Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er octobre 2007

Ni Bourdieu ni maître...

Pourquoi Bourdieu, le livre à paraître ce mois-ci, promet de faire des remous. Il veut analyser les raisons d’un succès. Mais l’ironie de l’auteur, qui fut une disciple de Bourdieu avant de s’en éloigner, vient contredire ses vœux répétés de neutralité. A lire comme un pamphlet qui ne dit pas son nom.

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Ni pamphlet ni hagiographie  », affirmez-vous à propos de Pourquoi Bourdieu. Comment définiriez-vous le projet du livre ?

Nathalie Heinich. J’ai essayé de tenir le cap d’un livre non pas sur la pensée de Bourdieu, mais sur les raisons de son succès. C’est l’épine dorsale du projet. Dès lors qu’on s’interroge sur la renommée d’un auteur, on se penche sur des phénomènes qui ne tiennent pas seulement à la qualité de sa pensée, mais aussi à la façon dont elle comble certaines attentes. Du coup, je ne pouvais pas contourner la question de savoir comment tant de gens ont adhéré, de façon parfois extrêmement affective, à cette pensée alors même qu’elle présente des faiblesses ou des incohérences. Bourdieu a mis en œuvre des stratégies, mais il a aussi fait preuve d’une extraordinaire intelligence incorporée dont atteste sa dimension charismatique, prophétique et initiatique. Il s’est donné à lui-même : et à ses disciples : des outils formidables pour influer dans le monde des idées.

Pour évoquer les « faiblesses » de Bourdieu, vous usez souvent de tournures ironiques. Vous écrivez par exemple : « Bourdieu n’a cessé d’insister sur le fait que la connaissance des déterminismes permet de leur échapper (...) Comme on dit, il suffit d’y croire. » N’est-ce pas, malgré tout, de l’ordre du pamphlet ?

N.H. Si je me montre ironique, c’est parce que sa définition du sociologue libéré de ses propres déterminations et aidant la masse à surmonter les siennes est justement très lapidaire. Bourdieu a construit l’idée que, par une sorte de miracle social, il serait parvenu à annuler les déterminismes sociologiques qu’il mettait en évidence dans son travail. Cela va un peu vite, c’est un peu facile, ça frise par moments les figures de style, ou les vœux pieux. Je ne dis pas que la compréhension de l’aliénation ne permette pas son relatif dépassement, mais ce qui me déplaît, c’est que celui qui l’énonce estime détenir le monopole de cette capacité. Plus généralement, les passages proches du pamphlet ont pour fonction de montrer que les positions de Bourdieu ne vont pas de soi, et d’interroger les raisons pour lesquelles elles ont paru évidentes à beaucoup de gens. C’est en montrant les faiblesses d’une pensée que l’on peut vraiment questionner les raisons de son succès.

Quelle est la place, selon vous, des apports théoriques de Bourdieu dans la construction du mythe ?

N.H. Je ne suis pas certaine que les apports théoriques soient les plus actifs dans le succès dont Bourdieu a bénéficié. Sa façon de toujours coupler l’enquête empirique et la réflexion théorique, son attention à la stratification sociale, au contexte, notamment avec la notion de « champ », sa prise en compte de la dimension immatérielle des enjeux, qu’il appelle le « symbolique », sont des apports incontournables. Le problème, c’est que l’impact de la pensée de Bourdieu est allé bien au-delà des outils de travail qu’il a donnés aux sociologues. Son succès international est venu du fait que son influence a débordé du cénacle universitaire. S’il n’avait touché que les sociologues, il aurait été formidablement reconnu, mais par quelques milliers de personnes en France et quelques dizaines de milliers dans le monde. Et même si sa renommée s’était étendue aux universitaires, comme ce fut le cas des auteurs structuralistes dans les années 1960, son impact n’aurait pas pour autant atteint les dimensions qu’il a prises. Celles-ci s’expliquent par son formidable succès auprès d’un grand public cultivé et des militants.

Parmi les raisons de ce succès, vous évoquez sa capacité à « surfer » sur l’air du temps...

N.H. Dans les années 1960, le vocabulaire de Bourdieu correspond à la pensée marxiste de l’époque, même s’il y apporte des inflexions, notamment avec la notion de « capital culturel ». Dans les années 1970, il est en parfait accord avec le vocabulaire critique du gauchisme. Il donne des outils à ce qu’on a appelé après coup la « pensée 68 », notamment à travers sa critique de l’Université. Dans les années 1980, il est plutôt dans une posture d’expertise, d’aide à la réflexion pour le pouvoir socialiste en place. A partir de La Misère du monde, en 1993, et des grandes grèves de 1995, il se trouve en phase avec le nouveau courant de contestation qui s’incarne dans la pensée altermondialiste. Il refait ainsi une formidable percée dans la jeunesse militante, trente ans après 1968. J’ai appelé cela le « doublé générationnel ». C’est assez extraordinaire dans la carrière d’une seule personne. Ce parcours s’est constitué non pas tant en fonction d’éléments théoriques que de la dimension critique de sa pensée.

Vous parlez à plusieurs reprises des « coups doubles » de Bourdieu. S’agit-il d’une manière d’être ou de penser ?

N.H. Bourdieu a une façon extrêmement habile, pour le dire de façon méchante, ou efficace, pour le dire de façon élogieuse, de dire une chose et : juste après : son contraire, en stigmatisant dans les deux cas ceux qui ne pensent pas comme lui. Si j’étais Bourdieu, je vous répondrais que cela fait partie d’un habitus qui se manifeste à la fois dans ses façons d’être et de penser. S’agissait-il d’une stratégie consciente ou d’un comportement tellement incorporé qu’il en était inconscient ? Je pencherais plutôt pour la seconde solution. C’était chez lui une façon constante d’être, de faire, de penser et de se situer dans la pensée. Il est tout à fait légitime d’avoir sur la réalité des points de vue hétérogènes, dans la mesure où la réalité elle-même est plurielle. Le problème avec Bourdieu, c’est qu’il avait tendance à « terroriser » son lecteur en présentant comme seule légitime une position puis, à un autre moment, la position contraire. Il pouvait, par exemple, fustiger les tenants d’un interactionnisme qui s’en tient à l’expérience vécue par les acteurs, dans une optique structuraliste et déterministe, et quelques pages plus loin, fustiger ceux qui s’éloignent de cette expérience vécue pour ne s’intéresser qu’aux structures. Il y a dans sa pensée tout et son contraire, ce qui rend très difficile une analyse épistémologique. Ainsi, dans les années 1960-1970, il refuse toute implication du chercheur dans des causes politiques au nom de l’autonomie de la science, pour vingt ans après refuser toute défense de l’autonomie de la science au nom de la nécessité de l’engagement politique. Et à chaque fois, ceux qui ne pensent pas comme lui sont ou des imbéciles, ou des salauds : voire les deux à la fois...

En le désignant comme un « dominé devenu dominant », vous soulignez la contradiction à l’œuvre non seulement dans sa pensée, mais aussi dans son destin personnel...

N.H. Je parle en effet des « puissances de la paranoïa » chez Bourdieu, qui s’est toujours vécu et présenté comme injustement méconnu, sous-utilisé ou mal considéré. Il le disait déjà à l’époque où je l’ai connu, dans les années 1970. A partir de son élection au Collège de France, la réalité a démenti cette vision de lui-même. Il a alors fallu qu’il trouve d’autres façons de se construire comme victime de sous-estimation, voire de conspiration. Pour pouvoir tenir cette posture du dominé, il a dû se faire le porte-parole des opprimés.

Vous parlez de Bourdieu comme d’un « remarquable sociologue et d’un fin politique » . Comment articule-t-il les deux ?

N.H. Malheureusement, il ne les articule pas. Au lieu d’assumer les différences, voire les incompatibilités entre ces deux postures, il les nie. Or on sait depuis Max Weber que les positions du savant et du politique ne sont pas les mêmes, et ne doivent pas l’être. Tout au long de sa carrière, son œuvre témoigne d’une imprégnation de sa pensée scientifique par des motivations politiques. Mais, le temps passant, il s’est aussi mis à intervenir dans le monde politique au nom de la science.

Pourquoi lui reprochez-vous de politiser la pensée ?

N.H. Selon moi, le but de la recherche n’est pas de fournir des armes à la critique, mais de produire du savoir. Lorsque les présupposés idéologiques imprègnent le travail du sociologue, ils deviennent un obstacle à l’élaboration d’un savoir juste. S’il est légitime d’avoir une posture critique en tant que citoyen, en revanche un chercheur, surtout lorsqu’il est payé par la collectivité, n’a pas, à mon avis, à détourner les outils qui lui sont donnés pour étayer des positons politiques. C’est une question éthique, déontologique, mais aussi une question d’efficacité scientifique. Chez Bourdieu, comme chez beaucoup d’intellectuels, la pensée s’affaiblit dès lors qu’elle devient critique. Cette tendance à politiser le rapport aux idées est extrêmement prégnante dans la pensée française. Si Bourdieu en est un bel exemple, c’est en partie à cause de sa formation normalienne, qui pousse à penser les positions intellectuelles en termes agonistiques, comme si elles étaient exclusives les unes des autres. Par exemple, dans l’opposition canonique entre déterminisme et liberté, je conteste qu’il faille choisir son camp, puisque tout individu est, à l’évidence, en partie déterminé et en partie libre. Prendre parti entre ces deux positions, ce n’est plus analyser le réel, mais être dans une démarche idéologique.

Quelle est la part du « je » dans votre livre ?

N.H. Je ne me suis pas contentée d’une approche « explicative », qui consiste à mettre en évidence les causes externes pour lesquelles Bourdieu a eu une telle influence. J’ai voulu la conjuguer à une approche « compréhensive » afin d’expliciter les raisons personnelles, intérieures, pour lesquelles on peut être subjugué par cette pensée. J’avais un excellent objet à ma portée : moi-même. J’ai fait ma thèse avec lui, je me suis longtemps considérée comme une de ses disciples, j’ai été proche de lui et de son cercle, avant de m’en éloigner. J’ai donc utilisé les souvenirs que j’avais de l’influence qu’il a eue sur moi comme une sorte de guide. Cela m’a permis d’appréhender les ressorts affectifs de l’attachement dont il a fait l’objet.

Est-il difficile de prendre ses distances avec Bourdieu ?

N.H. C’est très difficile de s’éloigner de quelqu’un qui a tracé un sillon aussi profond. Je ne suis pas la seule à en avoir fait l’expérience. Bourdieu a une pensée extrêmement forte, polyvalente, dont je ne renie pas les apports scientifiques. Il a énormément marqué la sociologie française des vingt dernières années, au point que ceux qui ont essayé de s’en détacher ont dû faire des efforts théoriques considérables pour y arriver. Du coup, il est clair que les courants les plus porteurs de la sociologie aujourd’hui ne viennent pas du cercle rapproché des disciples de Bourdieu.

L’écriture de ce livre répondait-elle à un besoin personnel ?

N.H. L’idée m’en a été donnée par mon éditeur : de moi-même, je ne l’aurais jamais fait. Mais j’ai réalisé en l’écrivant que ce livre me soulageait énormément. J’ai longtemps eu beaucoup de mal à me situer par rapport à Bourdieu, puis à faire comprendre à mes lecteurs que j’avais pris mes distances avec lui. Il est très difficile de se voir reconnaître une autonomie intellectuelle quand on n’est pas vieux, qu’on est une femme, et qu’on a été l’élève de quelqu’un d’aussi influent que Bourdieu.

Recueilli par M.R.

Paru dans Regards n°44

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