Accueil > monde | Par Cécile Raimbeau | 1er février 2007

MEXIQUE REBELLE : Oaxaca, près du Chiapas

Brutalités, tortures et emprisonnements arbitraires ne sont venus que provisoirement à bout de la rébellion d’Oaxaca : dans l’ombre, des citoyens de cette région mexicaine renforcent les bases d’un gouvernement autogéré. L’APPO, l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca, réussit à articuler les mécontentements. Etat des lieux.

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Sédition, conspiration, c’est seize à dix-huit ans de prison ! », rapporte Sarah Ilitch en frémissant : voilà ce que risquent ses deux amis mexicains. Cette Française de 22 ans a été reconduite à Paris par les autorités mexicaines et se voit interdite de séjour pendant cinq ans au pays du sous-commandant Marcos.

Sarah vient de passer un mois et demi à Oaxaca, la capitale de l’Etat du même nom situé dans le Sud du Mexique, à proximité du Chiapas. Oaxaca [prononcer wa-ra-qua] est une région riche en ressources où seize peuples autochtones constituant les deux tiers de la population vivent pauvrement. Mais en arrivant dans sa capitale, Sarah découvre des barricades en guise de folklore. La ville d’Oaxaca est en état de siège. Des citoyens s’y sont rebellés parce qu’à de pacifiques revendications, le gouverneur de l’Etat, Ulises Ruiz, a répondu par la répression.

La Commune

Tout a commencé par la grève du 22 mai 2006. Les instituteurs réclament alors plus de moyens pour exercer décemment leur métier. Ils occupent le Zocalo : la place centrale : où ils montent un campement. Non entendus, ils bloquent l’aéroport, des routes, organisent des manifestations, occupent le rectorat. A l’aube du 14 juin, la réponse du gouverneur tombe du ciel : un hélicoptère asperge le Zocalo de gaz lacrymogènes. Policiers et forces spéciales lancent l’assaut. On compte au moins 92 blessés. La population soutient les enseignants pour reprendre le contrôle du centre-ville.

Deux jours plus tard, des milliers de citoyens réclament la démission de Ulises Ruiz. On le surnomme « le tyran ». On l’accuse de fraudes électorales, de corruption. On lui en veut d’avoir « modernisé » le Zocalo en abattant onze arbres centenaires. Cette place va être le théâtre principal de la « Commune d’Oaxaca ». En fait, plus que Paris en 1871, cette rébellion populaire rappelle celle de Buenos Aires les 19 et 20 décembre 2001 : « Qu’il s’en aille ! », crie-t-on, exprimant son ras-le-bol d’institutions corrompues et son aspiration à plus de démocratie.

A mesure que la répression se renforce, les occupations, les réquisitions de locaux, de médias et de véhicules administratifs s’intensifient. Une centaine de barricades vont être défendues par des « collectifs de barricades ». « Pendant presque six mois, le centre-ville d’Oaxaca a vécu sans autorités. Les administrations étaient fermées », se souvient Gustavo Esteva, le directeur de l’Université de la Terre, une association locale d’éducation populaire. Cet intellectuel savait qu’en milieu rural les Indiens montraient une vraie capacité à s’autogouverner. Il découvre une culture « assembléiste » en ville.

L’APPO, l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca, est créée dès juin. Elle regroupe tous les secteurs qui participent à la rébellion : syndicats, partis de gauche et d’extrême gauche, associations civiles et de défense des droits humains, associations de quartier, communautés indiennes... « Il n’y a jamais eu de leader charismatique dans l’APPO, ni même de dirigeants, n’en déplaise à certains », remarque M. Esteva.

Sarah épouse la cause. Elle habite avec des étudiants dans un bâtiment squatté transformé en centre culturel alternatif. Ils y animent des forums afin d’amener la voix des jeunes au sein de l’APPO. Les rebelles s’autogèrent allant jusqu’à organiser le ramassage des poubelles, avec la solidarité du syndicat des éboueurs. « Ces mois ont été ceux avec le moins de délinquance », insiste Gustavo Esteva. L’insécurité provient des sbires armés du gouverneur qui attaquent les barricades, surtout la nuit. Parmi les morts : un caméraman étasunien d’Indymedia.

Echec du politique

En vieux briscard du PRI : le parti de droite qui a gouverné le pays de 1929 à 2000 : Ulises Ruiz s’accroche au pouvoir. C’est qu’au Mexique, le PRI est un appareil tentaculaire aux pratiques mafieuses. Le sociologue Yvon Le Bot décrit ses méthodes ainsi : « Acheter les gens et réprimer ceux qui ne se laissent pas acheter. » Aussi, ce n’est pas tant la réaction du gouverneur qui est nouvelle, mais le fait qu’elle n’a plus d’emprise sur la population. « Avant, le PRI contrôlait les syndicats, les communautés. Mais cette pyramide de pouvoirs a éclaté », ajoute ce chercheur au CNRS. Il voit dans les événements d’Oaxaca un échec de ce que des politologues ont appelé « la transition démocratique mexicaine ».

De quelle démocratie parlait-on ? De ce tableau affligeant qu’offre l’actuel paysage institutionnel ? Selon M. Le Bot, ce qui ce passe au Mexique n’est pas si différent de ce qui survient un peu partout dans le monde : « Les privatisations massives, l’économie mondialisée et le libéralisme agressif laissent la sphère politique en lévitation, sans accroche, ni avec l’économie, ni avec la société. De ce fait, la société mexicaine n’obéit plus au politique. Oaxaca assiste aux soubresauts d’un gouverneur qui tente de contrôler la société qui lui échappe. Et la décomposition de la sphère politique touche tous les partis mexicains, fragmentés de l’intérieur. »

Élection contestée

L’élection présidentielle mexicaine a lieu début juillet. Le PAN : parti de droite au pouvoir : pactise avec le PRI. Des fraudes sont dénoncées. Le PRD : le parti de gauche, favori : perd de justesse et refuse les résultats douteux. C’est finalement le tribunal électoral qui proclame début septembre la victoire du PAN avec une avance de 0,56 % des voix. A la fin du mois se déploie en Oaxaca la plus grande opération militaire depuis celle lancée contre le soulèvement zapatiste en 1994 : vaisseau de guerre, hélicoptères, avions, tanks et un dispositif total de 20 000 hommes. Le nouveau gouvernement fédéral de Felipe Calderon pose un ultimatum fin octobre à l’APPO. Puis il lance l’offensive finale de l’armée et de sa police fédérale préventive jusqu’à ce que la dernière barricade tombe le 29 novembre.

Le bilan dressé par Adrian Ramirez, le président de la Ligue mexicaine des droits de l’Homme, fait peur : « 20 morts, 36 disparus dont certains ont été emmenés par la police selon des témoins, 100 blessés dont 60 par balles, plus d’une centaine de cas de torture dont 60 cas bien documentés,

500 prisonniers dont 40 encore sous les verrous, sans compter les menaces et calomnies lancées contre les dirigeants des mouvements sociaux et les défenseurs des droits humains, ni les 300 mandats d’arrestation qui pèsent contre les leaders de l’APPO, les obligeant à se cacher ! »

Le voyage de rêve de Sarah se termine en cauchemar. Le 27 novembre, elle marche dans la rue, de jour, entre ses deux amis. Une trentaine de policiers les arrêtent sans justification. « Ils nous ont embarqués au poste. Nous avons été interrogés l’un après l’autre par des agents encagoulés, la lumière dans les yeux. » « Combien vous a-t-on payé ? Pour quoi faire ? », harcèlent-ils. Sarah et ses amis découvrent, ahuris, les charges contre eux : « On aurait été arrêtés de nuit en train de brûler une moto, munis de cocktails Molotov ! » Les autorités font régner la terreur.

Mi-janvier, de nombreux policiers patrouillent encore. Mais en ville, les assemblées de quartier se reconstituent dans l’ombre. Une intense activité de réunions consolide l’APPO qui a formé un conseil révocable, des sous-assemblées et des commissions thématiques. « Les municipalités nées de ce mouvement sont en train d’étendre leur influence, d’autres s’émancipent de la tutelle de l’Etat et revendiquent leur autonomie », constate sur place le militant européen connu sous le pseudo de George Lapierre. Il cite en exemple la région d’ethnie Triqui. « Vingt communautés indiennes et trois municipalités officielles constituent une vaste zone autonome par rapport à l’Etat. » Comme dans les « Caracoles » zapatistes du Chiapas dont l’influence est profonde.

L’APPO montre aussi des faiblesses selon cet observateur : « Il existe des divisions entre les groupes politiques et les associations diverses qui la composent. Ils ont parfois tendance à agir en fonction de leur conviction et de leurs intérêts. Jusqu’à présent, cette hétérogénéité était un atout : elle amenait à rechercher un dénominateur commun. Ces derniers temps, cependant, la division semble s’accentuer entre les groupes politisés (extrême gauche, PRD) et le reste. Du coup, la communication passe parfois mal entre les différentes tendances à l’intérieur du conseil ou entre le conseil et la population des quartiers et des communes. »

Combats partagés

C’est l’exigence de démission du gouverneur qui a uni ces gens aux idéaux variés. Néanmoins, Gustavo Esteva distingue trois autres combats partagés par une majorité : « D’abord, le combat pour améliorer la démocratie formelle de représentation en changeant les lois et les mécanismes de contrôle. Ensuite, le combat pour une démocratie participative. Il inclut la volonté d’avoir recours au plébiscite et au budget participatif, ainsi que l’initiative populaire : avec un certain nombre de signatures citoyennes, des projets deviendraient loi ou des élus pourraient être révoqués, comme Ruiz. Enfin, la troisième lutte : plus transcendantale : avec laquelle tous ne sont pas d’accord : il s’agit de l’extension de la démocratie radicale des peuples à l’ensemble de la société. Cela consisterait à défaire le pouvoir politique pour que ceux qui gouvernent ne soient plus que des serviteurs administratifs ! », développe-t-il.

Destitution de M. Ruiz et libération des prisonniers sont réclamés. « Il faut une amnistie générale ! », lance Sarah, pensant à ses amis provisoirement libérés sous caution. Cependant, les pourparlers avec le gouvernement fédéral sont dans l’impasse. « Le président Calderon a peur de l’APPO et ne montre aucune volonté politique de négocier », constate M. Esteva. Il offre une explication : « L’APPO est regardée avec intérêt par tout le pays parce qu’elle réussit à articuler le mécontentement. Si les gens comprennent qu’on peut virer un gouverneur en sortant dans la rue, ils le tenteront pour d’autres gouverneurs contestés, ensuite pour Calderon lui-même ! ».

A voir

Le site du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte : <http://cspcl.ouvaton.org/>

A (re)lire

  • « La libre commune d’Oaxaca », un hors-série du journal CQFD qui compile les chroniques de George Lapierre, écrites en direct des barricades. En kiosque.

"Les balles réduiront-elles au silence le peuple de Oaxaca ?", http://www.regards.fr/article/?id=2387&q=oaxaca

  • « Amérique latine,à gauche toute ? », Regards, février 2006
  • Supplément « Amérique latine » de Regards, été 2006
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