Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 4 avril 2012

Low Life high experience

Aux confins du cinéma narratif dominant Low Life,
dernier opus de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, explore
avec un mélange hypnotisant de grâce et de rage,
les nouvelles praxis de l’amour et de la contestation.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Pour faire simple, on pourrait dire de Low Life qu’il s’agit d’un
film de guerre, à ceci près que le conflit ne serait pas militaire,
mais policier. Un film sur la guerre sociale, en somme, menée
à la fois contre la jeunesse, contre l’ouvrier, contre l’étranger.
Une guerre souterraine, invisible, implacable. Comment résister
alors ? En défendant des idées plus sublimes que celles
de la plupart des gens. En commençant par l’amour. Parce
que comme le disent les réalisateurs du film « l’élan amoureux
est un appel incessant à la transformation du monde
 ».

C’est donc par l’amour que Low Life, film politique, s’ouvrira.
Carmen n’a pas trente ans. Sa relation avec Charles, poète
incandescent, se termine. Alors qu’elle participe à une action
pour éviter l’évacuation d’un squat, elle tombe amoureuse
d’Hussain, Afghan sans titre de séjour, et le recueille dans sa
chambre tandis que dehors, la chasse aux sans-papiers est
méthodique. Libres de s’aimer, prisonniers de leur huis clos,
les deux amants s’enfoncent dans cette zone insolite qu’ils
appellent Low Life. Pour Nicolas Klotz, il ne fait aucun doute
que cet espace-temps s’apparente à un état prérévolutionnaire,
« un temps qui serait suspendu à la manière du geste
suspendu d’un lanceur de cocktail molotov et qui permettrait
de faire d’autres rencontres, de voir d’autres corps, d’autres
visages, d’entendre d’autres paroles
 ».

Et c’est vrai que le film lui-même creuse le sillon de l’altérité
radicale. Objet esthétique rebelle à toute forme de réduction
spectaculaire, Low life tend à la perfection poétique en même
temps qu’il se déplace sur le bord du gouffre de la fiction. En
deux mots ce n’est pas un « film facile ».

À rebours de toute la production
commerciale, les deux réalisateurs
ont d’abord choisi de travailler la
parole, c’est-à-dire de casser les
codes naturalistes du théâtre filmé
et de porter l’accent sur d’autres
scansions. Déclamations, déclarations,
proclamations, sentences
sont autant de tentatives de produire
des effets sur l’état du monde.
Avec en prime une belle idée performative
 : les déboutés de titre
de séjour renvoient, après rituel
de magie noire, les documents
maraboutés qui les condamnent
au statut de zombie : le vaudou
comme arme révolutionnaire !

Brut et ciselé à la fois, Low Life expérimente ensuite sa
propre esthétique. Dans la droite filiation du Diable Probablement
de Robert Bresson, Klotz et Perceval utilisent principalement
des plans fixes de durée… conséquente, auxquels
s’ajoutent néanmoins quelques mouvements, pas évidents.
Pendant longtemps, dix ans environ, pour Nicolas Klotz « le
mouvement c’était l’oeil du spectateur, pas la caméra
 ». Mais
pour Low Life Elisabeth Perceval voulait autre chose, alors
Nicolas Klotz s’est dit : « Quand tu marches avec la fille dont
tu es amoureux, tu la quittes pas des yeux… Il s’agissait
alors d’emporter l’immobilité du plan fixe dans le mouvement,
de sentir leurs corps, d’être à leurs côtés, de leur côté,
intime et physique.
 »

C’est qu’avec Klotz & Perceval on est à fond dans la morale
du plan, façon Bresson, donc, mais aussi Straub & Huillet. Du
lourd. Manifestement le principe esthétique et politique qui
guide le tandem Klotz et Perceval consiste à contester qu’on
puisse changer le monde sans en renouveler les formes narratives
et idéologiques sur lesquelles la société s’appuie.
Mais refuser la fiction actuelle, ce n’est pas rejeter en bloc
l’ensemble des types dramaturgiques. Ainsi avec Low Life,
Nicolas Klotz affirme avoir eu « envie de filmer la jeunesse
comme une puissance antique, de superposer le primitif
et le contemporain
 ».

Rien de plus difficile que de filmer un silence, un regard,
une présence. Le duo s’est alors lancé dans un processus
au long cours avec les jeunes comédiens qui incarnent les
« héros » de Low Life. Ce n’est qu’au bout d’un an et demi
de travail hebdomadaire que les personnages qu’avait écrit
Elisabeth ont trouvé à s’incarner
dans ces élèves issus pour la plupart
du conservatoire. Le résultat
est surprenant, comme si ces
corps juvéniles de la génération
Y se trouvaient lestés de l’expérience
et des réflexions des réalisateurs,
rescapés de l’explosion punk
du siècle dernier.

Il faut dire que le titre du film lui-même,
s’il est prononcé par l’un
des personnages, est d’abord le
titre d’un morceau du groupe Public
Image Limited, celui-là même
que Johnny Rotten fonda après la
dissolution des Sex Pistols. Lettre
de rupture adressée à Sid Vicious,
elle marquait une prise de distance
avec le mode de vie suicidaire dans
lequel le mouvement punk était
engagé jusqu’alors. On pourrait
alors sous titrer le film Low Life
d’un « not dead » de circonstance
tant le film s’affirme aussi comme
tentative résiliente de poursuivre la
destruction de l’oppression sociale
entamée en 1977. Que ce soit cette
année-là que fût tourné Le Diable
Probablement
d’un Bresson kepon
n’aura de toute façon pas échappé
au duo Klotz-Perceval…

Le son comme arme

Lesté de tant d’exigences politiques,
esthétiques, formelles, le
film aurait pu sombrer dans une
âpreté radicale, limite insupportable.
C’était sans compter sur la
participation du propre fils du réalisateur,
Ulysse Klotz, à l’univers
sonore du film. Loin des références
vinyles de son paternel, le fiston a préféré sampler des sons qui circulent sur le web, avec une
propension revendiquée pour le screw, ce rap blanc du Texas,
aux voix ralenties pour imiter l’effet de certaines drogues. En
effet, par moments on croirait entendre, sorti de l’abîme le Sandinista
 !
des Clash sous Special K… . Assez scotché par les
propositions musicales de son rejeton, Klotz note quand même
que dans cette passionnante sous-culture musicale « manque
peut être la rage
 » avant d’ajouter « mais la rage c’est comme
les fantômes, elle revient toujours hanter les vivants
 ».

Et c’est comme si ce renouvellement des pratiques sonores
anticipait la façon dont le cinéma pourrait se métamorphoser,
comme si l’avenir du cinéma pouvait ne ressembler en rien à
ce qu’il était hier. « Un avenir-déjà-présent où l’on ne parlera
plus de vieux films avec de vieilles expressions, mais d’art, et
d’industrie, et de la manière dont l’art pourra plus que jamais
faire effraction dans l’industrie, avec son histoire, sa capacité à
diviser, à bousculer, à inspirer.
 » Nous voilà prévenus.

Proposition de cinéma sans concession, ou presque, expérience
radicale de spectateur, Low Life s’avère in fine, être
ce film entêtant dont les images,
les sons et les paroles restent
longtemps, à la manière d’une rengaine
alternative, comme imprimées
sur la rétine et dans les tréfonds
de la mémoire visuelle et sonore.
Pour en parler en peu de mots, on
aurait pu tout aussi bien convoquer
notre punk (inter) national,
Léo Ferré et chanter avec lui que
Low Life, « y en a pas un sur cent,
et pourtant il existe…
 »

Tout comme la guitare de Woody
Guthrie était une « machine à tuer
les fascistes
 », Low Life est un film
de combat, aux relents de poudre.
Une bouffée d’oxygène dans l’univers
asphyxié du cinéma hexagonal.

Low Life

de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval

En salle ce 4 avril.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?