts nationaux et non selon la vision occidentale de l’ordre mondial. Le monde unipolaire que nous connaissons est en train de se recomposer.

Vous ne croyez pas à la possible hégémonie chiite, au travers d’une alliance Hezbollah libanais-Iran, sur un monde arabe en panne de projet ?

A.G. Les chiites sont très minoritaires dans le monde musulman et souvent victimes d’ostracisme ; cela limite forcément les ambitions iraniennes. Par ailleurs, je ne crois pas que le chiisme crée un lien suffisant pour permettre une réelle unité. Les contradictions entre les chiites irakiens et ceux d’Iran peuvent être vives ; les logiques des uns et des autres sont avant tout nationalistes. Il n’y a pas de communauté chiite homogène ni de « croissant chiite ». Si l’on écoute bien le discours du Hezbollah, c’est d’abord un discours libanais. L’Iran aspire à prendre une place dans la région mais pas au nom d’une idéologie chiite. On est plus proche d’un discours tiers-mondiste que religieux et la portée des discours de Ahmadinejad dépasse le monde musulman. La rencontre cet été entre Hugo Chavez et Mahmoud Ahmadinejad est, de ce point de vue, un événement significatif.

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