Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er novembre 2005

Magnificences du théâtre

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Coda, dernier opus du Théâtre du Radeau, est accueilli au Théâtre de l’Odéon dans le cadre du Festival d’Automne. Miracles.

Il y a toujours de ces hiatus entre la reconnaissance au sein d’un milieu et celle de tous. Mais c’est peut-être le propre d’une société des médias que de faire croire que la seconde détermine la première. L’appauvrissement des lieux où la valeur se dit ne doit pas nous faire croire à un écrasement des lieux de référence dans la réalité. On va parler ici d’un travail connu. Celui du Théâtre du Radeau et de son metteur en scène, François Tanguy.

A l’heure où l’article s’écrit, a fortiori à celle où peut-être il se lit, les dates du spectacle au Festival d’Automne sont certainement déjà combles. D’où la nécessité paradoxale et supplémentaire d’en parler, non pour compléter quelque travail de « com » : là n’est pas l’objet de la critique :, mais pour qu’il existe, autant que faire se peut, pour ceux qui ne le verront pas. C’est le rêve du théâtre d’agir hors de lui, postulons déjà qu’il existe, de toute façon, toujours, aussi, au-delà de ses murs.

J’ai vu Coda au Mans, en octobre 2004, là où le spectacle fut créé et élaboré, là où François Tanguy et sa compagnie sont installés depuis une vingtaine d’années. Ils sont partis, depuis lors, en tournée au Brésil. Quelques anciens élèves du Théâtre national de Bretagne participent au spectacle, autour des acteurs phares du Radeau, dont Laurence Chable et Frode Bjornstad, Dominique Collignon Maurin.

Des choses soulagent et surprennent tout à la fois, comme si l’on avait affaire, une fois n’est pas coutume, à un théâtre qui se saisissait enfin de son amplitude et de ses possibles cohérences. « Enfin », par rapport à ce qui manque en général dans les spectacles, sans trop que cela se formule, et sans non plus qu’on puisse le faire, par lassitude, par gêne aussi ; après tout, puisqu’il semble que tous s’en accommodent... « Ai-je raison dans mon âpre lutte ? », interroge Ivan le Terrible. La (première) grandeur de Coda est de redonner sens au désir de théâtre, fondement et direction. Premier paradoxe donc de ce Coda, nous mettre en face d’un inattendu apaisant, de quelque chose d’inouï et d’espéré à la fois, un havre, d’abord, dans le langage théâtral et le rapport à la scène. Comme si l’intuition de la vérité du théâtre nous avait toujours aiguillés vers quelque chose comme ça, et que soudain, c’était là, sans autre forme de procès qu’un chapiteau, aux abords du Mans, près d’un terrain vague boueux, près de la forêt. Sans d’ailleurs qu’il y ait la moindre concurrence entre les deux. Rien de péremptoire dans ce théâtre-là, au contraire, une aménité qui lisse la rencontre avec le monde. Sont-ce les vertus du cadre, la douceur de la soirée, l’accueil dans la baraque avant, ou la beauté même de l’objet ? On a affaire, toujours est-il, à un art ambitieux pour lui, mais sans présomption sur l’autre, sans rivalité avec lui. Travaillé souterrainement par une foi politique, une puissance d’engagement et de parcours, qui œuvre à la manière d’un soutènement, mais qui s’arrêterait juste à l’endroit où la chose commence, où l’art a sa place. De sorte que le spectacle a lieu sur une densité secrète, avec une évidence qui n’a d’égale que l’intensité qui le porte. Grâce et condensation, donc.

(On ne s’étendra pas sur l’articulation salutaire du théâtre et du politique qui règne au Radeau : militantisme sur le terrain politique : que l’on pense aux actions du lieu pour la Tchétchénie et aux programmations régulières de débats : et absence de propos politique au sens strict au plateau. Ou comment les apories et les confusions du théâtre actuel se trouvent miraculeusement dissipées.) Bien sûr on sera surpris. (C’est le comble du spectateur, même si c’est son ordinaire, de ne pas vouloir l’être.) De ne pas entendre les textes, d’abord. Ce n’est pas un défaut, c’est une consigne. Il ne s’agit pas, comme chez Régy par exemple, d’un travail bas, à des hauteurs de son « inaccoutumées » et, en cela, forcément rebelles aux brailleries ambiantes. Le vacarme aujourd’hui est un silence. Non, c’est encore autre chose, ce n’est pas seulement bas, c’est inaudible, noyé par moments sous des couches de sons, des montées opératiques : on a beaucoup dit l’importance de la musique dans le travail de François Tanguy, à commencer par certains de ses titres, Choral, Les Cantates, Coda (1). Le théâtre ne se suffit pas du texte, il faut entendre ailleurs, ou autre chose, et ce, à nouveau, sans manifeste. Ce théâtre n’énonce rien, il fait. Il compose avec les matériaux qui sont les siens, sons, espace, lumière, autant de coordonnées aux variations autonomes et énigmatiquement, savamment composées, comme si ne présidait que la seule logique formelle de l’objet. Chaque dimension du théâtre procède selon son rythme, mystérieux, arbitraire, mais vient participer du tout dans toute la singularité de sa partition. « Afin que le tout puisse être plus que ses parties, il faut que chaque partie soit d’abord un tout » (2). On ne sera donc pas dans un théâtre de la redondance ou de l’effet, puisque rien n’est au service d’autre chose et que tout existe pour soi. Nulle légende, tout y est présenté, comme à l’étal, parfois superposé, empilé mais à plat. Littéralité des choses. Les écrans se déplacent, les plages musicales se succèdent, les acteurs agissent. C’est cette faculté à créer des agencements sans hiérarchie qui définit le plus grand art. C’est-à-dire l’ouverture des possibilités de sa réception jusqu’au plus périphérique de ses atomes. Ou plutôt qu’il n’y a plus de périphérie. Littéralité et absence de centre. C’est-à-dire égalité des valeurs, comme dans le rêve, où les choses ne sont pas vues mais viennent se montrer, sans reste. L’on sera donc ému, qui de l’entrée d’une musique, de son brusque changement de volume, qui de la vision de la parole se faisant, qui d’un changement brutal d’éclairage, qui d’un mot saisi là. Il n’y a pas de discours derrière, pas de profondeur finalement, du moins pas postulée, aucun au-delà de l’image. Mais des choses entre l’image, dans l’entre-choc, la juxtaposition des éléments, dans leurs rencontres magnétiques.

Pas de discours derrière mais quelqu’un qui fait ça. Un pur agir, qui se donne à voir, une parole qui ne s’entend que dans sa prise, une mise à plat, à la fois alphabétique, dépliée et savante, absolument élaborée, des formes de la scène. Et qui donne, comme les hauts faits, ou les grandes œuvres, le sentiment d’une infinitude à venir, que le théâtre n’est pas mort, qu’il y a tant à faire.

On ne saisit pas les grands objets. Rétivité donc de la chose, en même temps que l’offrande. Grandeur de l’œuvre qui ne se laisse pas dire, qui ne laisse pas de se laisser dire.

Bien sûr on pourrait tenter de décrire quelque chose. Des motifs, des hommes en haut-de-forme, la qualité crue de certaines lumières de grand jour, l’atemporalité qui préside aux objets, ce mélange de haute tenue, entre bricolage et minéralité, le bric-à-brac et la partition, ce tissu sans rupture donc entre le cheveu de l’une, la géométrie aléatoire et rigoureuse des écrans, la robe de mariée sans âge, la table, cette perfection d’un monde où tout semble avoir été recréé, mis au jour sous un autre jour. Comme la restitution de choses retravaillées communément et devenues autres depuis. Cette équanimité des éléments, où les êtres se confondent avec les objets, s’y substituent, s’y marient, à nouveau sans préemption, sans dommage. Bien sûr, il faut parler de l’hétérogénéité des matériaux : phares de chantier pour certaines lumières, extraits d’opéra, textes de littérature, Lucrèce, Kafka, Artaud, toujours Artaud. Et la tente. A Paris, ce sera aux Ateliers Berthier. Le théâtre a peu lieu, mais quand c’est le cas, c’est souvent hors les murs.

Les belles œuvres ont ce caractère étrange de réunir les contraires. Ici on dirait : mécanique et grâce, bordel et sublime. Engloutissement, oubli du public dans l’accomplissement de la chose et accueil, jamais si grand, de celui-là. Rarement spectateur fut à ce point respecté et laissé à sa place.

Il faudrait parler des conditions de travail, de ce qui permet l’élaboration d’objets si beaux, car c’est édifiant. L’aventure du Radeau est rare, peut-être unique, aujourd’hui hélas exceptionnelle : lieu de travail, échappant à l’abattage des programmations, aux contraintes de production coutumières. On montre quand on a fini, c’est d’une logique enfantine, non ? Ce sont bien les seuls à vouloir s’y tenir.

On pourrait parler aussi des échos, des œuvres que cela va tamponner. Chacun y va de son Tarkovski, Velasquez, Kantor. Passons. Ce qu’il y a d’étonnant devant une œuvre qui invente l’art, c’est qu’elle l’invente dans des coordonnées qui sont souvent celles d’autres arts. Ce n’est pas seulement que ça déplace les frontières de sa propre discipline en la fondant, en la re-fondant, c’est que cela vient définir un lieu vide, un lieu au-dessus du vide, un endroit d’envol.

/1. Coda : mot venant de l’italien « queue » et indiquant la figure/

/musicale de reprise du motif de conclusion d’un morceau./

/2. Heiner Müller, « Six points sur l’opéra », in Cassandre/

/Hors-série 2, Théâtre-Opéra, un conflit nécessaire./

/A voir/

/Coda, Odéon-Théâtre/

/de l’Europe (Ateliers Berthier), Festival d’Automne, 1er au 17 décembre 2005,/

/01 53 45 17 17/

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