Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 1er octobre 1999

Nouvelles d’un « cinéma qui n’existe pas »

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Locarno, 52e édition Lors du Festival de Cannes, on donnait comme certain que la Lettre de Manoel de Oliveira recevrait la Palme d’Or. Il reçut le Prix du Jury. N’importe, le doyen des cinéastes portugais, quatre-vingt-dix ans passés, est l’un des très grands réalisateurs de ce siècle.

Il y avait fête ce soir-là, le 11 décembre 1998, au théâtre Rivoli de Porto : Manoel de Oliveira avait quitté pour quelques jours Paris où il travaillait au montage de la Lettre (1), pour fêter ses quatre-vingt-dix ans dans sa ville, avec sa famille, ses amis, ses acteurs, ses techniciens, quelques cinéastes et journalistes venus du Portugal ou d’ailleurs, dans une atmosphère pleine de bonne humeur au diapason de laquelle s’étaient haussés les discours officiels du président de la République, du ministre de la Culture, du Maire de la ville, du directeur de la Cinémathèque et de Jean Rouch. qui n’eut qu’à être lui-même pour être dans le ton.

A tous ceux-là, heureux de le fêter, Manoel de Oliveira répondit par un poème-fiction (c’est un vieux compagnon du cinéaste qui est censé parler pour lui) qui finit ainsi : "(...) et il (Oliveira, NDLR) a ajouté après cela que/si par hasard... et par malheur, / Qui sait ! : le destin venait à décider... / Et si lui demain... / ne pouvait plus être ici.../ Dans ce cas... que je vous informe : / qu’il était allé filmer" (traduction Jacques Parsi).

L’oeuvre d’Oliveira, un événement fondateur du cinéma portuguais

Cette soirée fut d’autant plus mémorable qu’Oliveira, pas plus que les cinéastes portugais dans leur ensemble, ne sont, dit-on, vraiment reconnus par le public portugais. Joâo Benard da Costa, directeur de la Cinémathèque de Lisbonne, écrivit même un livre, publié en 1996, dont le titre (une boutade ?) est O Cinema Portuguese nunca existiu (Le Cinéma portugais n’a jamais existé). Rappelons qu’en France il y eut maintes occasions de prendre la mesure de ce cinéma singulier, un cinéma des artistes (nous dirions "des auteurs"), un cinéma de résistance, dont la modernité est d’autant plus affirmée qu’elle se nourrit de la riche tradition littéraire et poétique de ce pays. Cette approche se fit à travers des rétrospectives, des sorties en salles et le rendez-vous quasi annuel de Manoel de Oliveira avec le festival de Cannes où, cette année, il présenta la Lettre, un film "librement inspiré du roman de madame de La Fayette" qui reçut le Prix du Jury.

Dans un entretien pour Révolution (6 septembre 1985), Manoel de Oliveira précisait, à propos des romans ou des pièces de théâtre qui inspirent son travail : "Je suis très soumis au texte ; le respecter, c’est une attitude déontologique, c’est le connaître à fond, c’est pénétrer vraiment son esprit. L’interprétation d’un texte, quant à moi, c’est sa propre destruction."

C’est dans ce même esprit de respect de l’oeuvre de madame de La Fayette que s’est construit la Lettre. La tragique histoire d’amour de la princesse de Clèves, à laquelle Oliveira a donné le beau visage triste de Chiara Mastroianni, ne se déroule pas à la cour du roi Louis XIV, mais dans un milieu aristocratique contemporain. C’est chez Cartier où sa mère, madame de Chartres (Françoise Fabian) l’a emmenée s’acheter un collier que la Princesse croise le regard de monsieur de Clèves (Antoine Chappey) qu’elle épousera sans amour tout en l’estimant et qui mourra du chagrin d’avoir un rival, le chanteur de musique pop, Pedro Abrunhosa, assurément très moderne monsieur de Nemours, en costume et lunettes noires, qui est celui qui ouvre et clôt le film.

L’art de pénétrer l’esprit d’un texte en le respectant

Dans ce contexte contemporain, Manoel de Oliveira, par le mouvement même des sentiments que ses personnages expriment et la manière de les inscrire dans des lieux qui appellent la retenue jusque dans la confidence, retrouve, par son propre langage, le cinéma, celui que madame de La Fayette a mis au service de l’expression de l’amour contrarié.

En même temps, Oliveira a fait sienne cette princesse de Clèves, la rendant soeur de toutes ces femmes qui hantent de leur flamboyance certains de ses films, je pense, bien sûr, à celles de la tétralogie des amours frustrées (2), mais aussi à Ema Palva, interprétée par Leonor Silveira, dans Val Abraham, (1993), adaptée d’un roman d’Agustina Bessa-Luis, lui-même inspiré par Madame Bovary de Gustave Flaubert.

On ne saurait réduire l’oeuvre de Manoel de Oliveira, si multiple et souvent irrévérencieuse, à ses films "romantiques", ni le cinéma portugais à la seule personne de Manoel de Oliveira, même si son oeuvre est "l’événement fondateur" de ce cinéma qui s’affirma dans les années 70 et 80 et se libéra de la censure salazariste grâce à la Révolution des oeillets du 25 avril 1974, comme le souligne Denis Lévy (3).

Monteiro, Rocha, Reis, Margarida Martins, Costa : les inclassables

Suivant de peu la sortie de la Lettre de Manoel de Oliveira, celle des Noces de Dieu (4) de Joào Cesar Monteiro nous donne des nouvelles de ce Jean de Dieu, personnage à la douce folie qui naquit dans Souvenirs de la maison jaune, que le cinéaste/comédien à la longue figure a tourné en 1989 et que, depuis, on retrouve, de film en film : dans la Comédie de Dieu, Lion d’argent du festival de Venise 1995, et le Bassin de J. W. Aussi, sinon plus, inclassable que Manoel de Oliveira, Joao Cesar Monteiro enferme son personnage délirant qui renvoie au délire du monde, dans une écriture cinématographique très sobre, aux images cadrées de telle sorte que sa caméra, le plus souvent immobile, nous donne le temps d’apprécier et d’en saisir le sens.

Il y a quelques mois, nous avons découvert la splendeur de Fleuve d’Or de Paulo Rocha, mélodrame à la beauté crépusculaire que ce cinéaste, ancien élève de l’IDHEC, à l’origine de la renaissance du nouveau cinéma portugais avec les Vertes Années (1960), portait en lui depuis longtemps.

C’est de lui, des Vertes Années, comme de Antonio Reis et de Margarida Martins Cordeiro : auteurs de Jaime (1973), regard sur l’oeuvre picturale d’un paysan enfermé dans un hôpital psychiatrique et de Tras Os Montes (1975), poème inspiré par le Nord-Est portugais :, que se réclame Pedro Costa. Dès son premier film, le Sang, en 1989, ce cinéaste, ancien assistant de Joâo Botelho (Un adieu portugais) et qui a quarante ans aujourd’hui, s’impose. Ossos (prix Georges-Sadoul 1998) filmé dans le quartier cap-verdien de Lisbonne, pose un regard sur le monde qui en fait surgir des douleurs indicibles. Costa est retourné dans ce quartier appelé à disparaître, avec une caméra numérique, réaliser un documentaire, Dans la chambre de Vanda, qu’il est en train de monter. Est également au montage de son premier long-métrage, produit par Jacques Bidou, la comédienne Maria de Medeiros : Capitaines d’avril, "fiction historique" sur la Révolution des oeillets, que nous verrons au début de l’an 2000.

Je filme, donc je respire, je respire, donc je filme

Et Oliveira s’apprête à nouveau à filmer, non pas dans l’au-delà comme pourrait le suggérer son poème de décembre 1998, mais au Portugal, l’histoire ancienne d’un moine savant. Ainsi va son chemin ce jeune homme de près de 91 ans maintenant qui répondit à la question que le journal Libération posa, en 1987, aux cinéastes du monde entier : "Pourquoi filmez-vous ?" : "Si l’on me demande pourquoi je fais du cinéma, je pense aussitôt : pourquoi ne pas me demander si je respire ?"

1. Le film est sorti en salles le 22 septembre.

2. Le Passé et le présent (1972), Benilde ou la Vierge-Marie (1975), Amour de perdition (1978) et Francisca (1981).

3. L’Art du cinéma, automne 98. Publication de L’Institut Camöes/Portugal et la Fondation Calouste Gulbenkian/Paris.

4. Les Noces de Dieu sortira en salles le 24 novembre.

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