Accueil > Culture | Par Nicolas Kssis | 1er avril 2006

Lola Lafon : « Si la politique n’est pas vécue dans l’intime, elle n’a aucun sens »

Entre un roman culte publié en 1993 et un album teinté musiques des Balkans qui sort maintenant, Lola Lafon fait grandir un style gorgé d’énergie et de contestation. Entretien.

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Lola Lafon (1), 32 ans. C’est d’abord une grande natte blonde et une étiquette d’égérie radicale dont elle ne sait plus trop comment s’en dépatouiller. Et surtout un livre culte, Un fièvre impossible à négocier, sorti en 2003 sous le parrainage de Begbeider. Un road-movie de la contestation anticapitaliste d’après la chute du mur, entre squat et manifestations altermondialistes. Justement, aujourd’hui elle revient avec son groupe Leva et leur album, Grandir à l’envers de rien (Bleu électric), qui fait la part belle aux musiques de l’Est qui ont bercé son enfance (elle a grandi en Bulgarie et en Roumanie dans une famille de militants communistes français travaillant là-bas), même si elle reprend, en grande fan des Stones, « Paint it black ». Un tel CV méritait bien une rencontre.

Tu as grandi dans les anciens « pays socialistes », n’as-tu pas parfois l’impression de participer à une espèce de nostalgie ambiguë ?

Lola Lafon. Je garde d’abord un regard d’enfant sur ma vie dans là-bas. Au début, quand je suis arrivée en France à 12 ans, ce que l’on me renvoyait d’où je venais me semblait tellement cliché. Je n’ai naturellement pas vécu ce qu’ont traversé mes parents ou leurs amis sur place. La queue devant les magasins, l’existence d’un seul journal, etc., il s’agissait pour moi de la norme. Je ne pouvais pas développer alors une attitude critique. Maintenant, je trouve qu’on est loin de ce débat. L’idéologie dominante et écrasante, c’est le libéralisme, pas la nostalgie du communisme. Je suis gavé d’entendre toujours des cris horrifiés sur ces pays, car il y avait quand même une scolarité gratuite, des logements pour tous, etc. C’est peut-être une forme de nationalisme mal digéré sans doute (rire). Moi, je me suis attachée à la musique, par exemple. Celle que j’aime, l’héritage rrom, n’était pas vraiment en odeur de sainteté sous Ceausescu. Et je n’ai jamais expliqué que sous le Conducator, la vie était géniale. Ce qui m’énerve, c’est l’amalgame fascisme et communisme. Et je ne suis pas communiste du tout. Je me considère comme libertaire. A priori, nous ne sommes pas vraiment copains, il y a eu suffisamment de morts pour creuser le fossé. Seulement, cette vision « Tintin au pays des soviets » m’agace. Ce qui m’énerve au fond, c’est la certitude qu’ont les gens à l’Ouest d’être dans le moins pire des meilleurs régimes. On peut au moins en discuter. Or, ce n’est pas possible aujourd’hui. Je pense que ces millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté en France, avec toutes les richesses qui existent ici, c’est aussi l’horreur.

Tu te réclames libertaire. Justement, que retiens-tu de l’héritage communiste de tes parents ?

Lola Lafon. D’abord, d’avoir été élevé dans une famille de militants et de résistants. C’est un quelque chose que j’ai réalisé très tard, car c’était aussi un aspect qui m’a longtemps ennuyé, tellement il était omniprésent. Maintenant, depuis dix ans que je pratique mon propre militantisme, je suis terriblement contente d’avoir été entourée de gens qui s’engueulaient sur la politique, qui m’ont appris qu’on peut descendre dans la rue avec des tracts, aller au porte-à-porte chez ses voisins. Que tu n’as pas à prendre dans la figure tout ce qui se passe, en regardant bêtement le journal télé, qu’on peut influer le cours de l’histoire.

Quelle est la mouvance dont tu te sens le plus proche actuellement ?

Lola Lafon. Libertaire, sans affiliation directe. Je ne suis pas à la FA. Je ne suis pas non plus à la CNT, même si pendant les manifs mes pas me portent plutôt vers eux. En fait, je me sens plus proche de certaines mouvances autonomes italiennes, pour leur côté à la fois libertaire mais ouvert sur leur environnement, à travers notamment l’expérience des centres sociaux. Par ailleurs, il existe des aspects contestataires que je trouve un peu dérangeants en France. Par exemple, cette idolâtrie autour de Che Guevara me semble presque morbide. Le culte de l’échec et de la mort, cet imaginaire romantique, cet appel du combat solitaire et perdu d’avance dans l’extrême gauche. C’est pour cela que je trouve intéressant ce qui se passe autour du sous-commandant Marcos. Plus personne ne parle de lui parce que le pauvre a commis l’erreur de survivre. Il a de l’humour, il se bat avec son lot d’erreurs, etc. Il ne peut pas devenir une icône, il est trop vivant. D’où ma sympathie pour le mouvement zapatiste, toujours là, intéressant intellectuellement et pratiquement.

Tu as pas mal fréquenté la scène punk et alterno, pourtant ton groupe Leva se retrouve autour des musiques des Balkans...

Lola Lafon. J’ai toujours été passionnée par le chant. J’aime les histoires d’harmonie, les voix bulgares, etc. Pendant longtemps, j’ai chanté pour des films ou des téléfilms pour faire les voix « exotiques ». J’ai absorbé cette musique quand j’étais petite, avec une utilisation de la voix un peu orientale, avec une grosse influence de la Turquie. En comparaison des disques de mes parents (Les Stones, etc.), elle me donnait l’impression d’incarner une sorte de blues local. Je ne me suis jamais demandé ce que j’allais faire sur scène ou sur disque. Pour moi, ce mélange était déjà présent dans ma tête. Il n’y a pas que l’énergie rock qui compte.

Est-ce qu’il existe aujourd’hui d’autres courants musicaux auxquels tu aurais envie de te frotter ?

Lola Lafon. Le rap, le hip-hop. Je suis une très grande fan des Beastie Boys, de leur attitude entre punk et rap. J’appréciais aussi Rage against the machine, dans le côté fusion rap/rock. Et aussi des artistes comme Kelis, Missy Elliot, notamment au niveau de la prod. En France, j’adore la rappeuse Bam’s avec qui nous allons jouer en concert. J’aime bien également, dans un autre registre, Gonzales ou les Têtes raides. En fait, j’écoute peu de trucs français, plutôt les vieux albums des Stones, Jeff Buckley ou bien Bartok. Après, j’en ai un peu marre de cette hégémonie de la musique anglo-saxonne. La « musique du monde », qu’est-ce que cela veut dire ? Le monde par rapport à la norme de ce que sortent les Etats-Unis ou la France ? Il est rare que les groupes engagés parlent de leur âme ou d’amour dans leurs chansons. On a l’impression que toi, tu cherches dans tes textes à révéler une forme d’intimité radicale ? Lola Lafon. J’ai un peu peur du côté séparation entre politique et intime. Si la politique n’est pas vécue dans l’intime, elle n’a aucun sens. Et je trouve que le chant relève précisément de cette problématique. Pour moi, je n’ai pas « une opinion politique », je déteste cette expression. J’ai une manière d’envisager la vie, l’amour, etc., qui me rend heureuse. Je n’ai pas l’impression de faire des chansons engagées. C’est un tout. Est-ce qu’on peut porter un morceau comme « Complètement à l’Ouest » sur les sans-papiers et ne pas se retrouver dans des concerts de soutien ? Et, d’autre part, je pourrais écrire un texte sur une nuit de sexe avec un mec, ou sur le skate (sourire), qui forcément sonnerait radicalement différente de ce que l’on peut entendre. Je n’aime pas trop cette posture de groupe « engagé », où tu te places à l’extérieur, tu n’as plus d’intime, tu deviens une sorte de militante professionnelle. Ce n’est pas très bon signe.

Comment perçois-tu le débat autour du téléchargement ?

Lola Lafon. J’ai un double point de vue sur la question. Je pense vraiment, contrairement à certains anars, que le droit d’auteur est important. Je trouve hallucinant que beaucoup de petits-bourgeois soient d’accord pour payer leur abonnement SFR mais trouvent naturel que la musique soit gratuite. Et en même temps, je trouve naze de filer de l’argent à une major. Moi, je suis pour la gratuité, mais de tout. Que la musique soit gratuite, cela me va, mais alors mon téléphone aussi, mon cinéma aussi, ou les transports en commun. Il y a un réflexe assez puritain là-dessous, l’idée que les artistes ne doivent pas gagner d’argent. Je n’ai pas de problème avec le fait, dans l’absolu, que ce soit gratuit, que l’on fasse payer les serveurs Internet ou les fabriquants de graveurs. J’ai joué gratos pendant des années et nous continuons. Mais il faut arrêter, les revenus des artistes ne représentent pas les grandes fortunes du monde, c’est davantage madame Bétancourt. J’ai donc le cul entre deux chaises. En plus, le côté boulimique du téléchargement me dépasse. Il me faut des mois pour rentrer dans un disque.

/Lola Lafon (1) est écrivaine, auteure du livre Une fièvre impossible à négocier, flammarion, 2003. Musicienne, elle vient de sortir son premier cd, Lola Lafon et Leva, Label Bleu./

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