Accueil > écologie | Par Odette Casamayor, Thierry Clermont | 1er juin 1998

Mémoires

Entretien avec Doudou Diene

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L’Unesco a bâti un projet de commémoration qui s’accompagne d’un travail de recherche scientifique .

Après la Route de la soie, l’Unesco s’est lancée dans un nouveau projet baptisé la Route de l’esclave. Qu’est-ce qui justifie cette nouvelle initiative ?

Doudou Diène : Ce projet est né au Bénin, en septembre 1994, à l’initiative d’Haïti et de plusieurs pays africains. Les objectifs de la Route de l’esclave correspondent d’abord à une exigence de vérité historique. La traite négrière transatlantique est la plus grande tragédie de l’histoire, par sa durée, plus de quatre siècles, et par son ampleur. On estime qu’elle a touché entre 20 millions et 100 millions d’Africains ! Si, dans l’histoire, nous savons de nombreux épisodes de peuples envahis ou déplacés pour des raisons de famine ou de guerre, jamais une population n’a été déportée en si grand nombre, d’un continent à l’autre, de manière systématiquement organisée et sur une période aussi longue. Or, cette immense tragédie est quasiment absente de la mémoire collective de l’humanité et des livres d’histoire du monde entier, l’Afrique incluse. L’Unesco doit promouvoir cette question universelle, c’est un devoir de mémoire pour tous les hommes. Cet enjeu de mémoire doit soutenir le combat pour les droits de l’Homme et la démocratie. Toute tragédie collective importante oubliée ou qui n’est pas analysée et assumée, peut se reproduire sous d’autres formes. Le retour sur la traite négrière, l’analyse la plus rigoureuse et complète de ses causes permettra d’éviter d’autres tragédies. Ce déplacement de populations a constitué un immense choc, une rencontre culturelle forcée entre des millions d’Africains, d’Amérindiens et d’Européens dans l’aire des Antilles et des Amériques. Il s’agit d’aider à clarifier et à comprendre ces interactions culturelles, sociales, économiques, religieuses que la traite négrière a générées, depuis son début jusqu’à nos jours. Nous tissons un vaste réseau de chercheurs et d’institutions qui travaillent sur cette tragédie. Nous avons donc fondé un comité international scientifique relayé par des comités nationaux dans tous les pays concernés.

Quelles sont les spécificités de la traite négrière ?

D. D. : Si l’esclavage est un phénomène universel, la traite négrière a une triple spécificité : sa durée, la population visée : l’Africain noir, son organisation morale, juridique et intellectuelle. Organisation morale et intellectuelle, parce que l’idéologie du racisme s’est faite à travers la traite. Les sociétés qui pratiquaient la traite étaient des sociétés chrétiennes qui se disaient " civilisées ". Nous sommes dans l’Europe des Lumières. Il fallait donc rassurer les consciences et justifier la vente d’être humains en tant que marchandise. Une justification passée par le dénigrement culturel de l’homme noir et de l’Afrique. Beaucoup de gens sont étonnés d’apprendre que les plus grands penseurs des Lumières y ont joué un rôle important, comme Voltaire qui a écrit que l’épiderme de l’homme noir est faite de telle manière qu’elle est nécessairement adaptée à l’esclavage. Rappelons que l’auteur de Candide avait des intérêts dans des sociétés esclavagistes. Il faut remonter aux sources de ce racisme, à sa construction intellectuelle, bref à son archéologie. Autre spécificité de la traite, avant tout une opération commerciale qui se devait d’être rentable, est son organisation juridique. C’est la seule forme d’esclavage dans l’histoire de l’homme organisée et réglementée par des codes noirs. Des lois - infamantes aujourd’hui - qui organisaient la traite et réglementaient dans les moindres détails la société coloniale.

Comment la Route de l’esclave est accueillie dans les différents pays ?

D. D. : La traite négrière est un iceberg que nous allons faire émerger. Comme c’est une question à forte charge émotionnelle, il existe de grandes réserves. L’incident qu’il y a eu quand Jospin a accusé la droite d’être complice de la non-abolition et de l’affaire Dreyfus montre que la question de la traite constitue un refoulé profond dans l’inconscient collectif et moral des sociétés occidentales qui déclenche des réactions fortes. Nous travaillons pour que les autorités politiques de tous les pays, et d’abord occidentaux, comprennent et participent au travail de l’Unesco. Les Européens préfèrent oublier. Or, il faut qu’ils s’impliquent dans le projet : ce sont leurs archives qui contiennent l’information chiffrée sur la traite. C’est aussi une question que l’Africain lui-même a enfoui dans sa mémoire, pris par les problématiques de la fin du colonialisme. En Afrique, le problème de la traite n’a pas encore été saisi profondément. L’Africain ne connaît pas dans sa chair l’expérience subie par le Noir réduit en esclavage et par sa descendance. Si l’esclavage en tant que fait économique et commercial, a disparu des Amériques et des Antilles, l’idéologie et la culture qu’il a générées et justifiées imprègnent toujours leurs sociétés.

Quel est ce projet de tourisme culturel en collaboration avec l’Organisation mondiale du tourisme ? La juxtaposition de ces deux noms n’est-elle pas choquante à propos de la traite ?

D. D. : Le projet, lancé avec les ministres africains du Tourisme et de la Culture, a pour objectif principal l’identification, la restauration des sites liés à la traite : marchés, bâtiments, forts... Comme le Sénégal l’a fait pour l’île de Gorée, face à Dakar, ou le Ghana avec le grand fort de Cap Coast, près d’Accra. Ces lieux doivent porter témoignage, tout comme les camps de concentration nazis. La deuxième étape du Programme du tourisme culturel a été lancée à La Havane en 1996. Là, tous les participants ont exprimé leur volonté de transformer l’historique Route de l’esclave en un itinéraire de tourisme de patrimoine enrichissant pour la vie des habitants d’Afrique, des Amériques et des Caraïbes.n

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* Directeur de la division des projets interculturels à l’Unesco et responsable du programme de la Route de l’esclave.

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