Accueil > écologie | Par Délia Blanco | 1er juin 1998

Mémoires

La célébration du 150e anniversaire de l’abolition définitive de l’esclavage est lancée et commence à résonner chez les citoyens, faisant livre ouvert à toutes les mémoires. Entrée dans une histoire inachevée.

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Pourquoi a-t-il fallu attendre cinquante-quatre ans pour arriver à la loi définitive abolitionniste alors que l’Assemblée constituante proclama les droits de l’Homme comme une urgence et qu’en 1791 l’esclavage était aboli sur le territoire français ? De plus, il faudra attendre le décret du 16 pluviôse An 11 (4 février 1794) pour que soit aboli l’esclavage dans les colonies françaises, ratification de la décision déjà prise par Santhonax à Saint-Domingue le 29 août 1793. Mais cette loi précaire fut remise en cause par Bonaparte en 1802 ! La seule chose qui pourrait expliquer le rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises serait la poussée du contexte colonial général et le souci, par un pouvoir aussi autoritaire et hégémonique que celui de Napoléon, de retrouver un empire à caractère antique, qui justifierait à nouveau la traite négrière. Tout cela fonctionnait parfaitement dans le nid des financiers et des grands bourgeois, qui aspiraient (et ont réussi d’ailleurs) à mettre en place le grand Empire colonial français de la IIIe République. Il faut cependant re-penser la période esclavagiste pour comprendre qu’elle est la preuve vivante d’un constat humain : tout acquis de progrès et de liberté doit être protégé et entretenu avec vigilance et combativité. L’abolition de l’esclavage, par la loi républicaine, n’a pas garanti la fin de l’exploitation de l’homme noir, ni de l’homme tout court. La poussée des ambitions coloniales continueront (pendant plus d’un siècle et demi) à partager le monde entre les sociétés nées du progrès industriel et scientifique et les sociétés dites " primitives " qu’il " faudra " coloniser et administrer pour leur permettre d’entrer dans la civilisation moderne. Cette commémoration permet d’entrer collectivement en mémoire et doit ouvrir la liberté d’expression et de parole : la loi républicaine de 48 ne peut taire le tonnerre de l’histoire ni la force de la Révolution des nègres en 1791 à Saint-Domingue. Et savoir aussi que l’événement historique a eu des résonances très nuancées dans chacune des îles.

L’ idéologie coloniale pèse encore sur les mentalités

Les grands historiens sur ces questions avancent un état des lieux : il n’y a pas de mémoire unique mais un rassemblement des mémoires urgent, pour atteindre le plus profond des consciences : en 1948, le centenaire de l’abolition avait été un échec, le 150e anniversaire vu sous l’expression officielle intrigue et pose des problèmes de fond exprimés ouvertement. Le président de la République insiste pour dire que l’abolition aurait ouvert un des premiers pas historiques de " l’intégration à la française ". Les citoyens de la Guadeloupe et de la Martinique craignent les simplifications et les rapidités historiques, ils préfèrent le souvenir de 1794, première abolition née de la Révolution des esclaves conduits par Santhonax. La loi a donné référence au recours de protection juridique et c’est un grand acquis du droit. Cependant, avec 150 ans de recul, nous observons qu’une loi ne fixe ni les luttes ni l’exploitation. Les idéologies coloniales et d’exploitation ne sont pas mortes et pèsent sur les mentalités. Il serait d’ailleurs naïf de croire que les lois garantissent les libertés, l’histoire montre qu’elles ne sont que des outils de référence dans le combat.

Les expressions racistes du XVIIIe et XIXe siècle montrent bien dans le miroir de l’Histoire qu’au-delà de la pensée éclairée ont persisté l’intolérance, le rejet des cultes animistes et des traditions ethniques primitives. On passe très vite à l’idée du bon et du mauvais sauvage. Celui qui se laissait évangéliser entrait dans un rapport de domesticité qui remplaçait a posteriori les relations maîtres-esclaves. Dans les sociétés de plantations, les fils des anciens colons resteront propriétaires des grands domaines où les descendants d’esclaves seront aujourd’hui travailleurs agricoles permanents ou temporaires, dans les bananeraies et les plantations de canne. Cette situation a conduit un grand nombre de Caribéens à rejeter le travail de la terre, l’associant à la condition de leurs aïeux. L’exode vers les villes, petites et moyennes, a créé un entassement des populations rurales dans des bidonvilles, élargissant ainsi les inégalités dans le droit à la santé, à l’hygiène individuelle et à l’alphabétisation. Dans les Etats-Unis du Sud, après les lois abolitionnistes, la ségrégation et l’apartheid ont perduré jusqu’en 1966. Martin Luther King a cristallisé l’idée d’acquisition des droits civiques pour tous les citoyens américains, blancs ou noirs. Mais, pendant quatre-vingt-huit ans, les Noirs américains ont subi toutes les formes de racisme et d’exclusion.

Aujourd’hui encore, dans les banlieues de Détroit et Chicago (Ontario et Michigan), des quartiers entiers sont condamnés à l’exclusion et à l’abandon. Les populations négro-américaines de Détroit subissent une nouvelle ségrégation : manque de travail, fermeture d’écoles, décomposition urbaine de l’habitat. Il ne s’agit pas, dans ce cas, de " ghettoïsation " des populations noires américaines, mais surtout d’un abandon des populations qui ne peut être pensé que comme une forme nouvelle de racisme : l’indifférence. Le même phénomène se produit dans les quartiers les plus défavorisés de Pointe-à-Pitre, Cayenne, et Fort-de-France. A Saint-Laurent-du-Maroni, sur les rives du fleuve, les populations noires s’entassent dans des baraquements sur pilotis, fuyant les coups d’Etat du Surinam, de Haïti ou de la Guyane. Ces populations en exode, en déplacement forcé de leurs terres natales, expriment cette histoire inachevée de la déportation. Eux-mêmes disent : " On nous a arrachés d’Afrique, mais nous ne trouvons toujours pas de terre à nous "... Cette question du sol se pose dans presque toutes les sociétés caribéennes, à New York où vivent un million de Portoricains, le quartier du Bronx compte 5 000 Dominicains, l’ensemble des Etats-Unis en compte 1 ,5 millionsur une population de 9 millions d’habitants. En France résident 40% des Guadeloupéens, des Martiniquais et des Guyanais. Le sentiment qui se généralise en analysant le mouvement des populations créoles dans le monde, c’est un constat de pays perdu, et de voyage inachevé depuis la traite négrière. Les Haïtiens, les Cap-Verdiens ont les diasporas les plus nombreuses en relation à leurs populations.

Une dynamique migratoire qui signifie faim, guerre, misère

Cette dynamique migratoire, cette perte de pays indiquent que, depuis la loi abolitionniste de 1848, les sociétés libérées de l’esclavage continuent de subir la menace du racisme et de l’exclusion, qui n’a plus les connotations épidermiques des XVIIIe et XIXe siècle, mais des connotations socio-économiques et géopolitiques dramatiques.60% des Haïtiens n’ont pas de travail, 70% sont analphabètes, 45% de Jamaïquains vivent à l’extérieur, tout comme 60% des Cap-Verdiens. Cette perte de pays, de nation, cette migration incessante des Africains eux-mêmes à la recherche de survie nous signalent que le monde continue d’être géré par les grandes puissances économiques. On ne peut, à notre humble avis, commémorer l’abolition de l’esclavage sans porter un regard sur le bilan depuis cent cinquante ans : dans la majorité des pays où l’esclavage s’est imposé, 60% des Noirs sont encore " au bas de l’échelle ", la stratification sociale et raciale s’y confondent. C’est pourquoi il nous semble urgent de dénoncer toute commémoration qui ne s’efforcera pas de faire un cahier de doléances où l’on inscrive l’urgence de l’intégration économique par le droit au travail, à la santé, à l’éducation de tous les citoyens. Le premier droit serait de subsister, vivre, créer et se développer dans le respect du sol où l’on est né. En 1998, les migrations des populations africaines et caribéennes ressemblent trop à des " déportations " forcées par la faim, la guerre et la misère. On ne peut banaliser ce fléau..

1. Le dernier rapport du BIT estime à 250 millions le nombre d’enfants travailleurs dans le monde contre 50 millions en 1979.

2. Auteur de Regards sur les enfants travailleurs, éditions Page deux, 1997 et de l’Enfant exploité avec Bernard Schlemmer, édition Kathala, 1996.

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