Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 3 octobre 2012

Michel Franco, quand le cinéma nous Mexique

Présenté au dernier festival de Cannes, Después de Lucia, le deuxième film du réalisateur mexicain Michel Franco est reparti de la croisette avec le prix Un Certain Regard. Une récompense méritée pour ce drame adolescent mise en scène avec une précision rare et implacable. Notre coup de cœur des sorties ciné de la semaine.

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À l’issue de sa projection cannoise, Tim Roth, président d’Un Certain Regard qualifia le film de « chef d’œuvre », rien de moins. Pourtant si Después de Lucia fait mouche auprès des spectateur, c’est moins par la force et le poids du compliment de l’acteur anglais qui risquerait par là même de l’écraser, que parce que le film affirme, une fois de plus, le pouvoir radical du cinéma, dès lors qu’il est l’objet d’une véritable mise en scène. Ainsi Después de Lucia peut-il être qualifié de film résistant (encore un et c’est tant mieux) aux injonctions esthétiques comme aux diktats narratifs du moment.

Auteur de quelques courts métrages et d’un premier long, Daniel y Ana, remarqué il y a déjà trois ans, Michel Franco attaque son opus par un long plan séquence d’un homme au volant d’une voiture. Un seul point de vue, depuis le siège arrière, une seule caméra, fixe au point de ne pas suivre le personnage lorsque celui-ci abandonne son véhicule au milieu d’un carrefour, et le sentiment d’une violence qui sourd, quelque part dans le hors-champ de la scène. Une scène de l’absence qui sous-tend le film, une ouverture programmatique.

L’absente c’est la mère et l’épouse, la Lucia du titre, tuée dans un accident de voiture, ce que l’on apprendra plus tard. Pour l’heure, le film suit l’installation du père et de sa fille Alejandra à Mexico où ils tentent de démarrer une nouvelle vie. Au collège où elle effectue sa rentrée, la jeune fille fait la connaissance de ses nouveaux camarades. Rapidement invitée à se joindre à un groupe de filles et de garçons, elle passe une soirée chez l’un d’entre eux, boit comme les autres, puis s’isole dans la salle de bain avec un garçon qui filme leurs ébats avec son portable. Le lendemain son calvaire commence.

Victime d’une sextape, subissant le bullying, ce harcèlement à caractère sexuel, que lui infligent garçons et filles du lycée, Alejandra s’enferme dans le silence, comme son père s’enferme dans le mensonge. Ici, Michel Franco prend garde à la façon dont il met en scène cette progression dans l’horreur. Héritier d’une morale de l’image et du plan telle que l’a thérorisée Robert Bresson dans ses Notes sur le Cinématographe, et telle que Michael Haneke continue de la mettre en pratique dans ses films, le cinéaste mexicain cadre avec précision, loin de tout voyeurisme, reléguant la violence dans le hors-champ, jusqu’à l’insoutenable.

Cette élégance n’en est pas qu’une. Pour Michel Franco, « au cinéma, il n’y a jamais de raison d’en montrer plus que ce qui est nécessaire ». Pour autant le mexicain ne s’interdit pas de faire la preuve de son talent, notamment lorsqu’il introduit plusieurs niveaux de tensions dramatiques, plusieurs temporalités dans le seul et unique cadre d’une chambre où a lieu la fête d’un voyage scolaire. Encore une fois il n’y a rien à voir pourrait on dire, si l’on ne savait pas déjà tout ce qui se passe derrière la porte.

Ici pas d’analyse psy, encore moins de mise en cause d’un fatum social, mais une praxis du cinéma qui emmène le spectateur plus loin que n’importe quelle tentative de dénonciation de la violence en milieu adolescent (on pense par exemple au récent Broken de Kevin Baudelle, présenté lui aussi à Cannes, mais à la Semaine de la Critique, et dans lequel le père d’une fille victime de la hargne crétine de ses voisines était interprété par Tim Roth !). D’ailleurs de dénonciation il n’est pas question pour Michel Franco qui évoque lui une « étude sur la violence ».

C’est pourquoi il faut se méfier de toutes les tentatives qui viseraient à faire de Después de Lucia un film à débats, façon cinéclub ou dossiers de l’écran, particulièrement dans le contexte qui est le nôtre depuis le drame d’Echirolles. Au Mexique, depuis la sortie du film, on demande au cinéaste de faire des interventions dans les classes de lycée. Mais comme il le dit lui même : « Je ne suis pas un militant social, je ne suis pas qualifié pour faire des conférences sur ce sujet. » Par contre, pour ce qui est du cinéma, Michel Franco répond présent. Puissamment présent.

Después de Lucia, de Michel Franco
avec Tessa Ia, Hernán Mendoza, Gonzalo Vega Jr, Tamara Yazbek. Sortie en salles le 3 octobre 2012.

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