Accueil > idées/culture | Par Cécile Babin | 1er mai 2006

Nos mots contre vos images

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Dimanche, midi et demi, il y a TD d’analyse d’images audiovisuelles. Pas à la fac, à la télévision, sur France 5. La séance n’a pas été confiée à un jeune chargé de travaux dirigés en cours d’écriture de thèse mais à un homme mûr d’âge et d’expérience : Daniel Schneidermann. Autour de lui, sur un plateau épuré baigné d’une clarté bleutée pour dire la transparence où on laisse voir, ponctuellement, une caméra, des plus jeunes vont présenter leurs exposés. Qu’ont-ils choisi de décrypter cette semaine ? Maja Nescovic, jeune femme au look d’étudiante à la peau limpide, aux yeux clairs, ni trop jolie ni trop coquette, juste crédible, est la première à prendre la parole. Son sujet : « la récente médiatisation de la grève de la faim du député Jean Lassalle, médiatisation parfois un peu déformante. » TF1, France 2, France 3, 13h, 20h, ils l’ont tous prononcé, le mot fort du moment, terrifiant et sensationnel : délocalisation. Il leur a servi pour lancer un reportage où, finalement, la nouvelle était moins émouvante : l’usine que le député craignait de voir fermer à terme devait en fait être agrandie 60 km plus bas. On tremble moins fort. CQFD. Daniel Schneidermann reste en retrait, intervient juste pour souligner un élément important, reformuler avec pédagogie, poser une question essentielle. Pourquoi les journalistes croient-ils manifestement davantage le député que le responsable de l’usine ? Pourquoi, une fois la victoire du député acquise, la critique à son endroit prend-elle le dessus ? TF1, France 2, France 3, 13h, 20h, ah oui ! c’est vrai. Qu’est-ce qui explique ce retournement des médias ? Tiens oui, qu’est-ce qui l’explique ? C’est ensuite David Abiker, aux lunettes à monture rectangulaire épaisse et noire des intellectuels d’aujourd’hui, qui analyse une séquence traitant du même fait d’actualité dans l’émission de reportage Sept à Huit de TF1. On regarde bien, il a raison : le face-à-face patron/ouvrier au sein de l’usine qui fait débat est totalement construit par le journaliste qui use de grossiers artifices pour surjouer une vérité à laquelle l’audience avaient sûrement dû vouloir croire, la représentation collective de l’incommunicabilité patron/ouvrier étant si prégnante. La télé n’est pas toujours prête à tout pour bousculer ses téléspectateurs, bien au contraire. CQFD.

Seconde partie de l’émission, le débat. Aujourd’hui : Ecole, « les nouvelles méthodes pédagogiques sont-elles meilleures que celles d’hier ? » Un documentaire en plusieurs parties, Ecole(s) en France, est diffusé ces temps-ci sur France 2. Christophe Nick, le réalisateur, est sur le plateau. « Nous avons suivi des écoles que tout oppose sans jugement », affirme-t-il en guise d’introduction dans son film. Menteur ! Il avait bien une idée derrière la tête, une thèse qu’il s’agissait d’étayer. Sinon, pourquoi aurait-il choisi pour premières images, entre craies et tableau noir, la solitude d’un enfant face à une question à laquelle il se trouve incapable de répondre ? Car alors, bien sûr, le spectateur replonge immédiatement dans les émotions de son enfance, les pleurs de l’élève font vibrer la corde. « Dites-nous avec des mots ce que vous vouliez dire avec cette séquence », le coince Daniel Schneidermann. C’est sous-estimer l’invité qui lui aussi est du métier et livre au passage un point de vue spontané sur la façon dont l’émission a construit le débat. Ça vire à l’analyse d’analyse, à la métacritique. Pourquoi avoir choisi comme contradicteur Jean-Paul Brighelli, chevalier servant de l’école à l’ancienne et ennemi autoproclamé de la pédagogie, pour faire mine de déplorer naïvement que la discussion ne soit pas moins violente ? On écoute, mais qui manipule qui, on ne sait plus. D’habitude, c’est plus simple.

A force de démonstrations, d’efforts pédagogique, de mises en lumière de la mise en scène de l’information, de la partialité des images, des tours du montage, de la course aux scoops, la preuve est désormais faite. Le propos ne fait que se répéter, suivant le cours de l’actualité, semaine après semaine. Une limite se fait sentir. Peut-être est-elle liée à la raison même du dispositif ? L’objectivité vers laquelle l’émission veut tendre, la vérité finalement, ne prend jamais la forme incarnée, concrète, que rendent les images. Elle demeure une abstraction, un discours qui se cantonne à son plateau, sa salle de cours et n’accède jamais au réel. Elle est une critique des images qui ne se frotte qu’à elles et ne leur oppose... que des mots. Une sorte de guerre des signes. Mais cela ne saurait être une bonne raison pour s’arrêter là..

« Arrêt sur images »,** **le dimanche à 12h40 sur France 5

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?