Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 8 octobre 2012

Love around the bunker

Presque quarante ans après sa sortie et le scandale qui l’accompagna, Portier de Nuit, film sulfureux de la cinéaste italienne Liliana Cavani ressort en salle dans une copie restaurée. L’occasion de retrouver l’amant nazi interprété par Dirk Bogarde et de se demander avec Charlotte Rampling sa maitresse dans le film : Portier de Nuit, SS si bon ?

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Le matin même avait eu lieu la projection, sur l’un de ces grands écrans légèrement hors champs, hors champs Elysées, de la version numérique restauré de Portier de Nuit. Dès les premières images, la Vienne d’après guerre était apparue, dans son humidité grasse de capitale vaincue par son histoire. Vue sous le prisme du grand angle et des contre plongées de Liliana Cavani et d’Alfio Contini, son chef opérateur, l’ancienne capitale des Habsbourg apparaissait une fois encore, après le Troisième Homme de Carol Reed comme une succession de façades derrière lesquelles quelques vies minuscules se maintenaient en état d’anaérobie, un parfait décor de cinéma.

Il ne faut pas longtemps au scénario pour amener face à face les deux protagonistes principaux et mettre en branle la mécanique de la mémoire. Chacun y va alors de son souvenir, de son flash back, en champs et contre champs ; camp (de concentration) et contre camp serait on tenté de dire aussi. Dans ses images de l’univers concentrationnaire, Cavani, qui se souvint certainement du Kapo de PonteCorvo et la dénonciation de son travelling par Jacques Rivette une décennie plus tôt, fait le seul choix acceptable : refuser le réalisme. Ce qu’elle organise devant la caméra, c’est donc le grotesque d’une barbarie qui se met elle même en scène en écoutant de la musique symphonique ! Pendant ce temps, en uniforme SS, Dirk Bogarde filme un groupe de déportés duquel émerge une figure fascinante : celle de Charlotte Rampling.

Charlotte Rampling, c’est loin de Vienne qu’on la retrouve en fin d’après midi, à l’étage d’un cinéma de la rive gauche, qui termine une série d’entretiens pour des chaines d’information en continu. Bien que fatiguée par ce mini marathon promo, la comédienne à l’étrange carrière se prête de bonne grâce à cette répétition de l’exercice, grâce néanmoins à l’aide d’un thé gingembre bien corsé. On lui rappelle une ancienne interview dans laquelle elle se disait « ni de droite ni de gauche » en lui faisant remarquer que les cinéastes qui l’avaient fait travailler pendant quarante ans étaient quasiment tous au moins progressistes. Elle répond : « C’est vrai. C’est vrai surtout que je ne suis pas du côté du conservatisme, mais du côté de l’expérience. Depuis Portier de Nuit c’est là qu’est mon chemin, dans l’expérimental, les projets novateurs. En tout cas c’est toujours ce qu’on m’a proposé ».

Mais avant d’être un objet expérimental, c’est en tant que film politique qu’on désire aborder Portier de Nuit. « Bien entendu que ce film est politique. D’une certaine façon à cause de tout ce qui a trait à la culpabilité des nazis dans le film et à cette idée qu’eux même pouvaient s’absoudre de leur crimes par le biais d’un procès de pacotille ». Il faut dire qu’au début des années 70 la volonté d’amnésie quand à la période fascisme en l’Italie inquiète. Par delà cette dénonciation Liliana Cavani, femme, réalisatrice, « et lesbienne ! » ajoute Charlotte, s’était inspirée des témoignages d’anciennes déportées. L’une d’elle, lectrice de Dostoïevski lui avait fait cette confidence selon laquelle « les victimes ne sont pas toutes innocentes, car une victime est aussi un être humain ». Dérangeant, au point de vouloir interroger, au cœur de la violence de la guerre, une relation SM, de bourreau à victime et dans le temps d’une paix humide et froide son retournement en rapport SD, soumis, dominé.

Le résultat fût un scandale. Particulièrement en Angleterre et aux Etats Unis, où la presse se déchaina. « Ils ne supportaient pas qu’on puisse donner une vision glamour du nazisme » raconte Rampling. Il faut dire qu’à la première du film à Londres, Mick Jagger se pointa avec son habituelle morgue rock’n’roll… et en uniforme nazi. Comme si la pop de l’époque, en perte de vitesse, était prête à tout, c’est à dire à n’importe quoi pour donner l’impression de se renouveler. Le résultat, ce fût la disparition du film sous cette image d’érotisme cuir /queer.

Aujourd’hui la partie dans laquelle Bogarde et Rampling s’enferment, dans leur amour comme dans un bunker, reste celle qui a traversé le mieux les époques qui ont passé. « C’est Dirk Bogarde et moi même qui avons tiré le film vers cette humanité relationnelle, alors que Liliana, elle voulait essentiellement parler de cette histoire de culpabilité nazie ». Un déplacement du film qui ne se fît pas sans heurts : « Les relations sur le plateaux correspondaient aussi à la dialectique du maître et de l’esclave. Là on étaient dans un plan à trois. Liliana avait un truc fusionnel avec Dirk, et avec moi aussi. Au final il aurait été impossible que le film soit autre que ce qu’il est ».

Et c’est tant mieux. Re-découvrir Portier de Nuit par delà les brumes de l’histoire du cinéma c’est faire face à un film qui a résisté aux outrages du temps, aux effets de modes de réalisation, aux tics et aux tocs visuels du début 70’s, et qui dans l’intervalle est devenu un grand film, avec certes un actrice au seins nus, une casquette d’officier SS vissée sur le crâne, mais aussi et surtout un classique.

Portier de Nuit de Liliana Cavani (1974). Avec Dirk Bogarde, Charlotte Rampling, Philippe Leroy. Sortie en salles de la version restaurée le 3 octobre 2012. Interdit aux moins de 16 ans.

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