Accueil > Culture | Par Nicolas Kssis | 1er janvier 2006

Ma liberté de rapper

« CNN du ghetto », le hip-hop exprime le pire et le meilleur d’une frange de la jeunesse française privée par ailleurs de parole et de représentation. Une forme d’expression menacée par le couperet du tout-répressif.

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Ce n’est pas la première fois que le rap français se trouve ainsi pointé du doigt. Déjà par le passé, le Ministère Amer, NTM ou, plus récemment, La Rumeur se sont retrouvés assignés devant les tribunaux, souvent par des syndicats de police. Ils en sont généralement sortis indemnes parce que les juges avaient renvoyé leurs propos dans le champ de la liberté d’expression et ne désiraient pas ouvrir une brèche dans le respect de la création artistique.

Toutefois, l’offensive lancée par le député UMP de Moselle, François Grosdidier, le 22 novembre dernier, est d’une ampleur sans précédent, dans un contexte de remise en cause générale des libertés civiques après trois semaines d’émeutes en banlieues. En effet, 153 députés et 40 sénateurs ont demandé au garde des Sceaux, Pascal Clément, sous forme de questions écrites : imaginez un peu la solennité de la démarche : s’il envisageait des poursuites contre sept groupes de rap, dont le 113 ou Monsieur R (déjà attaqué par le même François Grosdidier et qui devra comparaître pour « outrage aux bonnes mœurs » le 6 février prochain).

Ne nous trompons pas de débat et balayons d’emblée les questions formelles. Oui, le discours de certains rappeurs s’avère parfois caricatural, sexiste, homophobe. En outre, le second degré ne s’entend pas toujours quand on soupçonne les saillies provocatrices d’exister avant tout pour satisfaire le public potentiel (on est loin de « l’edutaitment » : éducation + fête : de Krs One). La faute à qui ? Surtout lorsque des artistes accomplis et conscients comme la Caution, les Psy4 de la Rime, Rocé ou Less du neuf sont exclus des télés et des radios et que le credo Skyrock s’impose de facto en jouant sur l’image « caillera » pour vendre en faisant peur. Nous sommes ici au cœur de l’univers du business musical. On pourrait ainsi souhaiter que le hip-hop élève (ce qu’il fait malgré tout souvent) le débat au lieu de le rabaisser (comme cela lui arrive parfois), mais difficile d’oublier que la pesanteur du climat social dans lequel il évolue lui ramène désespérément les deux pieds dans le béton.

BALISER LA LIBERTÉ ?

Cependant, ce n’est pas le talent ou la sincérité des auteurs que les députés de droite stigmatisent. Le plus inquiétant se niche au tréfonds de leur argumentaire. Il ne s’agit ni plus ni moins que de baliser la liberté d’expression dans notre pays, et plus précisément pour cette musique en particulier, emblème de la jeunesse de quartiers. Bref le hip-hop, cri de révolte, reflet du malaise français, doit rester dans le cadre de ce qu’un notable de droite peut supporter. Ou un ministre de l’Intérieur, puisque Nicolas Sarkozy a rejoint la mêlée en déclarant sur RTL que « ce n’est pas parce qu’on est un jeune, qu’on fait du rap, qu’on doit être exonéré du risque de la sanction » . Lui, pour sa part, préfère le « politiquement incorrect » d’Alain Finkielkraut.

Nos parlementaires de droite se révèlent au final de surprenants adeptes des pratiques qui prévalaient dans les feus pays de l’Est, quand des partis-Etats contrôlaient la culture pour protéger la population des « mauvaises influences ». Nous rentrons bel et bien dans le registre de la censure, puisque la volonté implicite consiste, par le poids judiciaire, à pousser par anticipation les maisons de disques à écarter les artistes trop dangereux. Car si l’explosion des banlieues a surpris tout le monde, on pouvait en percevoir depuis longtemps les prémisses dans les textes (lyrics) du rap français. « CNN du ghetto » selon les propres mots de Public Enemy, le hip-hop exprime, depuis son apparition en France, il y a vingt ans, le pire et le meilleur d’une frange de la jeunesse française privée par ailleurs de parole et de représentation. Si, une fois encore, on peut déplorer que certains rappeurs se complaisent dans l’apologie du gangstérisme ou le sexisme, qui accepterait que l’on interdise des films comme Irréversible pour incitation au viol ? Les auteurs de polars qui ont signé la pétition « nous sommes tous des rappeurs de banlieue » ont bien saisi la dimension éminemment éthique de ce combat.

L’autre aspect angoissant relève du front politique. L’intervention parlementaire de nos députés et sénateurs UMP démontre la profondeur intellectuelle du choix répressif qui s’opère à droite et qui s’exprime sans hypocrisie chez des élus « de base » soucieux de récupérer les voix lepénistes. Le rap, en tant que bouc émissaire idéal, participe de cette stratégie de communication visant à transformer les conséquences en causes. Comme l’explique La Rumeur : « Le rap n’est pas responsable de taux de 40% de chômeurs dans les quartiers. Résorbez la pauvreté et on fera du karaoké. » Pas plus qu’il ne produit la misère culturelle, sociale, sexuelle qui y sévit et qu’il reflète parfois de manière brutale. Bref, le but est de cacher à la population française la gravité de la crise sociale en mettant le focus sur les étincelles qui jaillissent du feu des banlieues. Cette instrumentalisation, après la polygamie, en dit long sur la déshérence du débat public.

DES VOIX QUI COMPTENT

Dans l’appel « Pour que nos voix comptent », qui incite les jeunes à aller s’inscrire sur les listes électorales, lancé par l’association Devoirs de mémoires et parrainé notamment par Joey Starr, Lady Laistee ou le styliste Mohamed Dia, tous issus de l’univers hip-hop au sens large, on trouve cette phrase symptomatique ://« Si on ne s’occupe pas de politique, la politique s’occupe et s’occupera de nous. »// Espérons en effet que des initiatives liberticides comme celles de M. Grosdidier et ses amis se retourneront finalement contre eux...

Paru dans Regards n°25, janvier 2006

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