Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er février 1999

Ni laxistes, ni sécuritaires

Entretien avec Jean-Louis Bargero

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

L’ordonnance de 1945 qui sanctionne la délinquance des mineurs considère que chacun a droit à une chance, à une place dans la société. C’est cette conception humaniste qui est mise en cause aujourd’hui : réduire la "fracture sociale" paraît infaisable à certains. Fatalité ? Inquiétude des élus... Rencontre avec l’un d’eux.

L’insécurité compte parmi les préoccupations des élus. Comment avez-vous reçu les déclarations successives et passablement contradictoires du gouvernement sur ce point ?

Jean-Louis Bargero : La complexité des questions de sécurité suppose des réponses adaptées et multiples, des interventions diverses dans des secteurs géographiques divers pour agir sur des causes diverses. Chacun réfléchit et fait des propositions, qui ne seront pas nécessairement partagées par tous, même parmi des élus de sensibilité identique et même chez des élus qui appartiennent à une formation politique représentée au gouvernement.

Reste que je partage les lignes de force gouvernementales, au moins dans les déclarations, en ce qu’elles accordent de l’importance à la prévention et à l’essor de la citoyenneté et de la vie associative. Le renforcement de la répression si les conditions l’exigent n’est pas scandaleux, à condition de ne pas faire de la répression une fin, et de toujours l’articuler à une démarche éducative. C’est d’ailleurs cette philosophie qui forme la trame des contrats locaux de sécurité. Je considère aussi comme très positive la notion de proximité. L’ensemble des intervenants doit être très lié au terrain. Je pense à la police, dont le rôle préventif mérite d’être renforcé, notamment grâce à l’îlotage ; et à la justice.

La mise en oeuvre de ces idées exige des moyens, en particulier des moyens humains, qui ne sont pas consentis pour l’instant. C’est connu pour la police. La justice également manque cruellement de moyens. Concernant la suppression brutale des allocations familiales aux familles dont les enfants se conduisent en fauteurs de troubles, je ne partage pas cette proposition. Je ne repousse pas néanmoins une intervention sur ce point, dans la mesure où l’ordonnance de 1945 la permet dans un certain nombre de cas (1) mais jamais en privilégiant ce genre de mesure et toujours en l’inscrivant dans une démarche éducative en direction non seulement des jeunes mais aussi de leurs familles.

L’éloignement de mineurs délinquants peut être positif à condition que cela ne revienne pas à incarcérer ces jeunes : ce serait pire que la situation actuelle. Ces mesures exigent des structures adaptées, de petites structures qui jouent un rôle éducatif et reçoivent un petit nombre de jeunes. Elles n’existent qu’en nombre très limité actuellement.

Les élus sont-ils majoritairement très inquiets ?

J.-L. B. : Oui, car les motifs d’inquiétude sont réels. En beaucoup d’endroits, mais surtout dans les zones urbaines, on constate une situation très fragile qui peut entraîner des explosions. L’économie souterraine existe, le plus souvent liée à la drogue.

On a cependant assisté ces derniers temps (2) à une dramatisation importante de ces risques, et les médias jouent en cela un rôle non négligeable. Je le regrette profondément, c’est un encouragement à la délinquance. L’intervention en direction d’un certain nombre de jeunes, oui, la dramatisation, non, parce qu’elle crée une dynamique de l’insécurité.

La manière dont la télévision met en scène ces problèmes, notamment les violences dans les établissements scolaires me met un peu en colère. Il y a vingt-cinq ans j’étais enseignant et on connaissait parfois des tensions aussi fortes. Les motifs d’inquiétude existent, je le répète. Il ne faut surtout pas qu’ils masquent les résultats obtenus sur le terrain.

Qu’est-ce que vous pensez de certaines mises en garde contre les analyses purement économiques et sociales de la délinquance ?

J.-L. B. : Il est certain qu’on ne peut excuser des exactions par des motifs purement sociaux et économiques. La responsabilité individuelle est importante. Mais dire cela ne peut constituer une manière d’écarter les problèmes fondamentaux que sont la formation et l’insertion économique des jeunes, donc la nécessité de créer de l’emploi.

Des sociologues soulignent, à juste titre à mon avis, le manque de perspective politique, de perception d’une possibilité de changement social. C’est un élément fondamental à prendre en compte.

Enfin, comment ne pas voir que, dans un monde qui semble rejeter une partie de la jeunesse, ceux qui "réussissent" le mieux sont souvent les moins attachés à des valeurs morales ? Comment convaincre alors les jeunes de respecter des règles ? Cela m’ennuie beaucoup qu’ils ne le fassent pas mais je trouve qu’ils n’ont pas tort de s’interroger sur ces règles, sans pour autant suivre certains d’entre eux qui les ignorent purement et simplement. On ne peut se contenter de dire qu’il y a des lois à respecter : il faut le faire ! Il faut que tout le monde le fasse. Et être sur ce point plus intransigeant avec les puissants.

Comment analysez-vous l’abîme entre la manière dont la société actuelle rejette une partie des jeunes et la philosophie de l’ordonnance de 1945, qui admettait tous les jeunes comme susceptibles d’être éduqués et d’avoir une place dans la société ?

J.-L. B. : Je me suis replongé dans la lecture de l’ordonnance de 1945 pour préparer l’invitation aux élus organisée par le président de la République en 1998. Ce texte est humaniste pour les raisons que vous dites et plus largement parce qu’il considère que tout homme se transforme, qu’on ne peut être condamné toute sa vie pour s’être rendu coupable d’exactions à un moment. Cette conception, à laquelle je souscris entièrement, est à mes yeux totalement valable aujourd’hui. Or certains la remettent en cause. Pourquoi ? Ils partent du constat que la société a changé et en concluent qu’on ne peut plus résoudre ce que Jacques Chirac appelle la "fracture sociale", qu’on ne peut donner du travail à tout le monde, que le chômage fait partie de la société, pour longtemps et même peut-être pour toujours. Ce manque d’emploi et cette cassure sociale formant précisément le terreau de l’insécurité : tout le monde s’accorde à peu près à le dire, il faudrait prendre acte que le problème n’a pas de solution. Il faudrait donc mettre en oeuvre d’autres mesures : des mesures sécuritaires.

C’est la différence fondamentale qui sépare les élus de droite de ceux de gauche, bien que certaines initiatives regroupent les élus, quelle que soit leur appartenance politique. Fondamentalement, les élus communistes pensent que rien n’est fatal et que cette situation économique peut changer. Que la répression vis à vis d’un certain nombre d’individus constitue le dernier recours, mais pas la solution globale. Que les mesures sécuritaires seules ne pourront rien résoudre. Qu’il faut donc travailler aussi et surtout sur la transformation de la société, pour donner aux jeunes des emplois et une perspective d’avenir, parallèlement aux programmes d’éducation et de prévention.

* Maire de Champigny (Val de Marne), secrétaire général de l’Association des élus républicains et communistes (ANECR).

1. La suspension des allocations familiales est utilisée quand certaines familles ont des comportements qui nuisent à l’intérêt de l’enfant.

2. Cet entretien a lieu le 15 janvier 1999.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?