Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er mars 2007

Mohammed Rouabhi. Engagements

Vive la France, longue fresque sur les rapports entre la France et son racisme, est repris en mars et avril en Ile-de-France. Spectacle qui pose la question de l’usage de la dénonciation au théâtre. Entretien.

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Figure singulière et ambivalente que celle de Mohammed Rouabhi dans le paysage théâtral français. Trois lignes de tir s’entrecroisent dans son parcours sans se fondre et sans produire un tout articulé mais alternant des formes et des engagements divers. Première veine, un parcours d’acteur classique qui va de la rue Blanche (Ensatt) à un travail régulier de comédien avec Jean-Paul Wenzel, Gilberte Tsaï, Patrick Pineau, Anne Torres, Stéphane Braunschweig, comme tout bon comédien sorti d’une école d’Etat peut se promettre de faire. Deuxième veine, celle du metteur en scène et de l’auteur militant, en particulier sur la question du racisme. De Requiem opus 61 (2001) à Malcom X en passant par Moins qu’un chien, c’est un réquisitoire contre les discriminations, notamment contre la structure fondamentalement coloniale de la France. Et dans la droite ligne de cette identification aux opprimés, Mohammed Rouabhi a engagé tout un travail sur et dans les territoires occupés (avec la revue Vacarme notamment). Enfin, troisième dimension, plus rare sans être moins visible, un petit volant de flirts avec un esprit potache, une posture politiquement moins aiguë, avec des textes comme Providence café et la collaboration avec le Théâtre du Rond-Point qui pourrait jurer avec ce que l’engagement politique laisserait accroire de vigilance artistique, s’il n’y avait quelques cohérences de fond, qu’il incombe à la critique de mettre au jour.

Vive la France participe de la seconde veine : grande fresque au titre ironique brassant les points saillants de l’histoire de la France avec ses espaces minorés, colonies, immigrés, pauvres, territoires d’outre-mer. Théâtralement, c’est toute la question de l’identification que ce travail pose, de façon problématique, et c’est ce sur quoi nous avons voulu parler avec lui.

Dans le spectacle Vive la France vous juxtaposez un certain nombre de catégories de la société française politiquement minorées, la petite classe moyenne, les banlieusards, les habitants des DOM-TOM, les travailleurs immigrés, etc. Quels sens voulez-vous donner à cette juxtaposition ? Il y a une unité extérieure, qui serait celle d’être des groupes dominés, mais y a-t-il, de la part de ces groupes, la conscience d’une communauté de destin ? Peut-on parler d’unité ?

Mohammed Rouabhi. La question n’est pas là du tout, en ce qui me concerne. Je ne suis pas un révolutionnaire. Je ne pense pas qu’il y ait une prise de conscience collective nécessaire sur le plan national : le seul qui prononce le mot révolution aujourd’hui, c’est Jean-Marie Le Pen. Dans mes pièces, j’ai toujours fait parler des gens qui n’avaient pas la parole : dans les deux sens, qui n’avaient pas le droit à cette parole ou ne la maîtrisaient pas. Prenons l’exemple de novembre 2006 : les interprétations des émeutes furent doubles : d’une part, dire que ces gens étaient manipulés par des islamistes, d’autre part, dire qu’il ne fallait y voir aucune signification politique, bref une contradiction totale. En réalité, les émeutiers n’ont pas été entendus. Avec le théâtre, je n’essaye pas de me substituer à leur parole mais de réfléchir à ce qui peut émaner de ça : qu’est-ce qu’avoir peur, qu’est-ce qu’être masqué ? Sortir le discours du politique pour l’ancrer dans le social. Il n’y a aucun fondement concret à chacune des arrestations de novembre, et c’est à l’image de la politique répressive : on essaye de faire du fait divers avec du politique. L’Algérie fut un fait divers. Les émeutes étaient une succession de faits divers. Peut-être faut-il attendre qu’il y ait des morts. C’est très judéo-chrétien, ce besoin, cette justification par le martyr. La seule logique qui prévale est celle de la politique spectacle, jamais d’aborder le fond du problème.

Dans quelle mesure pensez-vous que Vive la France permette de mettre au jour le fond du problème ?

M.R. Le spectacle vivant est la forme sur laquelle je travaille et ce n’est pas celle des sciences humaines. Je met sur la scène des problèmes qui sont globalement absents des plateaux. On monte des auteurs morts sur le mode de la consécration, au lieu d’être dans le spectacle « vivant ». Je souhaiterais que Requiem opus 61 sur le 17 octobre 1961 soit obsolète ! Travailler sur cette matière vivante en s’appuyant sur l’histoire m’importe. Dans la deuxième partie du spectacle, il y a une séquence sur les SDF qui dure à peu près trente-cinq minutes : je mets 300 personnes devant 11 personnes qu’on ne voit presque pas, avec une bande-son insupportable. J’ai fait des prises de son à Bagnolet sous le périphérique, c’est intenable. Ce n’est pas de la provocation, c’est important de raconter ça au théâtre. Le théâtre est là pour questionner. A la rue Blanche on m’a appris que le théâtre européen était au milieu de la cité... Travailler sur ces images d’actualité, ce n’est pas faire rentrer ça sur scène, mais poser des questions au plus près. C’est de la matière vivante que je compile, distords, et qui devient une écriture.

Alors précisément, comment le spectacle s’articule-t-il avec ces problématiques politiques ?

M.R. Je n’en sais rien. Il demeure l’un des derniers endroits où la parole est encore libre, où l’on peut avoir un rapport direct avec le public.

Moi, je n’y crois pas.

M.R. Moi, j’y crois. Sur une scène on peut dire des choses qu’on ne peut pas dire ailleurs. Certes, c’est de plus en plus restreint.

Qu’avez-vous le sentiment que Vive la France énonce que d’autres espaces ne feraient pas ou ne pourraient faire ?

M.R. Ce n’est pas dans l’énoncé mais c’est dans la démarche. Sur les 26 personnes qui font ce spectacle, il n’y en a que 5 qui sont intermittentes. C’est une minorité qui est en train de disparaître. Les autres sont au RMI, sont clandestins, ou travaillent à mi-temps. Que la plupart des compagnies s’illusionnent à défendre un statut d’intermittent, pour moi, c’est mort. Je suis déjà recyclé depuis plusieurs années. Les comédiens professionnels sont associés à un répertoire qui se détache de la réalité, qui n’a plus rien à raconter. La liberté du théâtre a trait à la diversité des individus qui le composent, notamment de salariés. C’est la nouvelle forme de travail. Ce fonctionnement m’est particulier et c’est rare. J’utilise aussi le spectacle et la production du spectacle pour pouvoir faire vivre des gens : j’ai embauché des gens dont je n’avais pas forcément besoin. Les repas fournis par la production étaient très précieux pour certains. Ce n’est pas rien. Faire un spectacle pour moi aujourd’hui, c’est le penser en termes économiques et en termes de misère. Par exemple, composer un calendrier en fonction de personnes qui n’ont pas les moyens de payer leurs cartes de transport. Je ne sépare pas la scène de la vie quotidienne. Je ne suis pas schizophrène. Je sors du théâtre et je me fais arrêter par les flics, quelle frontière ?

J’entends bien ce souci politique en amont, mais quels effets en attendez-vous ? La question demeure entière de savoir comment la scène s’adresse au public. Dans Vive la France j’avais le sentiment que ce qui était dit était que le pouvoir est une chose verticale, et que vous présentiez des portraits de victimes de cette oppression-là. Comment idéalement voudriez-vous que l’on reçoive Vive la France ?

M.R. L’effet qu’il a eu là : la salle était comble.

Est-ce le succès que vous cherchez ?

M.R. Non. Il faut remettre le contexte : le spectacle fait partie d’un triptyque que je veux jouer autour des rendez-vous électoraux de ces deux années à venir. Chacun va alors tirer à soi le bleu-blanc-rouge. L’idée initiale était de prendre place dans ce dispositif. Ça parle de tout : l’urbanisme, la jeunesse, la précarité, l’éducation, l’identité. J’ai renoué avec la prise de conscience politique des moins de vingt ans en France que j’avais occultée un temps. Une loi a été abrogée grâce à la mobilisation de ces jeunes gens !

Mais ces portraits de victimes absolues ne permettent-ils pas seulement l’identification ? Dans quelle mesure cela ne fait-il pas le jeu de ce que cela dénonce ?

M.R. Je ne crois pas. La distribution est extrêmement mélangée, et c’est rare aujourd’hui en France. Les Français tautologiques y sont minoritaires. En même temps, on ne voit plus qui est noir ou blanc ou asiatique. Il y a plus de Noirs à l’Assemblée nationale que dans les écoles d’art dramatique parisiennes ! Je ne suis pas d’accord : ce n’est pas le méchant pouvoir contre les gentils jeunes. Ce sont d’abord des enfants, on l’oublie. S’il y a une empathie du public, avec non pas les acteurs mais les individus mêmes, tant mieux ! C’est nécessaire pour moi que les gens puissent se dire : cette chose que je vois parle de mon monde. Entretien réalisé par diane scott

A voir

Vive la France, spectacle de Mohammed Rouabhi :La Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-la-Vallée, 23 et 24 mars, 01 64 62 77 77,www.lafermedubuisson.com <http://www.lafermedubuisson.com/>

L’Hexagone : Scène nationale de Meylan, 27 et 28 mars, 04 76 90 09 80,

www.hexagone-meylan.asso.fr

Centre dramatique national de Montreuil, du 3 au 6 avril,01 48 70 48 90,

www.cdnm-theatre-montreuil.com

Un Enfant comme les autres, de Mohammed Rouabhi, Théâtre de l’Est parisien, du 16 mars au 6 avril.

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