Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er février 1999

Oubliés de l’an 2000

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La statistique au défi La mesure de la pauvreté est l’objet de querelles de chiffres aux enjeux politiques évidents. Quant à ses causes, elles sont claires : pénurie d’emplois et faible rémunération du travail.

L’an 2000 agite les esprits, dans un souci de prospective (voir Regards de janvier) ou, de manière anecdotique, pour organiser les festivités qui marqueront ce passage symbolique. Quelle place y tiennent ceux que leur situation économique écarte de la fête, ceux qu’on appelait autrefois les pauvres, aujourd’hui les exclus (voir la mise au point de Nicole Borvo) ? Réveillonneront-ils aux Restos du coeur : qui annoncent cette année 65 millions de repas : peut-être même en présence du président de la République et du premier ministre ? Le Secours populaire (voir l’entretien avec Julien Lauprêtre) se mobilise de son côté pour que "les oubliés d’aujourd’hui ne soient pas les oubliés de l’an 2000". Car la France, quatrième puissance mondiale, laisse au bord du chemin une partie de sa population : environ 7 millions de personnes. Plus ? Moins ? Les chiffrages sont d’autant plus difficiles que leur enjeu est politique (voir encadré).

Qui est pauvre ?

Le rapport du Plan de mai 1997 compte 3,5 millions de ménages pauvres, soit 7,5 millions d’individus. Ce chiffre inclut ceux qui perçoivent les minima sociaux (1), les salariés précaires : il y est dit qu’un million de salariés souffre de l’insécurité de l’emploi : et ceux qui ne cherchent plus d’emploi ou en sont exemptés. La loi contre l’exclusion recense 3,3 millions d’allocataires (parmi eux, un million de RMIstes) des minima sociaux, lesquels s’étagent entre 1311 F et 3430 F par mois et font vivre 6 millions de personnes. Ces 6 millions s’entendent en dehors du Smic : bien qu’on puisse penser que le Smic est déjà insuffisant pour vivre... : des allocations chômage, des revenus locaux (les aides municipales). Philippe Villechalane de l’Apeis (2) rajoute aux catégories retenues par le rapport du Plan les 3 millions de salariés qui perçoivent moins que le Smic. Surtout, vocation de l’Apeis oblige, il met en évidence d’une part le débat sur le nombre de chômeurs (le Commissariat au Plan admet le chiffre de 5 400 000, supérieur aux 3 millions officiels, mais lui estime que ce chiffre n’inclut pas les salariés précaires) ; d’autre part, la situation financière catastrophique des chômeurs. Elle est dûe à la faiblesse des allocations chômage et surtout à leur dégressivité depuis 1992 (l’allocation unique a été mise en place à ce moment ; elle baisse régulièrement de 17 %, à un rythme semestriel depuis 1997, sur la base d’une somme de départ égale au mieux à 57 % du salaire). Les associations de chômeurs jugent que le système de solidarité que devrait représenter l’Unedic est inversé par ces dispositions : chaque mois 50 000 personnes en sont éjectées. Un tiers bénéficie de l’allocation spéciale de solidarité, un tiers se retrouve au Rmi, un tiers... à la rue.

La santé

L’état de santé est un indicateur de la pauvreté. Le Centre de recherches et d’études en économie de la santé (Credes), organisme d’études lié à la Caisse nationale d’assurance maladie, signale que la mortalité des Rmistes est 2 à 3 fois plus élevée que celle de la population générale à âge égal. Faute d’argent, une personne sur quatre renonce aux soins dentaires, aux visites chez le médecin, notamment les spécialistes, aux examens médicaux, aux lunettes, à la pharmacie. Plus de la moitié des chômeurs n’a ni mutuelle, ni assurance et un chômeur sur trois ne s’est pas fait soigner en 1995. Avec eux, les plus en difficultés sont les femmes et les jeunes parce qu’ils souffrent particulièrement de la précarité de l’emploi.

La précarité

Cette dernière est, avec la faiblesse des salaires, une des grandes causes de la pauvreté. Selon l’Unedic, 100 000 personnes voient chaque année rejetée leur demande d’indemnisation, faute d’heures travaillées en nombre suffisant : il faut justifier de quatre mois dans les huit derniers mois pour y prétendre. L’explosion du travail précaire l’interdit à beaucoup, doublement pénalisés.

Comment cerner la précarité, la répertorier ? Un contrat à durée déterminée de 3 heures par mois donne-t-il le statut de salarié ? Catherine Lévy, une des animatrices du réseau d’alerte aux inégalités (RAI) estime, elle aussi, que le chiffre de 7 millions de pauvres n’inclut pas les précaires et préconise, pour une meilleure approche, une étude approfondie de la fiscalité et le croisement de grandes enquêtes. Créé en 1994, le réseau d’alerte sociale (RAS), transformé en RAI en 1997, a dénoncé la suppression par Edouard Balladur du Centre d’études des revenus et des coûts (CERC) dont "les travaux mettaient en lumière l’aggravation des inégalités dans la société française" et qui n’a pas été remplacé, malgré la création du Conseil supérieur de l’emploi, des revenus et des coûts (CSERC). Le RAI regroupe militants associatifs (DAL, Droits devant...), syndicalistes (CGT-Finances, Snui, CFDT-banque...), chercheurs, fonctionnaires, autour d’une problématique : comment réintégrer dans l’ensemble des droits des gens qui en sont exclus du fait de leur situation économique ? Refusant de considérer la pauvreté comme un objet en soi, ils l’analysent comme le résultat de facteurs sociaux, politiques, économiques, dont les effets s’entremêlent, créant des situations individuelles dramatiques. Pour y remédier, pas de droits spécifiques mais des solutions globales. Le RAI propose la création d’un Observatoire des inégalités et travaille à rendre lisibles par tous les textes de loi, favorisant ainsi l’accès aux droits.

Catherine Lévy souligne le trop faible coût du travail comme source de pauvreté : "S’il est vrai que les besoins des entreprises se transforment, le problème vient de ce que les négociations sont de moins en moins collectives. En tête à tête avec son patron, un salarié ne tape pas du poing !" Mais l’exonération des charges pour les employeurs perdure sans garantie de création d’emplois et le secrétaire général de l’OCDE, Donald J. Johnston, écrit : "Dans les pays où existe un salaire minimum légal, (il serait) souhaitable d’appliquer un taux minoré aux jeunes ; (...) le bien- être dépend de l’amélioration de la productivité" (3).

Les salaires

La faiblesse des salaires n’a rien de nouveau. En 1968, les ouvriers de Cléon et de Sud-Aviation revendiquaient le Smic à 1000F, ce qui ne pesait pas lourd, même alors. Les salaires des OS étaient extrêmement bas, payés à la semaine ou à la quinzaine, pour 8 à 10 heures de travail par jour. Notre époque n’a pas davantage inventé l’individualisation des salaires. Le mot d’ordre des grévistes dans la métallurgie entre 1955 et 1985 fut "à travail égal salaire égal", tant les rémunérations différaient dans le même atelier pour la même tâche. Une grève victorieuse égalisait les fiches de paie. Deux mois plus tard, la direction relançait l’individualisation. Une bagarre permanente, en dépit des conventions collectives et des grilles de salaires. La différence aujourd’hui ? L’affaiblissement de l’ensemble du salariat et du mouvement ouvrier. La fin de tout espoir d’ascension sociale, même modeste, des ouvriers et des employés, parallèle à la baisse globale de revenus des classes moyennes.

La mobilisation

Les richesses produites augmentent mais la société se fracture. "Ce n’est pas que les bourgeois du XVIe arrondissement fréquentaient les pavillonnaires d’Aubervilliers" dit de manière imagée Catherine Lévy, mais "l’écart entre la Rolls et la Vespa" s’est transformé en abîme entre les classes populaires surappauvries et les sphères où vivent les propriétaires de capitaux, plus riches et plus nombreux qu’autrefois. La faute à la mondialisation ? En France, tout a changé dans les années 80. "Certes les entreprises nationales devaient rester dans la compétition mondiale, reprend Catherine Lévy. Cela impliquait-il systématiquement de déréglementer le travail ? Les premières circulaires sur la flexibilité datent de 1983, marquant très vite la volonté de légiférer en faveur du patronat, contrairement à ce qu’on pouvait attendre d’un gouvernement de gauche. Le droit du travail a été attaqué, le rôle des inspecteurs a régressé, la protection du salarié s’est affaiblie au point de disparaître parfois. C’est ce qu’on paye aujourd’hui". Pour la sociologue Danièle Linhart, "les salariés ont déployé énormément d’efforts pour s’adapter. Quinze ans plus tard, ils peuvent constater que même quand elles gagnent de l’argent, les entreprises licencient et que le chômage ne régresse pas. (...) Les gens qui travaillent vont mal (...) mais ils commencent à sortir de leur culpabilité personnelle pour faire une analyse collective de cette souffrance." (4).

Voilà le nouveau. La mobilisation, même "si elle n’est pas toujours à la hauteur, parce que c’est difficile. Mais tout ce qui est arraché est le fruit d’un combat" insiste Philippe Villechalane, qui oppose néanmoins cette combativité renaissante au manque d’espoir en une alternative politique. "La gauche doit l’entendre et agir, poursuit-il. C’est inouï d’entendre Lionel Jospin dire vouloir « favoriser l’emploi contre l’assistanat » : on casse de l’emploi stable pour créer des emplois précaires, dont le nombre a doublé en huit ans." Les collectifs de chômeurs lient leur exigence de remise à plat du système d’assurance chômage et de hausse du niveau de vie des sans-emplois à leur demande de mesures contre la précarité du travail : "Tant qu’il y aura des minima sociaux ridicules, il y aura des salaires ridicules." Pas besoin de longues analyses pour mesurer à quel point l’existence forcée et l’entretien permanent d’un vivier de main- d’oeuvre à bas prix - il peut s’agir là de l’utilisation des précaires, des chômeurs en nombre massif, comme de celle des immigrés dépourvus de tout droit - constitue une difficulté presque insurmontable pour les autres salariés. Et la pauvreté, une menace pour la société tout entière.

1- Ce sont le minimum vieillesse, le minimum invalidité, l’allocation adulte handicapé, l’allocation spécifique de solidarité, l’allocation d’insertion, le RMI, l’allocation parent isolé, l’allocation veuvage.

2- Association pour l’emploi, l’information et la solidarité.

3- Le Monde 22 décembre 1998.

4- Télérama, 16 décembre 1998

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