Accueil > Société | Par Emmanuel Riondé | 16 octobre 2011

Octobre 61, mémoire en eaux troubles

« Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. » Mercredi, pour la première fois, un président français a reconnu la responsabilité de l’Etat dans les actes commis par la police parisienne dans la nuit du 17 Octobre 1961.
L’an dernier, pour le cinquantième anniversaire, Regards était revenu sur cette tragédie à la lumière des œuvres parues à cette occasion. En donnant notamment la parole à l’historien Gilles Manceron et à la réalisatrice Yasmina Adi. Voici l’article publié dans le numéro 14 de Regards d’octobre 2011.

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Le 17 octobre 1961 n’est plus un tabou. Bien documenté, et ce, depuis quelques années déjà, par des historiens, des militants, des journalistes, l’événement est peu à peu sorti des égouts de l’histoire : les nombreuses manifestations organisées à l’occasion de ce cinquantenaire en témoignent. Elles auront lieu, malgré tout, dans un pays dont les dirigeants restent très frileux lorsqu’il s’agit de nommer et d’assumer les crimes de la colonisation française. Peut-être parce qu’ils sont nombreux (Sétif 1945, Madagascar 1947, Cameroun, dans les années 1950-1960), peut-être parce que des événements du passé récent leur font écho (voir le rôle pour le moins obscur de la France lors du génocide rwandais en 1994). Sûrement parce qu’aucune formation politique n’est exempte de reproches (voir le rôle de Mitterrand lors de la guerre d’Algérie, et le vote des pouvoirs spéciaux par le PCF…). Et parce que se trouvent actuellement au pouvoir les héritiers politiques des plus fermes partisans de l’entreprise coloniale française.

« On a vraiment du mal en France à faire face à notre histoire, résume Yasmina Adi, réalisatrice du documentaire Ici, on noie les Algériens, qui sera sur les écrans le 19 octobre. Il y a beaucoup de pages noires durant la guerre d’Algérie et il y a beaucoup d’Algériens en France… Alors c’est difficile pour les pouvoirs en place de reconnaître ce qui s’est passé. Mais si les responsables ne veulent pas assumer, tant pis ! Moi, je fais des films pour informer, pour qu’il y ait du débat et des prises de position. Quand on voit le rôle joué par les bus de la RATP durant cette nuit du 17 Octobre, on pense à la fois au Vel d’Hiv et à ce qui s’est passé il y a quelques semaines avec les Roumains… L’histoire est folle et elle se répète. » En recueillant, presque 50 ans après les faits, des témoignages d’acteurs de cette nuit-là et en utilisant des images d’archives de la salle de commandement de la préfecture de Paris, Yasmina Adi a souhaité plonger le spectateur « dans la répression du début à la fin ». Pourquoi s’est-elle emparée de ce sujet ? « J’ai réalisé en 2008 un documentaire sur le 8 mai 1945 à Sétif. Au cours des débats qui ont accompagné la diffusion de ce film, je me suis souvent trouvée face à des gens qui me parlaient du 17 Octobre… à Charonne ! Il y avait une confusion et donc une méconnaissance de cet événement et j’ai décidé de travailler à y remédier. »

Les raisons du silence

Cette confusion, l’historien et vice-président de la Ligue des droits de l’Homme, Gilles Manceron, l’a aussi relevée. Et il l’explique par « la volonté de la gauche institutionnelle, que la mémoire de la manifestation de Charonne contre l’OAS en 1962 recouvre celle de ce drame ». Un point qu’il développe dans sa contribution à l’ouvrage Le 17 octobre 1961 des Algériens. La triple occultation d’un massacre. La première partie du livre accueille des témoignages inédits de rescapés du 17 octobre. Récits recueillis par les militants et journalistes, aujourd’hui décédés, Paulette et Marcel Péju : bastonnades, ratonnades, emprisonnements, tentatives de noyade, assassinats, etc. Tout ce qui fut le quotidien des Algériens de France au cours de l’automne 1961 et singulièrement autour du 17 octobre, se retrouve dans ces témoignages.

Dans la seconde partie, Gilles Manceron s’attache donc à disséquer ce qu’il nomme « la triple occultation d’un massacre  ». Une étude concise mais riche d’enseignements. Premier facteur : « La négation et la dénaturation immédiates des faits de la part de l’État français, prolongées par son désir de les cacher. » Où il est confirmé le rôle central du préfet Papon dans le déroulement des faits, mais où apparaît surtout au grand jour l’activisme redoutable du premier ministre Michel Debré « qui avait soutenu l’arrivée au pouvoir du Général (de Gaulle, ndlr) en 1958, en pensant qu’il défendrait jusqu’au bout l’Algérie française  ». Pourtant, en mai 1961 s’ouvrent à Évian les négociations entre la France et le gouvernement provisoire algérien (GPRA) qui aboutiront à la déclaration d’indépendance le 5 juillet 1962. Perspective insupportable pour Debré et ses amis qui, à partir de l’été 61, vont se livrer à une guerre sans merci contre les Algériens de France, mobilisant notamment un « système de répression extrajudiciaire » dans lequel les Harkis tiendront toute leur place.

Le second facteur est donc ce positionnement surprenant de la gauche et singulièrement du PCF qui a pourtant été, rappelle Gilles Manceron, « la force politique la plus anticolonialiste dans l’histoire contemporaine ». « Et pourtant, la direction du parti est passée à côté de cet événement, ajoute-t-il. Au moment où la manif se produit, ils préfèrent mettre l’accent sur le congrès du PC en URSS… Ce qui en dit long sur la subordination du PCF à l’époque. » La gauche saura, en revanche, faire vivre la mémoire de Charonne, survenu en février 1962 : parmi les 9 morts du métro, 8 étaient militants communistes. Elle y parviendra si bien que, dans beaucoup d’esprits, les deux événements finiront par se mêler.

Le troisième facteur est «  le souhait des premiers gouvernants de l’Algérie indépendante qu’on ne parle plus d’une mobilisation organisée par des responsables du FLN qui étaient, pour la plupart, devenus des opposants ». Engagée dans les négociations d’Évian, la direction du FLN n’avait pas vu d’un bon œil l’initiative de sa Fédération de France d’organiser cette manif pour protester contre le couvre-feu. En 1962, la Fédération de France critiquera Boumedienne alors que celui-ci accède au pouvoir, se retrouvant ainsi dans le camp des perdants. « Du côté du pouvoir, écrit Gilles Manceron, on se méfiait de ces Algériens de France trop influencés par les traditions politiques et syndicales européennes. (…) Pour l’Algérie officielle, (…) toute l’histoire du pays commençait avec le 1er novembre 1954 et la création du FLN, ce qui cadrait mal avec le fait que le mouvement national était né dans l’immigration.  »

Niés par l’État français responsable, écartés par une gauche française peu généreuse, jetés aux oubliettes par le pouvoir algérien, c’est peu de dire que les Algériens morts au cours des événements du 17 octobre 1961, ont mérité que leur histoire soit dite. « Le quarantenaire avait déjà marqué une étape, mais cette année, un nouveau seuil va être franchi », considère l’historien. Tant mieux car il y a du temps de mémoire à rattraper : « Même au sein des familles algériennes, ces histoires-là sont restées tabous, précise Yasmina Adi. Lors des entretiens, beaucoup ont découvert ce qui était arrivé à leurs parents en les écoutant répondre à mes questions… »

Les jours sanglants

Le 17 octobre 1961, des
dizaines de milliers d’Algériens quittent leur foyer en banlieue et convergent vers la capitale. En bus, en métro, à pied, ils répondent à l’appel de la
Fédération de France du
FLN algérien, qui entend
contester la décision du
préfet de police d’instituer un couvre-feu à 20 heures pour tous les Algériens de la région parisienne.

L’annonce de ce couvre-feu discriminatoire est survenue le 5 octobre, ponctuant une impitoyable « guerre de l’ombre » menée par la police française contre les Algériens de France. « Travail systématique, résument Marcel et Paulette Péju. En juillet, août, septembre 1961, on enregistre une moyenne mensuelle de cent cinquante cas de noyades pour l’ensemble de la France, la plupart d’entre elles concernant la Seine, dans la région parisienne, le Rhône, autour de Lyon, et les canaux du Nord. »

Face à la brutalité de la
répression, la Fédération
de France du FLN doit
adresser à ses partisans un signal de résistance.
Ce sera cette manif, pour laquelle consigne est donnée de défiler pacifiquement.
Consigne respectée : les Algériens qui se rendent à Paris ce soir-là sont sans armes. À leur arrivée aux portes de Paris, ou à la sortie des stations de métro, ils sont arrêtés et embarqués dans des fourgons de police. Frappés et battus avec sauvagerie, dont attestent les témoignages
recueillis par les Péju.
Certains se retrouvent bloqués dans les stations de métro. Beaucoup seront ensuite rassemblés plusieurs jours durant dans des gymnases, des palais
des sports.

Le bilan exact des victimes n’a jamais pu être établi. Mais cette nuit-là, des hommes ont été jetés à la Seine par les policiers français ; les Péju parlent de « plus de cent morts » pour les journées entourant
le 17 Octobre. Jean-Luc
Einaudi a lui recensé « 389 Nord-Africains » disparus à l’automne 1961 dans les départements de la Seine
et de la Seine-et-Oise. Très loin du bilan officiel dressé par la Préfecture pour la nuit du 17 octobre : « deux
Algériens tués et plusieurs blessés.
 »

E.R.

A voir et à lire

À voir

Octobre à Paris , de Jacques Panijel

Ici on noie les Algériens , de Yasmina Adi, désormais disponible en DVD

À lire

Le 17 octobre 1961 des Algériens ,
de Marcel et Paulette Péju,
suivi de La triple occultation d’un
massacre
, de Gilles Manceron,
éd. La Découverte, 190 p. 10 €.

Portfolio

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