Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er avril 2008

Palestine. La bande (des blogueuses) de Gaza

Sous blocus depuis près d’un an, la bande de Gaza a subi, début mars, une brutale opération israélienne. Alors qu’un récent rapport d’ONG dénonce la situation dramatique du territoire, les blogueuses de Gaza continuent de donner des nouvelles. Récit du quotidien dans cet espace de vie confiné, de leurs colères et de leur lutte...

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Le 2 mars : « 69 blessés sont arrivés à l’hôpital en une seule journée (samedi 1er mars). Un nombre de victimes supérieur à la capacité d’accueil de l’hôpital, avec ses deux blocs opératoires. Beaucoup ont été installés à même le sol. (...) C’est une guerre ouverte disproportionnée, avec un usage excessif de la force militaire par Israël. Nos civils en paient le prix. Mais rappellez-vous que tant que durera cette occupation coloniale et raciste, la résistance continuera. J’ai choisi la résistance non-violente, mais je ne blâme pas ceux qui ont choisi une autre forme. C’EST L’OCCUPATION QUI DOIT ETRE CONDAMNEE. »

Un jour de 2008 en Palestine, par Mona El-Farra, 53 ans, médecin, féministe et militante des droits de l’homme (1), sur son blog From Gaza with love...

Sexe de l’auteur : femme ; territoire : bande de Gaza, Palestine. Près de trente blogs, écrits au moins pour partie en anglais, répondent à ces deux critères et peuvent aujourd’hui être consultés sur la toile (2).

Une fois écartés ceux délaissés par leurs auteures, les coquilles vides ou au contenu trop peu identifiable, reste une petite dizaine de blogs qui méritent attention. Sans aucune régularité de publication et avec un style parfois suffocant sous l’accumulation des événements rapportés pour une seule journée, c’est à un véritable travail de journaliste (quelques-unes le sont) que se livrent les blogueuses, mères et actives pour la plupart. Brutalité des opérations israéliennes, difficulté d’accés aux soins et aux denrées, galères des coupures d’électricité et du manque d’essence... Leurs articles, récits et photos donnent à voir un quotidien parfois morbide et toujours kafkaïen.

UN QUOTIDIEN KAFKAIEN

Les blogueuses de Gaza ont leur star : Leila El Haddad. Agée de 30 ans, « journaliste, mère, femme de Palestine occupée, tout en une » , elle est la pionnière du genre. Son blog, Raising Yousuf, en ligne depuis novembre 2004, a reçu près de 300 000 visites et est consulté environ 200 fois par jour. Un détail : Leïla, qui écrit pour le Guardian et Al Jazeera, vit aux États-Unis. Sa dernière visite à Gaza date du printemps 2007. Un entre-deux qu’elle explique en exergue : « Je suis une journaliste palestinienne qui partage son temps entre Gaza et les Etats-Unis où réside le père de Yousuf, un réfugié palestinien privé de droit au retour, ce qui nous prive de notre droit, en tant que famille, à vivre ensemble en Palestine. Ce blog veut raconter les épreuves qu’il faut endurer (...). Nous les endurons ensemble, le personnel rejoint la politique. C’est notre histoire. »

Comme le promet l’intitulé (« Elever Yousuf, journal d’une mère palestinienne »), Leïla El Haddad donne beaucoup de nouvelles de sa progéniture : photos de famille, clichés d’écographie, le lecteur a droit à tout cela. Mais aussi à un reportage sur une manif pro-palestinienne dans les rues de New York, un commentaire de la conférence d’Annapolis, un hommage à Haydar Abd-El Shafi (3) ou au compte rendu d’un débat à l’université de Columbia. Un aller-retour entre journal intime et analyse de l’actualité proche-orientale, le tout servi par un style journalistique affirmé, qui explique probablement le succès du blog.

Le 23 janvier, elle écrit : « La nuit dernière, j’ai reçu un message de ma chère amie Fida. « Il est tombé, il est tombé !, me disait-elle avec enthousiasme. Leïla, les Palestiniens ont détruit tout le mur de Rafah. » (...) Pour la première fois depuis des mois, j’ai senti de l’enthousiasme, de l’espoir, portés depuis des milliers de kilomètres par ces mots digitaux venus de Gaza. »

Fida Qishta, la « chère amie » , 25 ans, est éducatrice et journaliste. Elle dirige un centre accueillant 70 enfants à Rafah, ville située tout au sud de la bande de Gaza, à la frontière avec l’Egypte. Rafah par où s’est engouffré onze jours durant, du 23 janvier au 3 février, un vent frais sur tout le territoire, après que la destruction partielle du mur par les hommes du Hamas a permis à la population d’aller respirer un autre air. Un événement vécu en direct et relaté par Fida, photos à l’appui, sur son blog, Sunshine : « Le 23 janvier, à 3 heures du matin, a été un moment de victoire. Le mur de Rafah sur la frontière avec l’Egypte avait disparu. Je ne pouvais attendre, je voulais voir ça. Je voulais voir le sourire sur les visages de chaque Palestinien, chose qui n’était pas arrivée depuis longtemps. »

Heba, 29 ans, dont le blog Contemplating from Gaza est l’un des plus régulièrement approvisionné (3 à 5 textes postés chaque mois) relate, elle, avec brio, les milles tracas dus à l’isolement du territoire. 27 février : « Il faut un bon plan de secours pour organiser les tâches quotidiennes. Des gens à contacter pour vous aider à obtenir du gasoil ; de la famille ayant un groupe électrogène si vous avez un important document à écrire ou des cours à travailler ; un parent suffisament dévoué pour vous acheter du yaourt s’il en reste au supermarché ; un mari ou une femme capable de s’activer rapidement pour lancer une machine ou nettoyer la maison lorsque l’électricité revient, même s’il est fatigué ; un ami qui achète une paire de chaussures ou de pantalons pour votre enfant si, par hasard, il en trouve une dans une boutique du nord ou du sud de la bande ; et beaucoup de patience pour parvenir encore à afficher un sourire sur votre visage ! »

Auteur d’un guide de la Palestine sur web, Jean-François Legrain, chercheur au CNRS/ Gremmo (Maison de l’Orient et de la Méditerranée) avoue que « les blogs ne font pas partie de [ses] sources » . « J’ai été un lecteur de Leila El Haddad au début, confie-t-il, mais les nouvelles de son fiston ont fini par me lasser... » Pour autant, il considère que ces blogs peuvent jouer un rôle important pour les habitants : « Au vu de l’enfermement et de l’isolement des Palestiniens, c’est une forme d’ouverture sur le monde qui permet de communiquer avec les autres et, en l’occurrence, avec ceux du même pays. »

AUTOUR DE L’OCCUPATION

La matière « blog » semble à ce jour avoir peu mobilisé les universitaires travaillant sur le Proche-Orient (4). « Il y a beaucoup de blogs mais c’est par définition une réalité très mouvante », explique Iman Farag, chercheuse au Centre d’études et de documentation économique, juridique et sociale (Cedej) du Caire, qui s’est intéressée à la façon dont les mobilisations politiques de 2005 en Egypte se sont exprimées sur la toile. Ayant identifié des blogueurs « plutôt jeunes, urbains, travaillant dans l’enseignement supérieur, dans les métiers de l’informatique ou chômeurs, avec une langue étrangère en plus de l’arabe », elle parle de la « prise de risque effective au niveau politique » que prennent certains d’entre eux.

Est-ce le cas des blogueuses de Gaza ? Le trait politique marquant de leur discours est la dénonciation de l’occupation israélienne qui reste l’élément le plus fédérateur de toute la société par-delà les clivages politiques. Peu de place est accordée à la critique des organisations et institutions politiques nationales. Les événements du printemps dernier qui ont vu le Hamas prendre le contrôle de la bande de Gaza après plusieurs semaines d’une quasi-guerre civile ont bien été évoqué sur leurs pages. Mais plus pour se désoler de voir les Palestiniens s’entretuer que pour condamner un camp plutôt que l’autre.

Comme s’il fallait avant tout garder l’espoir et réaffirmer sans cesse l’attachement à la terre, fût-elle transformée en enfer.

Après la crise de juin 2007, Lama Hourani, 42 ans, « femme palestinienne vivant dans la ville de Gaza sous occupation israélienne, militante féministe » a quitté la bande de Gaza pour aller s’établir en Cisjordanie avec son fils et son mari. Cinq mois plus tard, le 26 novembre 2007, quelque part entre Naplouse et Ramallah, elle écrit : « Gaza, la grande prison, cité d’amour et de haine, de la mer et du désert, cité de la misère et de la fortune, des héros et des lâches, cité des combattants et des gangsters, mais avant tout la cité de tous ceux qui aiment la vie et savent comment survivre avec un minimum. J’aime cette ville, j’aime son peuple. J’aime sa mer, ses rues sales et bruyantes, pleines de voitures, d’animaux et de gens. Cette ville et mes amis me manquent, vraiment. »

Emmanuel Riondé

 [1] [2] [3] [4]

« Les pires heures depuis 1967 »

Un rapport d’ONG sorti en mars dresse un tableau accablant de la situation à Gaza.

Entre le 27 février et le 3 mars, près de 120 Palestiniens de la bande de Gaza ont été tués au cours de l’opération « Hiver chaud » menée par les forces israéliennes. Parmi eux, presque un tiers étaient des civils ne participant pas aux combats.

« C ?est incroyable, s’indignait l’éditorialiste Gideon Levy dans Haaretz du 2 mars. Les forces israéliennes pénètrent au c’ur d’un camp de réfugiés, tuent de manière massive, dans une horrible effusion de sang, et Israël continue de parler de modération. Il y a deux jours, Israël a tué plus de Palestiniens que les roquettes Qassam ont tué d’Israéliens au cours des sept dernières années. »

Certes, un tel ratio jours d’intervention/ nombre de morts n’avait pas été observé depuis longtemps, mais l’étroit territoire d’environ 40 km sur 10 où vivent 1,5 million d’habitants, reste coutumier du fait. Ainsi, l’armée israélienne a récemment fait savoir qu’aucun responsable ne sera poursuivi pour la tuerie de Beit Hanoun qui, le 8 novembre 2006, avait coûté la vie à 19 civils palestiniens. En mai 2004, l’opération « Arc-en-ciel », à Rafah, avait fait 61 morts et 3800 sans-abri en une dizaine de jours. En octobre de la même année, les « Jours de pénitence » tuaient, selon les bilans des ONG et des agences de l’ONU, 133 Palestiniens en deux semaines. Il s’agissait alors déjà de mettre fin aux tirs de roquettes Qassam, cette « arme du pauvre ». Tirs qui n’ont jamais cessé et que de nombreux Palestiniens considèrent comme une activité légitime de la résistance.

A cette violence, s’ajoute une pauvreté grandissante. Le 6 mars dernier, deux jours après la cessation de l’opération « Hiver chaud » (stoppée à la demande de Wahington), des ONG britanniques ont rendu public un rapport intitulé « Bande de Gaza : une implosion humanitaire ». Raréfaction des produits de première nécessité ; un taux de chômage proche de 50 % ; des coupures d’électricité de 8 à 12 heures par jour entravant le bon fonctionnement des générateurs d’énergie dans les hôpitaux ; 1,1 million de personnes dépendantes de l’aide alimentaire... Selon ce rapport, avec le blocus imposé par Israël depuis que le Hamas a pris le contrôle de la bande de Gaza en juin 2007, ses habitants « connaissent aujourd’hui les pires heures qu’ils aient eu à vivre depuis le début de l’occupation israélienne en 1967 » .

E.R.

blogs de Gaza

 ? Mona El-Farra, From Gaza with love : www.fromgaza.blogspot.com

 ? Laila El-Haddad, Raising Yousuf : www.a-mother-from-gaza.blogspot.com

 ? Fida Qishta, Sunshine : www.sunshine208.blogspot.com

 ? Heba, Contemplating from Gaza : www.contemplating-from-gaza.blogspot.com

 ?Lama Hourani, Gaza Sunflower : www.gazasunflower.blogspot.com

... Et quelques autres

 ? Noor Tayeh, jeune architecte : www.archnoor.blogspot.com

 ? Samar El-Hayek, collégienne : www.samarbook-e.blogspot.com

 ? Yasmine, de l’organisation Save Gaza, sur www.gazagardens.blogpost.com

... Voir aussi le blog www.tabulagaza.blogspot.com et celui de Mohamed,

étudiant à Rafah, www.rafah.virtualactivism.net/news/todaymain.html ;

Le Centre palestinien des droits humains (www.pchrgaza.org) publie chaque semaine un rapport sur les violations des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. Pour des commentaires et analyses sur le conflit dans une « perspective palestinienne », voir www.electronicintifada.net.

Un outil exhaustif : le guide de la Palestine sur web de Jean-François Legrain : www.mom.fr/guides/palestine/palestine.html

Notes

[11. Les profils (âge, activité, etc.) des blogueuses qui apparaissent dans l’article sont ceux donnés par les auteures des blogs sur leur page.

[22. Cette recension ne prétend pas être exhaustive. D’autant moins qu’elle ne tient pas compte des blogs écrits exclusivement en langue arabe, a priori plus nombreux.

[33. Mort le 25 septembre 2007 à Gaza, à l’âge de 88 ans, Haydar Abd-El Shafi était une figure du mouvement national palestinien. Il avait notamment conduit la délégation palestinienne à la Conférence de Madrid, en 1991, prélude aux accords d’Oslo.

[44. Signalons quand même l’article de Marc Lynch, consacré à l’usage que font les frères musulmans d’Internet, « Young brothers in Cyberspace », publié dans la revue MiddleEast Report n°245, hiver 2007.

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