Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 6 janvier 2009

« Louise-Michel » : un western social queer

Louise est ouvrière, michel, tueur à gages. le film de Benoît Delépine et Gustave Kervern est une comédie noire et délirante sur les laissés-pour-compte d’aujourd’hui. Une fable anarchiste très gender, tout à la fois dynamitée par la figure de Louise Michel et engagée dans le monde contemporain. Détonnant.

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Après Aaltra et Avida, Benoît Delépine et Gustave Kervern, maîtres télévisuels de la parodie trash de l’actualité, passent à nouveau du petit au grand écran. Délocalisée de la télévision au cinéma, leur « présipauté » de Groland, pays de fiction de Canal +, a pourtant resserré ses frontières en se relocalisant en Picardie. Note d’intention : « Nous voulons une comédie noire vraiment drôle et vraiment noire. Nous voulons un film libre, au montage et aux cadres épurés. Nous voulons deux personnages principaux à la fois radicaux et attachants. Nous voulons un western social d’aujourd’hui, où les gentils peuvent devenir méchants, et où les méchants sont des voyous d’un nouveau genre, rarement dépeints au cinéma. » Les Grolandais nous convient sans tarder à assister à une bien méchante scène, une incinération du cru.

DERNIER RECOURS

Si Louise-Michel distille sa flamme révolutionnaire, c’est que, d’emblée, tout y devient possible. Permis de tuer, permis de défier la mort, permis de rire de tout. Un grand dynamitage qui détonne dans le paysage cinématographique actuel et qui en mettra, sans doute, plus d’un mal à l’aise.

Enterré, le Grand Soir ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça sent le sapin. La séquence d’ouverture, gagesque à souhait, malmène l’incinération d’un vieil homme, rythmée par L’Internationale, dont les couplets s’échappent cahin-caha d’un antique magnétophone. Et pourtant... Le cercueil marxiste ne parvient pas à brûler. « Quelqu’un a-t-il du feu » , tente le croque-mort. Pulvérisant tout sur son passage, grinçant comme cette boîte en bois qui renâcle à être hissée jusqu’au four, Louise-Michel, fondamentalement, est un film sur les restes, sur ce qui reste, sur ceux qui restent. Dernier recours. Que reste-t-il quand on ne parvient plus à croire aux discours inspirés de la Vierge rouge, qui semblent aujourd’hui tombés du ciel, éthérés : « Ce n’est pas une miette de pain, c’est la moisson du monde entier qu’il faut à la race humaine, sans exploiteurs et sans exploités »  ? Que reste-t-il dans ce monde mondialisé quand le grand patron wanted, replié pour mieux bronzer sous le soleil de Jersey, hurle au téléphone : « Tu vends tout putain, la Pologne, c’est pourri, tout le monde est au Vietnam » , ou lorsqu’il s’exclame dans un cynique éclat de rire : « Une usine en Picardie ! Ça fait au moins deux ans qu’il n’y a plus d’usines en France »  ? Que reste-t-il de l’utopie du Familistère de Guise, ici visité, hanté par l’humiliant passé de l’un des personnages ?

S’il s’achève sur le visage de la communarde anarchiste (1830-1905) :à laquelle Sylvie Testud prête ses traits dans un téléfilm de Solveig Anspach :, le long-métrage de Delépine et Kervern n’est pas nostalgique des luttes passées, mais tout entier tourné vers une extrême et bouillante contemporanéité. Laquelle brûle en effet, autant que l’allume-feu liquide acheté par Louise à la place d’une vodka trop chère. La folle et impossible Commune contemporaine dans laquelle nous embarquent les Grolandais déjantés met face à face de nouveaux exploiteurs et de nouveaux exploités. Sans tomber dans l’opposition caricaturale entre petites gens et grosse machine, entre forçats de la faim et riches larrons. Ouvrière dans une usine textile picarde délocalisée en une nuit par un patron voyou, Louise (Yolande Moreau) souffle à ses camarades en mal de reconversion son idée : faire « buter le patron » par un professionnel de la gâchette, grâce à la mise en commun de leurs indemnités. 20 000 euros dans la tirelire, de quoi appâter un gros « bestiau » , Michel (Bouli Lanners, auteur et acteur du récent Eldorado), minable et pathétique tueur à gages, grand dans les yeux de Louise, « un gars fort comme une charrue » . Louise et Michel ne se quitteront plus. « One male, one female » , main dans la main, jusqu’aux menottes.

IDENTITES BROUILLEES

Avec ou sans Michel, Louise incarne l’échec de Louise Michel, institutrice qui voulait apprendre à lire et à écrire à tous. Illettrée, coupée du monde, Louise se retrouve sans rien le jour où sa cité HLM est dynamitée dans son dos. Le monde lui est opaque, indéchiffrable » ; l’avis d’expulsion placardé aux pieds de la tour avant la destruction, « Dernier avis avant évacuation », n’est pour elle qu’une ligne de voyelles : « e, i, e, a, i, a, a, é, a, u, a, i, o » . La révolution n’a pas été la « floraison de l’humanité » que souhaitait la Vierge rouge et la pauvre Louise, pour se nourrir, est obligée de ramasser des limaces dans les fleurs, de plumer les pigeons des villes ou de dépecer les lièvres des champs. La moisson n’a pas eu lieu, il ne reste aujourd’hui que quelques miettes de pain, celles-là mêmes que Louise va chercher au fond du placard en mouillant son doigt. Michel, pour sa part, bricole ses propres flingues pour ne pas être fiché. Obsédé par la sécurité et par la peur de laisser des traces, secondé par un ingénieur paranoïaque (Benoît Poelvoorde) qui travaille secrètement sur le 11-Septembre et cherche à se protéger de la « nébuleuse » , en se camouflant sous des parapluies, Michel a implanté ses « bureaux » sur un terrain de mobile homes pour mieux échapper à la géolocalisation ; car « entre la vidéosurveillance et les indics, c’est pas possible de travailler » ... Mythomane, Michel est à la fois une coquille vide, à qui Louise donne un sens, et un creuset vivant, qui mélange jusqu’au vertige les références historiques les plus dissemblables : la guerre en Iraq, le chemin des Dames, la Cochinchine (cochon Chine, dit Louise), l’assassinat de Kennedy, le 11-Septembre, etc. Jusqu’à la confusion des genres...

Quand ils prennent la direction de Bruxelles pour aller dégommer le patron, Louise et Michel restent sur les petites routes, de peur d’être contrôlés alors qu’ils n’ont pas de papiers d’identité. Le flottement de leur identité sociale et sexuelle est la grande idée de ce film queer, qui joue avec le souvenir des travestissements historiques de Louise Michel. La syntaxe étrange de Louise échappe à toute position définitive du je : « on peut s’en charger, moi » , « on a des chaussures, moi » , « on a habité là, moi » . Est-ce parce qu’elle est un homme que Louise, c’est-à-dire Jean-Pierre, distancie sans problème Michel, c’est-à-dire Cathy, alors qu’ils courent pour attraper un bus ? Est-ce parce qu’elle est elle-même déguisée, camouflée, qu’elle explose de rire en apercevant dans un café le renard du Manège enchanté revêtu d’une perruque ? Est-ce parce que son nom sifflote mi-homme, mi-femme, et qu’il a un air de famille avec les deux héros, que Philippe dit Katerine, chante, travesti, lors d’une très belle séquence de cabaret ? C’est pour tous ces détails gender, cette attention au minuscule, que le film est si puissant, porté par ce mélange de sécheresse et de délire qui le singularise.

On sent dans Louise-Michel l’air du temps, la matière d’une époque, autant que dans les films des frères Dardenne. Ici et là, le réel et la fiction se comprennent l’un l’autre. L’Enfant , l’histoire d’un père qui vendait son enfant, voulant transformer l’être en avoir, est devenu réalité. Après les gens discriminés qui changent de nom ou de photo sur leur CV, à quand des êtres troquant leur identité sexuelle pour pouvoir aller travailler ? « Fille ou garçon » , « C’est les patrons qui décideront » .

J.C.

Louise-Michel , de Benoît Delépine et Gustave Kervern, en salles depuis le 24 décembre

Paru dans Regards n°58 janvier 2009

Coup de pub ! Sur les traces de Louise Michel...

« Louise Michel lie les luttes sociale, féministe, écologique, anticolonialiste » , résume sa biographe Xavière Gauthier dans le DVD réalisé par Regards sur cette figure de la Commune. C ?est à Montmartre, où elle arrive comme institutrice, qu’elle se radicalise. Pour passer inaperçue dans les réunions réservées à la gent masculine, elle se déguise parfois en homme (comme l’autre Louise, celle du film de Benoît Delépine et Gustave Kervern, se travestit en femme). En 1871, elle compte parmi les premiers insurgés, sans faire partie des dirigeants. « Son action est celle de nombreuses femmes, elle participe aux combats, elle est ambulancière... » , nuance Véronique Fau-Vincenti, responsable au Musée de l’histoire vivante de Montreuil (93), dans notre DVD. Le mythe prend forme lors de son procès où se déploie son penchant pour le sacrifice : « Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance (?) si vous n’êtes pas des lâches tuez-moi » , dit-elle alors. La mort qui traverse la religion catholique n’a cessé de la fasciner. Selon Xavière Gauthier, « elle a toujours pensé qu’elle allait mourir merveilleusement en étant une martyre pour une cause » . A voir, donc.

M.R.

Louise Michel, la révolutionnaire rêvée , entretiens avec Véronique Fau-Vincenti et Xavière Gauthier, DVD Regards , en partenariat avec la fondation Gabriel-Péri et Espaces Marx, 7 euros. Pour le recevoir, téléphoner au journal ou l’acheter sur http://www.regards.fr dans la rubrique « Boutique ».

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