Accueil > monde | Entretien par Christelle Gérand | 12 novembre 2012

« Obama a normalisé les pires errements de l’administration Bush » Entretien avec un journaliste de The Nation

Jeremy Scahill est journaliste d’investigation à The Nation et Democracy Now ! Son travail, régulièrement récompensé, porte principalement sur les questions de sécurité nationale.

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[article publié le 5 novembre, enrichi le 12] Regards.fr. Barack Obama semblait avoir les meilleures intentions du monde en arrivant à la Maison Blanche en 2008. Quatre ans après, il n’a fait aucun progrès en matière de politique étrangère. Que s’est-il passé ?

Jeremy Scahill. Les gens qui se plaignent de la « déconvenue Obama » n’étaient pas attentifs durant sa campagne. Il avait clairement annoncé qu’il serait un président va-t-en guerre, un hawk (faucon) comme on dit aux Etats-Unis, en clamant qu’il irait au Pakistan sans permission si besoin, qu’il enverrait des soldats supplémentaires en Afghanistan, qu’il continuerait à utiliser des mercenaires comme Blackwater, etc. Le problème c’est que de nombreux libéraux américains ont été subjugués par l’idée qu’ils se faisaient d’Obama. Ils ont pris leurs espoirs – qu’Obama allait tourner la page de l’ère Bush - pour la réalité, mais Barack Obama n’a pas fait les choses si différemment de ce qu’il avait annoncé.

Il avait annoncé qu’il fermerait Guantanamo, pourquoi ne l’a t-il pas fait ?

Il a échoué à fermer Guantanamo pour deux raisons. Premièrement, il ne s’est pas assez battu pour. Deuxièmement, les Républicains du Congrès ont stoppé le processus en ne votant pas les fonds pour le transfèrement des prisonniers. Les Républicains ont fourni une bonne excuse à l’administration Obama, mais le président aurait pu fermer Guantanamo en utilisant son autorité exécutive. C’est honteux. La majorité des prisonniers ont été disculpés et devraient être libérés. Guantanamo est un symbole du déni absolu du droit international et des droits des prisonniers de l’administration Bush. Garder cette prison ouverte envoie au monde entier le message que la seule chose qui ait changé en politique étrangère est le nom du président qui s’en charge.

Les attaques ciblées de drone. Anwar al-Awlaki, présumé terroriste né aux Etats-Unis, a été tué par une attaque ciblée de drone au Yémen le 30 septembre 2011. Un autre citoyen américain, Samir Khan, a été tué lors de la même attaque. Deux semaines plus tard, le 14 octobre, un troisième Américain de 16 ans, Abdulrahman al-Awlaki, a aussi été victime d’une attaque ciblée au Yémen. L’attaque a également tué au moins six civils attablés dans un restaurant.

A t-il tout de même effectué des changements positifs en la matière ?

Non. J’irais même jusqu’à dire que d’une certaine façon sa politique étrangère a fait plus de dégâts que ne l’aurait fait celle de John McCain. Si c’était lui qui avait donné l’ordre d’assassiner des citoyens américains par des attaques ciblées de drones comme l’a fait Obama en septembre et octobre 2011, il aurait fait l’objet d’une vive opposition. Depuis Obama, le président s’arroge le droit d’infliger la peine capitale à des citoyens qui n’ont pas été inculpé. Je ne pense pas non plus qu’on aurait laissé John McCain bombarder des pays avec lesquels nous ne sommes même pas en guerre comme la Libye, la Somalie ou le Yémen. Obama a normalisé les pires errements de l’administration Bush, et les a rendus acceptables aux yeux de nombreux libéraux juste parce que cette fois ci c’est un démocrate qui est au pouvoir.

Les rêves les plus fous de Dick Cheney et Donald Rumsfeld sont devenus réalité : tous les mardis, le président décide de qui doit être tué par une attaque ciblée de drone, sans jugement et quel que soit le pays (lire notre encadré). Et très rares sont les voix qui s’y opposent. Barack Obama inspire la confiance. C’est un ancien professeur de droit constitutionnel : s’il donne son feu vert à ces assassinats c’est que ça doit être la bonne solution. L’aura dont bénéficie Obama annihile toute pensée critique à son égard. D’autres aussi ne disent rien de peur d’aider Mitt Romney.

Je pense qu’il y a eu une part de real politik dans le choix d’Obama de se livrer à une guerre de drones. Il savait qu’il devait être dur, presque plus dur que les Républicains ne l’auraient été, pour être réélu. S’il n’avait pas agit de la sorte, on aurait beaucoup entendu parler de politique étrangère durant cette campagne, les Républicains l’auraient accusé d’être faible. Mais que pouvaient-ils dire ? Obama est meilleur à leur jeu que ne l’ont été les Républicains en huit ans de Bush.

Vous attendez-vous à un changement de cap si Barack Obama est réélu ?

Je ne m’attends à aucun changement radical. Je pense qu’il continuera à donner son accord à de nombreuses opérations secrètes, tout en évitant les gros déploiements militaires. Certains disent que s’il est réélu, le vrai Obama apparaîtra et qu’il stoppera toutes ces guerres. Absolument pas. Il croit en ce système maintenant. Avec un second mandat, Obama passera à la postérité comme le président qui a fait de l’assassinat une pièce maitresse acceptable de la politique étrangère américaine.

Ses réussites domestiques, en particulier sa réforme de la santé, compensent-elles ses errements en matière de politique étrangère ?

Mitt Romney est extrêmement dangereux en ce qui concerne la politique intérieure. Les femmes et toute personne qui respecte le droit des femmes auraient du souci à se faire s’il était élu. Il serait difficile de dire à une femme de ne pas voter pour Obama. Mais pour autant Barack Obama n’est pas du tout allé assez loin dans la défense des droits des pauvres, des travailleurs, des femmes. Si la question est : fera t-il mieux que Mitt Romney ? Alors la réponse est oui. Mais ça n’efface pas les crimes qui entachent sa politique étrangère. Et je ne soutiens pas Obamacare, qui va surtout servir aux assureurs à faire davantage de profit. L’assurance santé devrait être un droit. Mais pour autant, en l’absence de meilleure solution, je ne voudrais pas qu’Obamacare soit abrogé. Il est difficile de naviguer dans les eaux de cette élection parce que d’un côté on ne veut pas Mitt Romney au pouvoir et d’un autre côté Obama n’en fait pas assez. C’est tout le problème du bipartisme dans ce pays.

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