Accueil > monde | Par Bernard Frédérick | 1er novembre 2009

Moscou garde le silence

Le Kremlin ne fait rien pour arrêter la chute des régimes au pouvoir en Europe de l’Est. Pour les peuples, ce silence du « grand frère » a valeur d’encouragement. L’air du temps selon un correspondant de l’Humanité à Moscou de 1986 à 1991.

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La chute du mur de Berlin n’eut pas chez les Soviétiques le retentissement qu’elle eut en Occident. Des murs, il en était déjà tombé pas mal en URSS depuis 1987. La glasnost (transparence) avait aboli la censure, ou presque, et le monopole du Parti avait été sérieusement enfoncé en mars 1989, lors des premières élections législatives pluralistes depuis 1918. On avait pu suivre à la télévision les débats houleux de ce « Congrès des députés du peuple » et entendre l’académicien Andreï Sakharov, ancien paria et nouveau parlementaire, interpeller, poliment mais sans ménagement, un gensek (secrétaire général) qui était en train de mettre en jeu son pouvoir absolu et immense.

NATIONALISMES

Alors l’opinion russe se passionnait pour l’hécatombe de ces barrières qui avaient borné sa vie depuis soixante-dix ans. Elle avait aussi des sujets d’inquiétude : le ravitaillement, car la perestroïka tardait à se faire sentir dans l’économie quand elle n’y jetait pas carrément la pagaille. Mais depuis un an, une nouvelle menace était apparue : le nationalisme. L’agitation était grande au Caucase, où le sang coulait, où Azéris et Arméniens se disputaient une petite province, le Nagorny- Karabakh. Elle montait dans les pays baltes. Le 23 août, alors que deux millions de Baltes formaient une chaîne humaine à travers les trois républiques, Moscou reconnaissait pour la première fois l’existence du protocole secret signé par les ministres des Affaires étrangères soviétique et allemand en 1939, aux termes duquel l’Armée rouge, un an plus tard, était entrée en Lituanie, en Estonie et en Lettonie. La revendication d’indépendance s’en trouva légitimée. Ainsi, si des murs s’effondraient, d’autres s’élevaient entre les peuples de l’Union, laquelle était déjà proche de l’implosion. Ce qui se passait en Europe de l’Est était donc relégué au second voire au troisième plan.

NOUVELLES DE MOSCOU

L’attitude d’un des hebdomadaires en pointe dans la lutte pour la démocratisation, Moskovskié Novosti (Les Nouvelles de Moscou) est tout à fait révélatrice de cet état d’esprit. Dans sa livraison du 5 novembre 1989 (1) et alors que la Pologne a déjà changé de mains et que la Hongrie est sur le point d’en faire autant, il publie un long article du politologue gorbatchévien Evgueni Ambartsoumov sur « Les réformes en Europe orientale et le destin du socialisme » . Le titre est éloquent : « Non pas une agonie mais un tournant (povorot) vers la vie. » Le Mur tombe le 9 novembre. Moskovskié Novosti met dix jours à y faire écho : le 19, il publie une interview d’un des fondateurs du « Nouveau Forum » de RDA et un court article intitulé « Le mur de Berlin : celui qui l’a construit, le détruit » . L’auteur, un historien, y explique que l’édification du Mur était une erreur et compare sa destruction à celle de la Bastille. Cependant, il s’inquiète des manœuvres de l’OTAN et note qu’on a vu des néonazis parader de chaque côté de la frontière. Quand on sait que tous les sondages pratiqués à l’époque montraient que la guerre était la première peur des Soviétiques, on comprend le sens d’une pareille information.

Mais le plus important reste à venir. Le 26 novembre, l’hebdomadaire publie un reportage réalisé à la Porte de Brandebourg désormais ouverte. Sous cet article, un entrefilet retient l’attention : « Les Moscovites et le mur de Berlin » . On y apprend que dans un sondage effectué par la rédaction, publié le 18 juin à l’occasion de la visite de Mikhaïl Gorbatchev en RFA, une question avait été censurée par la rédaction elle-même : « Le mur de Berlin sert-il la paix et le progrès ? » Alors, quelles étaient les réponses des 851 Moscovites sondés par téléphone ? Le Mur assure la paix et le progrès : oui, 8 % ; plutôt oui, 6 % ; plutôt non, 19 % ; non 52 % ; sans opinion, 15 %.

Nul doute que si les lecteurs de Moskovskié Novosti n’en surent rien au mois de juin, Mikhaïl Gorbatchev n’en ignorait rien. Il comptait pas mal d’amis aux Nouvelles, à commencer par son rédacteur en chef Egor Yakovlev. Au fond, le gensek n’avait d’ailleurs pas besoin de cette ultime indication. Sa philosophie était faite depuis longtemps. Dès son accession au pouvoir, recevant ses homologues du Traité de Varsovie, il leur avait dit : « Ne comptez pas sur nos chars pour préserver vos régimes et rester au pouvoir » . Le 7 décembre 1988, à la tribune de l’ONU, Gorbatchev avait annoncé la réduction des forces armées soviétiques en RDA, Hongrie et Tchécoslovaquie. En mai, le gensek se rendit à Pékin. Le premier sommet sino-soviétique depuis les années 1960 ! Une anecdote en est restée : comme un journaliste lui demandait ce qu’il pensait de la Grande muraille, il répondit : « Très bel ouvrage, mais il y a déjà trop de murs entre les hommes. » « Voudriez-vous qu’on élimine celui de Berlin ? » , poursuivit son interlocuteur. Réponse : « Pourquoi pas ? »

LE DESTIN

Mikhaïl Gorbatchev était décidé à ne rien faire ni pour sauver les directions est-européennes ni pour forcer le destin et participer directement ou indirectement à leur destitution. Pour lui, il suffisait que l’URSS donne l’exemple, que la Perestroïka soit source d’inspiration. Il fut cependant absolument surpris par l’accueil que lui réservèrent les Berlinois de l’Est, le 7 octobre, lors des manifestations commémorant le 40e anniversaire de la création de la RDA. Les participants au défilé avaient été soigneusement sélectionnés. C’était des membres des jeunesses communistes et du Parti (le SED). Or que scandaient-ils ? « Perestroïka ! Gorbatchev aidez-nous ! » , « Gorby avec nous ! » , « Gorby au secours ! » . L’ancien Premier ministre polonais qui assistait à la scène, Mieczyslaw Rakowski, s’approcha de Gorbatchev : « Mikhaïl Sergueïevitch, comprenez-vous les slogans qu’ils crient ? Ils exigent : Gorbatchev sauve-nous encore une fois ! Et ce sont des militants du Parti ! C’est la fin ! » (2). Avant de repartir pour Moscou, Gorbatchev rencontre la direction du SED et Honecker. Il n’y va pas par quatre chemins : « La vie punit sévèrement ceux qui prennent du retard en politique » , leur dit-il. Un mois plus tard, c’était la chute.

Si, en général, les Russes en firent peu de cas, du moins sur le coup, d’autres se trouvèrent aux premières loges : les officiers et soldats stationnés en RDA. Daniil Yonouvski y faisait son service militaire. Il raconte : « Depuis des semaines, des Allemands venaient nous voir à la caserne. Ils nous apportaient de la bière, étaient gentils. Ils nous disaient « Bientôt, vous allez nous quitter camarades ! » Nous étions tranquilles. Quand le Mur est tombé, nous n’avons ni été placés en état d’alerte ni consignés. On sortait, on voyait ce qui se passait. Les officiers étaient plus inquiets. Ils n’avaient pas envie de partir. Ils étaient là avec leur famille. Ils étaient payés en deutsch mark... » Certains de ses partisans avaient, plusieurs semaines avant qu’il ne tombe, pressé Gorbatchev d’ordonner à l’armée de détruire le Mur, sans attendre l’avis de la direction allemande. D’autres, effrayés de ce qui se passait en Pologne, en Hongrie et en RDA, l’engageaient à apporter « une aide fraternelle » aux « amis » au pouvoir. Le Kremlin ne bougea pas. Et, pour les peuples, ce silence du « grand frère » ne pouvait qu’avoir valeur d’encouragement.

L’année 1989 s’achevait. Il n’y avait plus de « camp socialiste ». Le Traité de Varsovie relevait déjà de l’histoire ancienne. L’Allemagne marchait vers la réunification. L’URSS commençait à se disloquer ; les communistes soviétiques à se diviser ; une opposition apparaissait dans la rue et jusqu’au Parlement. L’onde de choc qui frappait l’URSS était-elle partie de Berlin ? De Varsovie ? Ou des tréfonds de l’histoire soviétique elle-même ? La réponse appartient aux historiens. En ce mois de novembre 1989, beaucoup croyaient encore, avec Moskovskié Novosti et Ambartsounov, à un povorot (un tournant, un virage) vers la vie. D’autres envisageaient un pérévorot : un coup d’Etat : et une « normalisation » du pays. Ils allaient tenter leur chance en août 1991. Ils échouèrent. Mais les conséquences furent redoutables : une brochette d’aventuriers, de populistes surfant sur les nationalismes s’emparèrent du pouvoir et, Eltsine en tête, décrétèrent que l’URSS n’existait plus.

Nous avons été les témoins d’un événement unique dans l’histoire humaine : la chute d’un empire sans bain de sang. Gigantesque paradoxe : ce fut là, peut-être, la première victoire d’un « communisme au visage humain ». B.F.

1. Il s’agit ici et dans les autres références des éditions russes.

2. Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, éd. du Rocher, 1997.

3. Tournant, virage.

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

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