Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 17 janvier 2011

Moncef Marzouki : "A l’aube de changements de régime dans la région"

Chassé par la rue, le président Zine El-Abidine Ben Ali a quitté vendredi 14 janvier la Tunisie, ce pays qu’il dirigeait en irréprochable dictateur depuis 23 ans. Deux jours avant, mercredi 12, l’opposant politique tunisien Moncef Marzouki nous avait accordé un entretien au téléphone. Il nous parlait alors de la situation pré-révolutionnaire " régnant en Tunisie et annonçait de profonds bouleversements dans toute la région ". Propos prémonitoires d’un homme qui a annoncé lundi 17 sur France-info sa candidature à la présidentielle et devrait jouer un rôle important dans la transition politique en cours à Tunis

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Ce qui s’est passé en Tunisie depuis le 17 décembre dernier était-il prévisible  ?

Moncef Marzouki : La façon dont cela a démarré, avec le suicide d’un jeune malheureux à Sidi Bouzid, personne ne pouvait s’y attendre. Mais l’irruption d’un mouvement de contestation populaire du régime n’a rien de surprenant : à force de corruption, de terreur, de répression, cela allait forcément finir par exploser un jour ou l’autre.

Les interventions de Ben Ali durant la crise n’ont pas suffit à apaiser la rue. C’est donc autre chose qu’un mouvement social face à une situation économique dégradée...

M.M. : C’est un mouvement politique dans la lignée de la contestation qui, dès l’arrivée au pouvoir de Ben Ali, a été menée par les élites intellectuelles du pays : sur les droits de l’homme et les libertés publiques ; puis sur la corruption massive ; puis sur la malgouvernance... Aujourd’hui, le simple citoyen n’accepte plus lui non plus cette gestion calamiteuse du pouvoir et il le fait savoir. Le mouvement s’est déclenché dans une situation économique et sociale explosive mais les causes sont profondément, structurellement, politiques.

Dans son premier discours, fin décembre, Ben Ali a promis des emplois. Ensuite, le 12 janvier, il a annoncé le limogeage du ministre de l’intérieur. Simple effet de manche : le véritable ministre de l’intérieur, c’est le Président, tout le monde sait ça en Tunisie. Une commission d’enquête sur la corruption ? Vaste rigolade ! Elle va enquêter sur qui cette commission ? Sur la famille Ben Ali ? Promesses et menaces, le président tunisien a toujours avancé en manipulant ces deux armes. Là, ça ne fonctionne plus : les gens le tiennent pour ce qu’il est, un menteur éhonté, et ils sont si excédés qu’ils n’ont plus peur de la répression. On est réellement dans une crise de régime.

Où en est l’opposition ?

M.M. : Il faut cesser de parler d’opposition, ce terme est réservé aux démocraties. Et la Tunisie n’est pas une démocratie. Sous une dictature, il s’agit de résistance civile. En loccurrence des femmes et des hommes qui ont lutté depuis plus de 20 ans et frayé le chemin à cette révolte populaire. L’alternative aujourd’hui existe en Tunisie, une résistance est prête à prendre ses responsabilités et il est temps que la mafia qui s’est emparée de l’Etat s’en aille.

L’argument avancé par les pays occidentaux pour expliquer leur complaisance à l’égard de tels dirigeants est la nécessité de faire rempart à l’islamisme dans la région. Est-ce recevable ?

M.M. : Certainement pas. Cela revient tout simplement à prendre les pyromanes pour des pompiers. Car ce sont précisément ces régimes autoritaires, corrompus, exercant la terreur et muselant les libertés publiques qui poussent les gens à la révolte et nourissent ainsi l’extrêmisme islamiste.

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce discours très simpliste et réellement stupide que tient par exemple la France. D’abord, une vision à très court terme : les européens souhaitent avoir des agents pour "faire le ménage" dans le bassin méditerranéen, contenir les flux migratoires ; ensuite la petite corruption : on est agréable aux hommes politiques français qui se rendent en Tunisie, ils ont des cadeaux... Les corrompus ne sont pas que d’un côté ! ; enfin, les relents d’un racisme culturel bien ancré qui se décline toujours sur le thème "la démocratie, ces pauvres arabes ne sont pas encore prêts pour ça..." Résultat, la France fraie avec une dictature mafieuse, un terme employé par l’administration américaine elle-même pour qualifier le régime tunisien.

Tunisie, Algérie, mais aussi Egypte où la population a manifesté son mécontentement après l’attentat d’Alexandrie... Assiste-t-on à un vacillement des régimes autoritaires dans le Nord de l’Afrique ?

M.M. : Oui, et bien au-delà... ça vacille dans tout le monde arabe aujourd’hui. On m’a rapporté que le roi Abdallah de Jordanie aurait donné des instructions afin que la population ne soit pas trop informée de ce qui se passe en Tunisie...

Je pense que nous assistons en ce moment à un phénomène d’ampleur régionale qui marque le début de la fin pour tous ces régimes arabes issus des années 50. Des régimes que je qualifie pour ma part "d’occupation intérieure" fondés sur la prédation, et régnant par la terreur et la manipulation. C’est un tournant dans le combat pour la deuxième indépendance de nos pays car nous n’avons pour l’heure que des indépendances formelles.

Il ne s’agit pas d’annoncer le grand soir mais on est bien à l’aube de changements de régime dans la région. Les européens ne le voient pas parce qu’ils restent sur des analyses faibles de la situation, ils pensent encore que c’est Ben Ali ou les barbus. Alors qu’aujourd’hui, le choix est entre la démocratie ou le chaos !

On peut simplement regretter qu’il n’y ait pas d’avantages d’échanges entre les mouvements de résistance des pays de la région. C’était le cas, il y a cinquante ans, lorsque perdurait le rêve d’un grand Maghreb qui a fini par se déliter. Mais cela peut resurgir, les germes de l’union sont toujours là.

Propos recueillis le mercredi 12 janvier

Moncef Marzouki est un opposant politique tunisien, président d’honneur de la Ligue tunisienne des Droits de l’homme. Médecin neurologue, exilé en France depuis dix ans, il est l’auteur de Dictateurs en sursis une voie démocratique pour le monde arabe (entretien avec Vincent Geisser), paru en 2009 aux Éditions de l’Atelier

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