Accueil > Société | Par Louise Lapierre | 1er juin 2000

Lille-Sud et cité Berthe, des accidents très bavards

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Lille-Sud et la cité Berthe de la Seyne-sur-Mer ont été le théâtre de deux accidents dramatiques à dix jours d’intervalle. Le 6 avril, dans la ville méditerranéenne, une femme mourait après s’être jetée par la fenêtre à l’arrivée de policiers recherchant de la drogue. Le 15 avril, dans la capitale du Nord, un jeune homme de 25 ans était tué dans un contrôle pour vol de voiture... Dans les deux quartiers l’émotion fut énorme, la révolte latente. Le rapprochement entre ces deux quartiers ne tient pas au hasard du calendrier. La presse a largement évoqué les difficiles relations, ici comme là, entre la jeunesse et une police qui la harcèle de contrôles d’identité racistes. Dans les deux cas, la mort consécutive à une intervention des forces de l’ordre a forcé la comparaison. Elle ne s’est pas arrêtée là. Car la similitude entre les deux cités est palpable, visible malgré les kilomètres et les climats qui les séparent. 23 000 habitants à Lille-Sud, 15 000 à Berthe : deux Zup à l’urbanisme d’après-guerre, inachevé et productiviste, entourées de grandes routes d’agglomération, qui les contournent, les montrent et ne les traversent pas.

Urbanisme productiviste

Pour percer ce que ces événements révèlent, la comparaison doit encore être poussée. Il n’est pas en effet anodin que les deux quartiers se situent en bordure de villes en pleine mutation. Lille et la Seyne ont réussi ou sont en train de réussir leur reconversion, après deux décennies de désastre économique et social. Lille est devenue la ville-centre attractive d’une région tout juste remise de la triple crise du textile, de la sidérurgie et des mines. Renforçant sa position de capitale régionale, elle a su occuper une place leader dans le domaine de l’assurance et de la vente par correspondance. Son centre ville, hier à l’abandon, est aujourd’hui un lieu commerçant et culturel actif. La Seyne-sur-Mer a, elle aussi, su surmonter le cataclysme de la fermeture des chantiers navals. Elle est en passe de conforter sa position de second pôle du département, après Toulon, et de redynamiser son espace en prenant appui sur la formation, le tourisme et les loisirs. Le projet de la municipalité est d’ailleurs un des 50 grands projets de ville retenus par le Comité interministériel des villes du 14 décembre. Lille et la Seyne ont joué à fond la carte de la transformation de l’espace urbain pour enclencher un nouveau dynamisme, un nouveau positionnement, une nouvelle image.

Or la cité Berthe et le quartier Lille-Sud ne sont pas le coeur de ces projets et de ces opérations en cours. Ces deux quartiers ne sont certes pas oubliés. Ils sont même l’objet d’une action continue des pouvoirs publics. Lille-Sud est une zone franche ; la cité Berthe fut parmi les premiers DSQ dès 1982 ; des fonds ont été massivement investis, des aides fiscales ont été mobilisées. Pourtant ces quartiers n’ont pas réintégré le droit commun de la ville. Ce n’est pas qu’ils soient les plus mal lotis : proches des centres-villes, ils ne souffrent pas de relégation dans une lointaine banlieue. Mais dans les esprits, et dans les faits souvent, ils restent des enclaves. Et ces quartiers ne se sentent pas toujours, pas forcément, partie prenante des projets qui transforment leur ville. Comment, matériellement, symboliquement, socialement permettre à ces habitants, aux jeunes en particulier, d’être concernés par la restructuration de la ville ? De manière visible, détonante, parfois violente, ces populations posent, sur le terrain de la ville, la question de toute la société : comment n’abandonner personne dans une mutation économique ? Comment enclencher une relance pour tous ? Dans Libération du 5 mai, Lucien Duquesne d’ATD-Quart Monde prévenait : "Si l’on n’y prend garde, le retour au « plein emploi » négligera des millions de personnes..." Comme ce fut le cas, rappelle-t-il, au coeur des Trente glorieuses, où l’on s’accommodait d’éternelles cités de transit et de la misère d’un ou deux millions de personnes.

Le normal comme rêve

Ces cités, au coeur de paysages en profond bouleversement social et économique demandent leur place, leur part. Elles sont aux premières loges : les grandes surfaces sont à leur porte. Le racisme dont souffre la jeunesse est devenu explosif. 30 à 40 % de chômage dans certaines de ces cités et l’impossibilité, quand on y habite, de prétendre avoir une "vie normale". "Normal", c’est le terme le plus couramment entendu dans la bouche des jeunes des cités. Il résonne comme un rêve, comme une attente, parfois une exigence. Mais "le normal", ce n’est pas la zone franche ; davantage le droit de vote. Surtout quand on découvre comme à Lille que le responsable de la zone franche est mis en examen pour avoir perçu d’importants dessous de table. Ce qui est "normal", c’est aussi que l’histoire soit reconnue. Or, le passé industriel de ces villes reste comme une difficulté à gérer. Comment l’assumer sans nostalgie ? En tout cas, impossible de le masquer, de l’oublier. Alors que le besoin de repères transforme chaque vieille pierre en patrimoine, peut-on moderniser les cités en ensevelissant l’histoire sous les décombres des tours ? Les accidents de Lille et de la Seyne sont très bavards.

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