Accueil > Culture | Par | 1er février 2007

Mondes à la dérive

Cap-Verdiens de Lisbonne suivis par Pedro Costa, anciens Stasi à Berlin dans le docu-drame de Florian Henckel von Donnersmarck, marginaux paranoïaques de l’Oklahoma vus par William Friedkin : trois cinéastes se penchent sur le manque de liens sociaux et affectifs dans des sociétés en dégringolade.

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Par Luce Vigo, Marcel Martin et Juliette Cerf

Déambulation

En avant, jeunesse, de Pedro Costa , programmé sur Arte le 13 février, avant sa sortie en salles.

À une intersection de ruelles plongées dans le brouillard nocturne du quartier cap-verdien de Lisbonne, dans lequel le cinéaste portugais Pedro Costa revient pour la deuxième fois avec sa petite caméra numérique, une femme jette bruyamment des objets par la fenêtre d’une maison en retrait. Le plan suivant cadre son visage de près : « Quand j’étais gamine... » se rappelle-t-elle, un couteau vengeur à la main. Tel un personnage de tragédie, elle s’exprime, les yeux fixés sur un point lointain, dans un court monologue qui la renvoie à des souvenirs de jeunesse quand elle était en butte avec les moqueries des garçons de son âge. Elle lève la tête, la baisse et se retire à reculons, seule la lame du couteau brille dans l’encadrement de la fenêtre avant de disparaître. Ce prélude va éclairer les déambulations d’un grand homme noir qui pleure sa solitude. Cet homme s’appelle Ventura, interprété par Mario Ventura Medina, déjà présent dans La Chambre de Vanda. Il survient sur la gauche de l’écran et s’engouffre dans une ruelle sombre pour s’arrêter devant une fenêtre. Il ne cesse de répéter « Ta mère m’a quitté, elle ne m’aime plus, elle n’aime plus ses enfants, elle m’a donné des coups de couteau, elle a tout cassé, tout emporté. » Ainsi va Ventura, d’une chambre à l’autre, du vieux quartier en train de se vider aux HLM neufs, déshumanisés, dans un va-et-vient incessant, scandé par la récitation, avec quelques variantes, d’une lettre destinée à la femme volage, avec laquelle Ventura berce la douleur de son amour perdu. Ce film de Pedro Costa serait désespérant s’il n’y avait pas, comme dans Ossos (1997), au retour du tournage au Cap-Vert de La Casa de lava (1994) et comme Dans la chambre de Vanda (2000) un travail d’écriture rigoureux et sensible. Elle favorise la lumière naturelle des lieux qui laisse des zones d’ombres, l’importance accordée au hors-champ, présent par des sons de voix mêlées, de pépiements d’oiseau, de rires d’enfants, de bruits de pas, autant de signes d’une vie alentour, qui manque singulièrement dans l’environnement du nouvel appartement accordé à Ventura. On ressent profondément ce manque de liens sociaux et affectifs que bulldozers, marteaux-piqueurs et autres outils ont détruits en même temps que le bidonville. Ventura a été l’un des derniers à le quitter, avec son compagnon de chambrée. Reste une ultime habitante en attente d’être relogée et qu’il appelle son autre fille. Il lui rend visite régulièrement, s’assied dehors dans un fauteuil rouge passé, étrange tache de couleur dans un monde de grisaille, partage, quand la jeune femme est d’humeur conviviale, un repas ou des souvenirs. De la même façon, il se rend chez Vanda, la Vanda que Pedro Costa nous a fait connaître dans un premier rôle, celui de Mathilde dans Ossos, puis dans le sien propre dans La Chambre de Vanda. Elle habite dans le sous-sol d’un de ces immeubles blancs presque cubiques, que l’on découvre en contre-plongée, façon nouvelle de filmer chez Pedro Costa qui, le plus souvent, le fait frontalement, camera fixe saisissant l’immobilité d’un personnage perdu dans ses pensées ou en attente de quelqu’un, ou son entrée et sa sortie du cadre qui laisse au spectateur le loisir de s’imprégner des lieux, de leur forme, de leur vide ou de leur encombrement. Chez Vanda, un grand lit occupe l’espace (comme dans La Chambre de Vanda), mais on ne la voit plus se droguer à longueur de journée. Elle se raconte volontiers à son « père », son récit est entrecoupé de quintes de toux secouant son corps alourdi, elle revit, avec une telle vitalité que ses mots font images, les affres de son accouchement, l’indispensable méthadone, l’importance de sa petite fille que l’on découvre fraîche et vive. Ventura écoute, quand il ne regarde pas la télévision, qui, bien qu’invisible, a pris possession de l’espace sonore de la pièce. Ainsi vit Ventura qui ignore de combien d’enfants il est père. Il a pris un grand appartement pour les loger tous comme il le dit à un de ses « fils » mal en point.

En parlant des films de Pedro Costa, on fait souvent référence au travail dépouillé de Robert Bresson, de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. C’est sans doute justifié. Ce n’est un hasard si le cinéaste a réalisé pour « Cinéastes de notre temps », un magnifique portrait du couple de cinéastes au travail, devenu œuvre de mémoire depuis la disparition récente de Danièle Huillet. Pedro Costa, par sa façon de filmer ses personnages et de reconstruire leur réel, nous imprègne de l’amour et du respect qu’il leur porte. Luce Vigo

Surveillance

La Vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck

En salles le 31 janvier

Ce film captivant constitue un document accablant sur l’obsession sécuritaire qui a fait de la défunte République démocratique allemande une société policière digne de l’Inquisition médiévale. L’instrument de cette société répressive était la Stasi, la Sécurité d’Etat qui comptait plus de 100 000 agents et a prononcé plus de 200 000 condamnations. L’un des opérateurs de cette machinerie diabolique occupe la plupart du temps le devant de l’action : casque sur les oreilles, il enregistre chaque parole venue d’un appartement mis sur écoute après avoir été truffé de micros, en l’occurrence celui d’un dramaturge soupçonné d’être opposé au régime. En réalité, l’ordre de surveillance vient d’un responsable qui convoite l’épouse du suspect et veut se débarrasser du mari. Il y aura d’autres accommodements avec la morale : même politique, ce qui prouvera que personne n’est totalement mauvais et que les agents de la Stasi, comme le montre le film, ont pu se réinsérer dans la société normale après la fin de la RDA. On peut apprécier comme il convient le clin d’œil du réalisateur, trop jeune pour avoir connu la période, qui fait lire par l’inquisiteur un ouvrage de Brecht saisi chez le suspect. Ce film est une sorte de docu-drame qui a tous les mérites de la reconstitution documentaire la plus scrupuleuse et se nourrit d’un imaginaire qui n’est jamais très loin du réel. Le réalisateur, Florian Henckel von Donnersmarck mérite des compliments pour ce travail scrupuleux et honnête qui a déjà été couvert de multiples prix allemands et internationaux. Marcel Martin

Délires

Bug de William Friedkin . En salles le 21 février

William Friedkin, le réalisateur

de French Connection (1971) et de L’Exorciste (1973) : né en 1935 :, revient sur les écrans ce mois-ci. ?uvre dérangeante traversée par une violence inouïe, Bug (qui, en anglais, signifie « insecte ») traque jusqu’au vertige les mécanismes du phénomène paranoïaque. C’est dans un motel perdu de l’Oklahoma où vit Agnes (Ashley Judd) que la liaison entre le moi et le monde explose. Le jour où Peter (Michael Shannon) vient prendre la place de son mari ultraviolent tout juste sorti de taule, la menace réelle vécue par cette femme battue se change en un ennemi intérieur. « Je remarque des choses qui ne se voient pas », répète Peter, ancien soldat envoyé dans le Golfe, qui dit avoir pris la fuite après avoir été cobaye d’expériences médicales et être poursuivi par le gouvernement américain et la CIA. La folie ronge tout progressivement, comblant les failles, contaminant l’esprit d’Agnes dont l’enfant a été enlevé dix ans auparavant. Les deux êtres se barricadent et s’automutilent pour repousser l’attaque de ces minuscules insectes invisibles, les aphides. Misère humaine (« Je préfère parler d’insectes avec toi que de rien avec personne »), inquiétude suscitée par le délire sécuritaire et les amalgames en tout genre (« machines », « mécanismes », technologie, information, produits chimiques, épidémies), Bug radiographie le cerveau d’une Amérique en proie au délire. Juliette Cerf

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