Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er janvier 2006

Palestine. Le peuple élit

Les élections législatives dans les territoires palestiniens vont permettre de mesurer l’audience nationale du Hamas, alors que le Fatah de Mahmoud Abbas traverse une importante crise interne. Côté israélien, le paysage politique a été complètement bouleversé en novembre dernier. Et là aussi, des élections s’annoncent.

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Si la date est maintenue, les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza éliront le 25 janvier leurs députés au Conseil législatif (CLP) de Ramallah. Cette élection, qui devait se tenir le

17 juillet dernier, a déjà été reportée une fois, l’Autorité nationale (ANP) ayant souhaité modifier la loi électorale. Adoptée le 18 juin dernier par l’actuel parlement, la nouvelle loi porte notamment le nombre de députés de 88 à 132.

Ce scrutin aura lieu dix ans presque jour pour jour après la seule élection législative à laquelle aient jamais été conviés les Palestiniens (voir encadré). Rompant avec la stratégie adoptée lors de ce précédent et de l’élection présidentielle du

9 janvier 2005, deux échéances qu’il avait boycottées, le Hamas, acronyme de Mouvement de la résistance islamique, présentera cette fois des candidats. « Quel sera le score du Hamas, c’est la question que tout le monde se pose, mais la reconfiguration du Conseil législatif ne sera peut-être pas aussi forte qu’on le croit, tempère le chercheur Bernard Botiveau (1). Tous les candidats sont obligés de tenir compte de la pression israélienne maintenue. Cela reste la donnée numéro un du scrutin et, sur ce point, il y a consensus entre les forces palestiniennes. »

Le Fatah fragilisé

De fait, c’est en arguant de sa « volonté de renforcer l’unité et les institutions palestiniennes » que, le 12 mars dernier, l’un de ses responsables a justifié le choix du Hamas de se lancer dans la compétition électorale. Au-delà de cet objectif affiché d’unité nationale, le mouvement souhaite aussi capitaliser politiquement le crédit populaire engrangé au cours de la première année de l’ère post-Arafat.

Débuté par l’arrivée de Mahmoud Abbas à la tête de l’Autorité (2), 2005 a été marqué par le retrait, en septembre, des colons et de l’armée israélienne de la bande de Gaza. Selon un récent sondage, 84 % des Palestiniens estiment que ce « désengagement » mené de façon unilatérale par le gouvernement israélien est le fruit de la résistance armée. 40 % en accordent la paternité au Hamas contre 21 % à l’ANP et 11 % au Fatah de Abbas (3). Par ailleurs, le Hamas reste crédité d’un fort capital de confiance : 46 % des sondés, contre 37 % pour le Fatah, estiment qu’il est le parti le plus à même de lutter contre la corruption.

Le parti islamiste a surtout pu mesurer son audience au cours des élections municipales qui se sont tenues en quatre vagues entre décembre 2004 et décembre 2005. Obtenant de très bons scores dans la bande de Gaza, il a aussi remporté la majorité des sièges, le 15 décembre dernier, dans plusieurs grandes villes de Cisjordanie, notamment à Naplouse et Al Bireh. Fort de ces résultats locaux, le Hamas devrait donc constituer la principale force d’opposition au Conseil législatif, face à un Fatah qui entend bien conserver la majorité des sièges, même s’il traverse, lui, une crise.

Tensions et affrontements entre courants ont émaillé les primaires organisées en novembre-décembre pour désigner

132 candidats parmi les prétendants (environ 800) à une investiture du Fatah, au pouvoir depuis dix ans. Lors de ces primaires, le 25 novembre, Marwan Barghouti, 46 ans, a recueilli 30 000 voix sur 40 000 dans sa ville de Ramallah (4). Emprisonné depuis avril 2002 en Israël (et condamné le 6 juin 2004 à cinq peines de prison à vie par un tribunal israélien), le « Mandela des territoires occupés » représente la nouvelle génération face aux dirigeants actuels tels que Mahmoud Abbas, Ahmed Qorei ou Farouk Kaddoumi, figures historiques du mouvement national palestinien, tous septuagénaires. Et il incarne ceux qui ont connu l’occupation de l’intérieur et se sont soulevés lors de la première Intifada, alors que la direction de l’OLP était en exil à Tunis. Cette « guerre » de générations a connu un développement significatif lorsque Marwan Barghouti a fait transmettre, le 14 décembre, à la Commission électorale centrale, une liste dont il est le meneur et sur laquelle figurent d’autres jeunes responsables du Fatah (5).

Fragilisé par ces dissensions internes, le Fatah demeure malgré tout la première force politique palestinienne. Et le Hamas n’est pas, loin de là, assuré du succès.

Le Hamas partenaire ?

En jouant le jeu électoral et en acceptant d’intégrer les institutions nationales, le Hamas va devoir clarifier son positionnement. Son refus de participer aux précédents scrutins était justifié par son rejet des accords d’Oslo dont découlent les élections palestiniennes. Derrière ce rejet, le mouvement : créé en 1987, au moment de la première Intifada, par la société des Frères musulmans : a pu s’installer en principale force d’opposition à une Autorité nationale tenue, elle, par son engagement dans ces mêmes accords. Tout en restant dans l’opposition, il va maintenant accéder à une visibilité, à un statut de « partenaire » sur la scène politique. Quel discours tiendra-t-il désormais sur la non-reconnaissance d’Israël, les frontières de 1948 ? Négociations, lutte armée, ou les deux à la fois ? Plus qu’auparavant, le Hamas va devoir assumer sur ces thèmes une parole publique, face à une société palestinienne qui lui fait certes crédit de ses actions sociales et de son activité de résistance mais ne se reconnaît pas forcément dans son projet de société : « Le vote en faveur du Hamas exprime plus souvent le ras-le-bol d’une situation qui ne s’arrange pas qu’une adhésion à son programme », souligne Bernard Botiveau.

Aussi, plus que la conquête immédiate du pouvoir, le Hamas vise aujourd’hui à venir se frotter de l’intérieur à l’OLP et à l’Autorité. Les relations entre eux ont souvent été ambivalentes, marquées à la fois par la répression (à la fin des années 1990, sous pression israélienne, l’ANP a arrêté et enfermé de nombreux militants du Hamas), l’affrontement mais aussi le dialogue (6). Le point d’équilibre se trouvant dans le consensus national autour de la résistance à l’occupation.

De son côté, Mahmoud Abbas semble avoir saisi tous les bénéfices que la vie politique palestinienne, et accessoirement le Fatah, peuvent tirer d’une « normalisation » du Hamas et de la prise de responsabilité du parti islamiste dans l’exercice du pouvoir (7). Un exercice rendu très difficile par l’occupation, la répression et la colonisation israélienne qui ne faiblissent pas, bien au contraire.

Le 25 janvier, Mustapha Barghouti, cousin de Marwan, incarnera avec Al Mudabara, la Nouvelle Initiative, ce que certains observateurs décrivent comme une « troisième voie », proche de la société civile structurée en Palestine par de nombreuses ONG. Lors de l’élection présidentielle de janvier 2005, il était arrivé en seconde position, recueillant 19,80 % des voix. En marge de l’affrontement électoral attendu Fatah-Hamas, sa présence lors du scrutin, comme celle du FPLP, attesteront de ce que Bernard Botiveau appelle « la profonde vitalité de la culture démocratique palestinienne ».

Le précédent de 1996

Le 20 janvier 1996, Yasser Arafat est élu président de l’Autorité nationale en recueillant plus de 88 % des suffrages exprimés. Le peuple palestinien participe ce jour-là, pour la première fois de son histoire, à des élections d’envergure nationale (des municipales avaient eu lieu en 1972 et 1976), élisant également son premier conseil législatif (CLP). Grand vainqueur du scrutin, le Fatah remporte 51 des 88 sièges. Parmi les 37 autres candidats élus « indépendants », 14 lui sont apparentés. Malgré les appels au boycott du FPLP, du FDLP et du Hamas, le taux de participation est d’environ 70 %. « Un conseil élu est à cinq minutes de la proclamation d’indépendance, et ce parlement déclarera l’indépendance [de l’Etat palestinien] avant la fin de sa mandature de trois ans » déclarait Mahmoud Abbas, alors secrétaire général de l’OLP au lendemain de l’élection. Depuis, l’occupation israélienne s’est maintenue et la colonisation amplifiée ; le mandat législatif qui devait s’inscrire dans une « phase intérimaire » de trois ans a duré dix ans. Et personne ne se risque plus à promettre l’avènement d’un Etat palestinien viable dans un délai rapproché.

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