Accueil > économie | Entretien par Aurélie Trouvé | 18 juillet 2011

Moi, Aurélie Trouvé, directrice du FMI

Ça commence par une blague sur Facebook. Un militant propose
que la jeune co-présidente d’Attac se présente à la
succession de Dominique Strauss-Kahn. Objectif : dénoncer
l’absurdité libérale. Interview d’une directrice
du FMI altermondialiste, sous forme de politique fiction.

Propos recueillis par
Rémi Douat
.

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Regards.fr : Votre candidature
à la tête
du Fonds monétaire
international
était
d’abord une provocation.
Quel en était le sens ?

Aurélie Trouvé : L’objectif était d’abord de
montrer qu’une autre politique
monétaire internationale est
possible. La politique libérale
menée par le FMI était inefficace.
Les plans d’austérité en
Grèce n’ont eu pour effet que
d’augmenter sa dette. L’austérité
sociale oblige les couches
précaires et moyennes à diminuer
leurs consommation, ce
qui diminue les recettes publiques
et accentue la récession.
C’est un cercle vicieux
dont tout économiste un
peu rationnel est conscient.
Le FMI a fait payer la crise aux
salariés - retraités - chômeurs,
au lieu de mettre à contribution
les responsables, c’est-à-dire
la finance. La dette publique
est le produit des aides massives
versées aux entreprises,
aux banques et au système
monétaire lors de la crise économique
de 2008. Or le FMI
ne leur a jamais demandé de
contreparties. Ma candidature
a porté la voix de tous ceux qui
n’acceptent pas ça. Elle se faisait
aussi l’écho du mouvement
des Indignés, et de tous les
mouvements citoyens qui sont
en train de monter en Europe.
Si j’ai proposé de refonder la
gouvernance du FMI, ce n’est
pas seulement pour donner une
voix à tous les pays, mais aussi
pour faire en sorte que les mouvements
sociaux et citoyens
puissent y être entendus.

Regards.fr : Le succès de cette candidature
était loin d’être assuré…

Aurélie Trouvé : Le FMI est en effet caractérisé
par un verrouillage démocratique draconien. Pour être candidat
à la direction du FMI, il
faut qu’un de ses gouverneurs
présente cette candidature.
Le gouverneur français étant
Christine Lagarde, elle-même
candidate, on voit déjà se
dessiner un potentiel blocage.
Puis c’est au Conseil d’administration
du FMI qu’il revient
de décider des candidatures
à retenir. Or les pays sont représentés
à ce conseil selon
leur contribution financière,
c’est-à-dire en fonction de leur
richesse. Les Européens et les
Etats-Unis concentrent ainsi
à eux seuls 49 % des voix, les
pays émergents seulement
18 % et l’Afrique, rien.

Regards.fr : Contre toute attente, vous
avez donc été élue à la tête
du FMI. Quelles sont maintenant
vos priorités ?

Aurélie Trouvé : D’abord, l’arrêt des plans
d’austérité. Ensuite, il faut
mettre en place un audit de
la dette, pour montrer qu’elle
est en grande partie illégitime.
Pour cela, il faut observer
quels sont les créanciers
de la Grèce, à quel moment
ils ont fait leurs prêts et pourquoi,
quels sont ceux qui ont
spéculé sur la dette, etc. A partir
de là, il faut envisager une
annulation partielle de la dette
en mettant à contribution les
gros créanciers privés. Il faut
aussi désarmer les marchés
financiers en taxant les transactions
financières à hauteur
de 0,05 %, si ce n’est 0,1 %,
comme le dit Attac. On dégagera
ainsi des centaines de milliards
d’euros qui seront reversés
pour les politiques sociales
et environnementales. De fait,
cette régulation drastique aura
comme conséquence la raréfaction,
puis la disparition des
marchés de gré à gré. Pour
mettre les marchés financiers
sous contrôle démocratique,
nous allons rendre les agences
de notation publiques. Elles
répondent pour le moment à
des besoins de spéculation de
la part d’investisseurs privés.
Il faut aussi donner la possibilité
aux Etats membres de bénéficier
de prêts de la part de la
Banque centrale européenne à
des taux très faibles. Même si
ça dépend de l’UE, le FMI peut
avoir une impulsion importante
pour mettre la BCE sous le
contrôle des Etats. Enfin, le FMI
doit servir à rétablir les équilibres
monétaires, financiers et
commerciaux au niveau international
en mettant à contribution
non seulement les pays en difficulté,
mais aussi et surtout les
pays créanciers. C’est ce pour
quoi il a été créé au départ. Ce
n’est pas révolutionnaire, c’est
une brèche dans l’idéologie
néolibérale en place depuis les
années 1970-80.

Regards.fr : Vous êtes à la tête du FMI,
nous avons donc évité
Christine Lagarde ou le
Mexicain Agustin Carsten,
deux libéraux. A quoi
a-t-on échappé ?

Aurélie Trouvé : Ce qui est sûr c’est que nous
sommes face à une avancée
des politiques néolibérales et
du transfert de richesse des
salariés - retraités - chômeurs
vers les détenteurs de capitaux
grâce à la dette publique. C’est
une stratégie du choc – pour
reprendre la théorie de Naomi
Klein –, la dette publique sert
de choc pour imposer des
cures d’austérité sociale qu’on
n’aurait jamais osé imposer.
Les pays européens sont la
cible du FMI comme l’ont été
les pays du Sud dans les années
1980.

Aurélie Trouvé, économiste
altermondialiste,
est co-présidente d’Attac-
France. Ingénieur
agronome et docteur en
sciences économiques,
elle enseigne l’économie
agricole et alimentaire
à AgroSup Dijon. Ses
recherches portent sur
les politiques agricoles
et rurales en Europe.

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