Accueil > Société | Par Marc Endeweld | 1er janvier 2009

Obsession sécuritaire. (3) De l’obéissance à la résistance ?

Face aux attaques récurrentes que subissent les libertés publiques et individuelles, une mobilisation citoyenne commence à émerger. Mais la sensibilisation de « l’opinion publique » ne suffira pas à inverser la tendance tant que de nouveaux contre-pouvoirs ne seront pas constitués...

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La mobilisation contre le fichier Edvige en plein été fut exemplaire. Plus d’un millier d’organisations en tout genre signèrent la pétition en ligne. Et en moins de deux mois, celle-ci recueillit plus de 200000 signatures. « Dans la pétition contre Edvige, toute la société est représentée, des motards en colère à une association de psys, en passant par une section locale de tel syndicat. En juillet, ce sont les associations LGBT (Lesbiennes, gays, bis, trans), ainsi que le monde associatif sida avec Act Up et Aides, qui se sont le plus mobilisés » , raconte Philippe Castel, secrétaire national chargé des droits et libertés au syndicat enseignant SNES-FSU (et aujourd’hui porte-parole de l’Inter-LGBT) qui participa au collectif « Non à Edvige ». « Même si la question des « origines » dans les fichiers n’a pas assez mobilisé, le combat contre Edvige a marqué un sentiment de trop plein, la population s’est rendu compte que le pouvoir instrumentalisait la question de la sécurité. Et cet agacement contre les dispositifs sécuritaires s’est confirmé dans les dernières affaires semble-t-il » , ajoute ce responsable syndical.

« UNE BONNE INSÉCURITÉ »

Depuis l’automne effectivement, plusieurs affaires concernant les libertés publiques ont fait du bruit dans les médias et la classe politique : arrestation brutale de Vittorio de Filippis, ancien directeur de Libération , pour une banale histoire de diffamation, fouille sauvage de gendarmes dans des classes d’un collège de Marciac, dans le Gers, au nom d’une « bonne insécurité » dans le cadre de la lutte contre la drogue, et enfin l’affaire de Tarnac. Mais le mouvement social garde des ressources : « Cette inquiétude citoyenne qui s’est exprimée récemment s’enracine en fait dans d’autres combats , souligne David De Pas au Syndicat de la magistrature, notamment le mouvement contre le CPE, la lutte pour le droit des sans-papiers avec le Réseau éducation sans frontières, la mobilisation contre le fichier « Base-élèves » dans l’Education nationale ou le mouvement des travailleurs sans-papiers. » Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des droits de l’Homme, partage la même analyse : « L’opinion bascule avec RESF et avec les grèves de sans-papiers. Il s’est créé un halo de solidarité. Les parents d’élèves mobilisés au sein du Réseau éducation sans frontières dépassent le cadre des militants traditionnels. Et quand les sans-papiers se mettent en grève, ça marche(1). D’où la nécessité pour le gouvernement de taper sur ce halo pour arrêter la contagion. » Devant la criminalisation des actions politiques, et notamment le développement de véritables délits d’opinion, le mouvement social s’organise. Un Collectif pour une dépénalisation du délit d’outrage (CODEDO) s’est même créé face à la multiplication des plaintes pour outrage, émanant du chef de l’Etat et des forces de l’ordre.
« Le bon citoyen aujourd’hui, c’est celui qui se tait et obéit. Celui-là seul a une petite chance de s’en sortir » , assure Jean-Pierre Dubois. Quand cela ne concernait que les jeunes des quartiers populaires, les associations de défense des libertés publiques peinaient à mobiliser sur le sujet. Mais le fait est que, dans leur multiplication, les dispositifs sécuritaires touchent désormais l’ensemble de la population qui en perçoit les effets dans son quotidien. Ce dont l’outrage n’est qu’un exemple.

PASSIVITÉ DES PARTIS
« Il existe encore des ressources de solidarité, mais la vraie question, c’est de savoir comment on les traduit politiquement » , souligne Jean-Pierre Dubois. Justement, David De Pas rappelle que « ça fait une dizaine d’années qu’on s’époumone à alerter sur deux principaux thèmes : la surveillance, notamment le fichage, et la répression. Mais ce travail a bien du mal à trouver un écho en dehors du petit cénacle habituel, la LDH, le Syndicat des avocats de France... Ainsi, il y a encore quelques mois, nous n’avons pas réussi à sensibiliser l’opinion contre la loi sur la rétention de sûreté qui transforme pourtant considérablement notre justice » . Le magistrat dénonce notamment la passivité des partis politiques : « Nous avons eu du mal à trouver des relais parlementaires, même si quelques députés et sénateurs se sont mobilisés d’une manière isolée... Il nous manque la puissance de feu de l’opposition, comme sur bien d’autres sujets. C’est comme si la société civile la remplaçait alors que ce n’est pas son rôle. »

A DOUBLE VITESSE

Concernant les libertés, la réaction médiatique et politique est souvent à double vitesse : « Ce qui est choquant dans cette histoire, c’est que lorsqu’un policier arrête un jeune de quartier, c’est un bon policier, alors que quand on arrête un jeune d’une autre classe sociale, c’est une tout autre histoire ! Nous, quand on manifeste contre les violences policières, on est considéré comme des criminels. Quand des avocats et des journalistes manifestent, ils deviennent des martyrs » , estime Samir Baaloudj, du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), porte-parole de la campagne nationale « Police, personne ne bouge ?! » lancée en décembre contre les dérives de la police, et notamment l’utilisation de certaines pratiques et techniques d’immobilisation lors d’interpellations. Il dénonce : « En fait, je suis bien content de ce qui arrivé à ce journaliste [de Filippis, ndlr] ! Qu’ils voient un peu ce que les jeunes de nos quartiers subissent continuellement. Le manque de respect et l’humiliation qu’il a dû subir, les jeunes y sont confrontés parfois deux fois par jour lors de contrôles d’identité, pendant des années. » Benjamin Rosoux, l’un des mis en examen libéré le 2 décembre dans l’enquête sur les sabotages des lignes SNCF, racontait à Libération  : « Le parallèle entre l’affaire de Villiers-le-Bel et celle de Tarnac est assez pertinent sur la façon dont la communication a été orchestrée par une opération coup de poing : démonstration de force démesurée et présence des médias dès les premières heures. Même volonté de la police de diaboliser, de construire un coupable. » Pourtant, lors des émeutes de Villiers-le-Bel, en 2007, bien peu de responsables politiques à gauche crièrent au scandale face au déploiement sans précédent des forces de l’ordre. En effet, l’action sécuritaire dans les quartiers populaires n’est pas une invention du seul Nicolas Sarkozy. Dans ce domaine, le Parti socialiste a souvent utilisé les banlieues comme un laboratoire, ne l’oublions pas. M.E.

 [1]Paru dans Regards n°58 janvier 2009

Notes

[11. Après sept mois de lutte, les ouvriers sans-papiers de l’entreprise Griallet, à Montreuil (93), ont obtenu leur régularisation, avec l’aide de la CGT, mais aussi le soutien d’habitants, d’associations, de partis politiques.

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