Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er juin 2006

Lucas Belvaux : "L’internationale n’est plus ouvrière"

Après avoir séparé les genres et les styles dans votre trilogie, pourquoi avez-vous eu envie de les mêler dans ce nouveau film, composite de film noir, de drame social et de comédie populaire ?

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Lucas Belvaux. La trilogie reposait sur un postulat théorique fort. Là, j’ai eu envie de faire un film sans affirmer un genre dès le départ pour rendre compte d’une réalité mélangée, celle de la vie. La ville de Liège où j’ai tourné a en partie suscité le scénario. Ce que je connais de la Wallonie c’est cela : une période socialement très dure, qui n’empêche pourtant pas de s’amuser, de créer des communautés joyeuses. Ce sont les personnages qui induisent le passage de la comédie au drame, parfois à l’intérieur d’une même scène.

Quelles ont été vos références en matière de film noir ?

Lucas Belvaux. Je ne revendique pas d’influences particulières mais en même temps je les assume toutes. C’est étonnant, le cinéma, car nous sommes encore très proches des origines : on peut se référer aussi bien à Dreyer, Griffith qu’à des cinéastes plus modernes. J’aime beaucoup John Huston, John Ford et surtout Fritz Lang. Le film peut évoquer L’Ultime Razzia de Stanley Kubrick dans le fait que le casse échoue. Il a aussi un côté Asphalt Jungle de Huston mais cela, c’est mon producteur qui me l’a fait remarquer.

Que dire du titre de votre film, La Raison du plus faible ?

Lucas Belvaux. La fable de La Fontaine dit « la raison du plus fort est toujours la meilleure », ce qui définit pour moi la barbarie. Le film reflète mes propres angoisses et joue les Cassandres. J’ai peur que dans la société : et dans le cinéma car cela va ensemble : l’humain ne soit plus le cœur du questionnement ou du projet. Une civilisation dont l’homme n’est plus le centre retourne peu à peu vers la barbarie. Quand le cinéma devient un projet purement économique, l’humain n’est plus qu’une variable d’ajustement dans la production. Ce qui est terrible c’est qu’il y a une espèce de cynisme à le pratiquer. Des années 1930 jusqu’aux années 1960, les grands cinéastes hollywoodiens, américains ou européens, venaient de cette tradition humaniste : ce qui les intéressait, c’était cette place du plus faible, du plus fort, dans un monde qui se construit, qui se déconstruit, qui change. Les personnages étaient toujours humains donc complexes et c’était du cinéma populaire ; aujourd’hui le cinéma populaire nous montre des icônes rigolardes ou ultra-violentes qui ne ressemblent plus en rien à des hommes. Ces personnages créés de toutes pièces vivent sans paradoxe, sans difficulté. C’est un cinéma de situations et non de personnages. Je fais des films pour qu’ils soient vus et aimés. Maintenant, quand on parle de « cinéma d’auteur », on a l’impression d’évoquer un bunker alors qu’avant, les réalisateurs étaient des Monsieur Jourdain : ils faisaient du cinéma d’auteur sans le savoir et cela ne posait aucun problème au spectateur.

Le fait que ces anciens ouvriers s’en prennent à leur propre usine, n’est-ce pas un geste politique désespéré ?

Lucas Belvaux. C’est désespéré mais en même temps cela passe mieux, cela paraît aller de soi, être quasi moral à leurs yeux. On s’attaque plus facilement à ce que l’on connaît : on l’a très bien vu pendant la crise des banlieues dans le fait que les gamins soient restés sur leur territoire. Mes personnages attaquent cette usine d’une part parce qu’ils la connaissent et d’autre part parce qu’ils considèrent que c’est à eux, que c’est leur travail, leur sang, leur vie. Ils ne le vivent donc plus comme un acte « immoral ».

Le langage politique ou syndical ne les habite plus.

Lucas Belvaux. Non, car ils en ont connu l’échec. Les deux anciens métallos du film ont milité mais en vain. Mes grands-parents maternels étaient métallurgistes dans une toute petite ville de Wallonie. Leur lutte a permis des avancées majeures. Leur espoir était dirigé vers leurs enfants, leurs petits-enfants : ce qui est dramatique aujourd’hui, c’est que cela n’est plus vrai. La régression sociale et la désaffection syndicale vont de pair. On peut dater le début de la fin à 1989, à la chute du mur de Berlin. On est dans un discours unique, extrêmement idéologique, et la discussion n’est plus possible. En fait, ce n’est pas la fin des idéologies, c’est la victoire d’une idéologie sur une autre. Il n’y a plus de contradictions, tous les autres discours se sont marginalisés. Je ne pleure pas sur la fin de l’empire soviétique mais je ne pense pas que les conclusions qui en ont été tirées soient les bonnes. La classe ouvrière a disparu en tant que force luttant, elle est morcelée, éclatée en tant qu’adversaire de classe : prononcer l’expression de grève générale devient une bombe. Il n’y a plus de solidarité de classe. J’ai peur que la société se divise petit à petit entre ceux qui peuvent se protéger d’un côté et la jungle de l’autre, une économie souterraine, parallèle.

Mais votre film montre tout de même une forme de solidarité.

Lucas Belvaux. Oui, mais c’est une solidarité quasi familiale, entre proches, éventuellement intergénérationnelle. Le commerce a su très vite analyser ce phénomène en parlant de « niches », de « cibles », de « tribus ». Ce sont des petits groupes, reliés par des sentiments, une solidarité directe mais ce n’est plus une classe ouvrière organisée. Ce besoin de solidarité s’est un peu déplacé vers l’humanitaire, voyez le tsunami. L’Internationale n’est plus ouvrière.

Faire un film, c’est faire un casse ?

Lucas Belvaux. Un peu. Renoir disait que préparer un film, c’est comme préparer un mauvais coup. C’est le même mode opératoire, clandestin : on fait des repérages, on est un petit groupe à savoir ce que l’on fait, on observe, on visite des maisons, les gens sont étonnés ; on prend des photos, on fait des plans, on programme, le temps est minuté pour se projeter dans un futur extrêmement cadré.

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