Accueil > idées/culture | Par Marc Endeweld | 1er mai 2008

Où sont passés les intellos critiques ?

Les intellectuels ont-ils quitté les luttes ? Entre la crise des sciences humaines à l’Université, les transformations des médias et de l’édition, pour un jeune chercheur, il est bien difficile de se faire une place et, surtout, d’avoir son mot à dire...

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

A la télévision, depuis environ trente ans, on aperçoit presque les mêmes visages d’intellectuels. Ils ont juste vieilli. Les noms, on les connaît : Bernard-Henri Lévy, Pierre Rosanvallon, Alain Finkielkraut, Max Gallo, André Glucksmann, Alain Minc, Pascal Bruckner... Ils se succèdent, s’invectivent, parfois, se congratulent, souvent. Et sont là pour vendre leurs livres. Seule fantaisie, les présentateurs-journalistes ont changé, ont adopté un nouveau « style » : du Pivot d’Apostrophes, on est passé au Taddeï de Ce soir ou jamais...

Sur ces plateaux de télé donc, ça ne respire pas la jeunesse, ça tourne en rond. Et en plus, on n’y ressent pas vraiment le souffle de la contestation, plutôt celui de la réaction. Même Le Nouvel Observateur se demandait en pleine campagne présidentielle l’année dernière : « Les intellos virent-ils à droite »

DU COL MAO AU ROTARY

Mais ces derniers :la plupart des ex-maos de Mai-68 : n’ont-ils pas été de droite depuis fort longtemps ? On connaît leur histoire justement. N’ayant pas réussi à être les idéologues du soulèvement de Mai, ils auront été ceux de « la mort des idéologies ». Des fossoyeurs en somme : les parangons de la révolution néoconservatrice des années 1980.

On se souvient de Guy Hocquenghem et de sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary  qu’il écrivit en 1985 telle une bouteille à la mer : « Cher ex-contestataires, le retour de la droite ne vous rendra pas votre jeunesse. Mais c’est bien la gauche au pouvoir qui vous l’a fait perdre. Définitivement. Ce fut sous Mitterrand que vous vous êtes « normalisés » ; et sous Fabius que vous avez viré votre cuti. Pour devenir les néo-bourgeois des années 1980, les maos-gauchos-contestos crachant sur leur passé ont profité de l’hypocrisie nationale que fut le pouvoir socialiste. Sous lui, ils s’installèrent dans tous les fromages. Plus que personne, ils s’en goinfrèrent. »

Faisant partie de la même « génération », Guy Hocquenghem finit par se détacher d’une telle notion : « Ce mot me répugne d’instinct, bloc coagulé de déceptions et de copinages. » A ce propos, François Cusset, historien des idées, se demande : « Un grand nombre des idéologues des années 1980 sont d’anciens gauchistes. Il y a une promiscuité démographique presque affolante de ce groupe-là : nés en gros entre 1940 et 1950, ils contrôlent aujourd’hui tous les leviers de pouvoir. C’est une génération qui est restée continûment sur le devant de la scène, depuis ses vingt ans et les barricades de 1968 jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’invention du gauchisme culturel et convivial des années 1980. Comment ne pas tenir compte, dès lors, du facteur générationnel » Mais le chercheur d’ajouter deux bémols : « D’abord contre la logique rétrospective : on présente comme inévitable cette métamorphose de l’ancien gauchiste en patron autocrate. Or 1968 a été l’histoire de plusieurs dizaines de milliers de militants anonymes, qui survécurent plus ou moins bien au désenchantement mais ne sont pas tous devenus essayistes ou journalistes en vue. (...) Et puis cette logique générationnelle a été largement mise en avant par la décennie 1980, du jeunisme à la sociologie de magazine, ce qui suffit à la rendre suspecte : c’est de notre date de naissance, en a-t-on conclu, que dépendrait notre rôle social, on ne serait le produit que de la décennie où l’on est né. Autre façon d’interdire l’action, de désarmorcer la critique. De « naturaliser » l’ordre social. »

BESOIN DE REFERENCES

Et justement, pourquoi serait-ce encore aujourd’hui qu’une affaire de génération ? Pourquoi avons-nous ce sentiment de solitude ? Pourquoi ressentons-nous tant l’absence des « intellectuels » à l’égard de nos combats ? Pourquoi avons-nous l’impression que ces derniers choisissent le silence en ces temps de destruction ? Pourquoi semblons-nous attendre une relève qui ne semble pas venir ?

Beaucoup de questions qui semblent rester sans réponses... Peut-être parce que nous nous référons encore à cette figure de l’intellectuel universaliste « à la française » qui a parcouru notre histoire, ou encore à celle des compagnons de route du Grand Soir... Or, depuis que Sartre participa à la création du Nouvel Observateur ou de Libération, professionnalisation et spécialisation du travail intellectuel ont contribué à séparer davantage les fonctions d’universitaires et d’éditorialistes de presse. « Production et mise en forme des idées ont changé de rôle , remarque François Cusset. Autrefois, l’activité intellectuelle avait deux fonctions, rarement conjointes : une fonction savante, de production universitaire de la « vérité » ; et une fonction critique, en défiant le pouvoir au nom des opprimés. L’espace de l’intellectuel s’étendait entre ces deux bornes. »

Depuis, l’essor des médias audiovisuels ces derniers vingt ans a creusé le fossé entre intellos médiatiques :les fast-thinkers comme les appelait Bourdieu : et les chercheurs universitaires, davantage proches de l’idée de « l’intellectuel spécifique » chère à Michel Foucault. Résultat, alors que la télévision est devenue l’espace-roi des moralistes de pacotille, nous recherchons tant bien que mal quelques références en dehors...

D’autant plus qu’il y a quelque temps encore, on pouvait se rassurer en évoquant d’autres noms, des « grands » noms qui parfois utilisèrent leur renommée scientifique pour prendre position aux côtés du mouvement social : les uns après les autres ils disparurent, parfois trop vite, à tel point qu’aujourd’hui, certains éprouvent le besoin d’expliquer « pourquoi Bourdieu nous manque ». Et à l’automne, beaucoup ont expliqué le succès surprise du petit livre d’Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? , appelant à ne pas renoncer à « l’hypothèse communiste » , par cette demande militante de figures tutélaires, au moment où une quelconque dynamique politique (et globale) se fait toujours attendre... Un peu comme si les « Idées », à elles seules, pouvaient changer la vie. Reste que si le rôle des intellectuels a évolué ces dernières décennies par rapport aux luttes, avec notamment l’abandon d’une certaine « conscience de tous », la crise que traverse l’Université actuellement fait que bien peu de jeunes chercheurs se permettent de prendre position...

LA LUTTE DES PLACES

De fait, les intellos critiques ont laissé la place aux fameux « intellos précaires », et le renouvellement intellectuel tant attendu s’en ressent. Quoi de plus normal lorsque, lors du recensement de 1999, on comptabilisait 38,2% de diplômés du supérieur pour la tranche d’âge des 25-30 ans, contre 7,8% parmi les plus de 60 ans... Conséquence : chez ces intellos « nouvelle génération », issus de la démocratisation scolaire, les griefs contre les baby-boomers s’accumulent, et notamment au sein de l’Université devant la raréfaction des postes : « L’université m’emploie à 110%, paie mes vacations deux fois par an et ne me laisse aucun espoir pour l’avenir... Je fais ce que je peux pour rester dans le circuit, mais je pense que psychologiquement je ne tiendrai plus longtemps comme ça , confie une vacataire de Paris X Nanterre. C’est très difficile financièrement, mais aussi moralement de voir des titulaires, qui ont le même diplôme que moi, mais qui sont simplement nés vingt ans plus tôt, me considérer comme une moins que rien et exiger de nous une perfection en matière de CV alors qu’ils sont loin d’atteindre ce qu’ils exigent pour nous que ce soit en matière de publications ou d’enseignements. »

La nouvelle formule magique des cursus de recherche, c’est le post-doctorat, ou « post-doc ». En clair, passé le master (bac + 5) et 4 à 5 ans de doctorat, la règle veut désormais qu’on consolide son CV avec des contrats à durée déterminée en laboratoire. Pour un jeune chercheur, il n’est pas rare d’enchaîner deux à trois années de ces contrats, voire un peu plus. Résultat, s’est constitué, en quelques années, un véritable prolétariat de la recherche, corvéable à merci, et maintenu aux tâches les moins reconnues (travail de terrain, recherche bibliographique, constitution de bases de données, codage...), lesquelles ne permettent pas d’approfondir analyses et réflexions critiques...

A l’Université, le pire est à venir : la « réforme » sur l’autonomie des universités risque de mutiplier ces postes de contractuels. Sans compter que les sciences humaines et sociales sont menacées au CNRS, et que les laboratoires voient d’année en année leur budget se réduire considérablement. En quelques années, les universitaires sont devenus de plus en plus tributaires de la commande, des appels d’offres, qui déterminent les moyens et donc la direction dans laquelle s’orienteront leurs recherches : « Les contrats de recherche sont de plus en plus courts » , remarque Laurent Bonelli, chercheur à Paris X.

Avec une lutte des places de plus en plus féroce, le conformisme se généralise, le népotisme et les réactions féodales également. Au point qu’en juin, dans Le Monde, l’enseignant François Clément poussait un coup de gueule : « Le recrutement d’enseignants-chercheurs relève du maquignonnage. »

Et comme il faut savoir durer afin de cultiver le réseau des relations susceptibles de fournir un emploi stable, une consigne est de plus en plus respectée : surtout ne pas apparaître « militant », faire profil bas, choisir des sujets très académiques. Car, comme chacun sait, qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage... Ce détachement universitaire, sacralisé à travers le mythe de la « neutralité axiologique » chez Max Weber, amène à ce que Jack London appelait déjà « la poursuite sans passion de l’intelligence sans passion » .

JOUER COLLECTIF

Alors, bien sûr, il existe en ce moment de très fortes mobilisations au sein de la recherche, avec de nombreux collectifs qui se sont mis en place : « Ces luttes ne sont pas visibles , constate le sociologue Frédéric Lebaron, par ailleurs président du collectif Raisons d’Agir. On est pourtant en train de se bagarrer pour sauver les sciences humaines et sociales au sein du CNRS et de l’Université. Or, beaucoup de choses sont en train de se jouer dans ces disciplines fondamentales. » Surtout lorsque ces matières sont elles-mêmes menacées au lycée : « On assiste à une attaque générale contre tous les réservoirs de savoir critique , confirme de son côté Laurent Bonelli, les menaces à l’égard des sciences économiques et sociales au lycée sont très inquiétantes. »

Fidèle à l’idée de « l’intellectuel collectif » proposé par Pierre Bourdieu, Frédéric Lebaron, reconnaît toutefois que s’il est nécessaire « de détecter les bons travaux, et de se demander quels pourraient être leurs débouchés, il n’est pas évident de trouver des jeunes chercheurs qui acceptent de confronter leurs travaux à un public plus large à travers des publications » .

Et demander à des chercheurs de « jouer collectif » est parfois périlleux dans un univers qui reste fortement marqué pas les ego. Résultat, ces entreprises critiques ont tendance à n’exister qu’un temps. Du mouvement social de 1995, il n’y a guère que la fondation Copernic ou le collectif Raisons d’Agir qui subsistent... Mais sur certaines questions ponctuelles, comme l’immigration ces derniers mois, les scientifiques ont montré qu’ils étaient encore largement capables de s’impliquer politiquement. A travers le réseau scientifique Terra, des jeunes chercheurs ont réussi à multiplier les contacts avec des associations comme RESF, et à intervenir publiquement de nombreuses fois. Ces dernières années, de jeunes « intellectuels » ont également participé à des centaines de conférences, « et on a bien vu le résultat de tout ce travail pédagogique lors du TCE ou sur la question des médias » , estime Laurent Bonelli.

Face à la forte demande sociale, « l’enjeu est bien de raccourcir les délais tout en conservant la qualité scientifique des travaux » , rappelle Frédéric Lebaron. « Effectivement, poser la critique prend du temps, souligne Laurent Bonelli. C’est le prix à payer pour ne pas tomber dans de fausses oppositions, ou de faux problèmes... Si on dit seulement Sarko, c’est mal, on rate l’enjeu de la critique, car il est davantage nécessaire de réfléchir sur les conditions de possibilité du discours de Sarkozy. » En effet, si l’enjeu est réduit à la seule sauvegarde de la classe des « intellectuels », le risque est bien que tout le monde tourne en rond...

M.E.

Paru dans Regards n°50 avril 2008

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?