Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er janvier 2010

Palestine. Prochaine issue, le boycott

Un an après la « guerre de Gaza », la perspective d’un Etat palestinien viable s’éloigne chaque jour un peu plus. En Cisjordanie, le mur s’étend et l’étau de la colonisation se resserre. Affaiblie, l’Autorité nationale menace de s’auto-dissoudre. Tandis que sur le plan international, le thème du boycott d’Israël reprend de la vigueur sous l’impulsion du mouvement de solidarité.

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Plusieurs milliers de manifestants venus du monde entier dans les rues de Gaza pour le jour de l’an. C’est ce que souhaitaient les organisateurs de la Marche pour la liberté de Gaza : entrer par l’Egypte pour « briser le blocus » infligé au territoire palestinien depuis que le Hamas en a pris le contrôle à l’été 2007. Partie des réseaux nord-américains (1), cette initiative a lieu un an après l’opération israélienne « Plomb durci ». Un « anniversaire » qui donne l’occasion de se remettre en mémoire l’agenda et les conséquences de cette opération qui s’est déroulée entre le 27 décembre 2008 et le 17 janvier 2009 : à l’approche de deux faits politiques lourds d’incertitudes : prise de fonction de Barack Obama à la Maison Blanche le 20 janvier et élections législatives israéliennes du 10 février, qui allaient voir la victoire de Benyamin Netanyahou : la fenêtre d’opportunité pour mener l’opération était étroite : deux mois tout au plus. Le gouvernement d’Ehud Olmert ne l’a pas laissée passer. Trois semaines de bombardements aériens et d’offensives terrestres ont fait plus de 5 000 blessés et environ 1 400 tués palestiniens, dont plus de 400 enfants. Un chiffre équivalent, selon l’association israélienne B’Tselem, à celui de tous les Palestiniens tués par l’armée israélienne entre décembre 1987 et septembre 2000, dates respectives des débuts de la première et de la deuxième Intifada (2).

Un an après « Plomb durci », la Marche pour la liberté de Gaza souligne à quel point le peuple palestinien reste abandonné : sans armée régulière et sans le soutien des puissances internationales : à son « conflit » avec Israël, disposant de l’arme nucléaire et principal allié des Etats-Unis dans la région.

MAHMOUD ABBAS AFFAIBLI

L’espoir suscité entre-temps par l’élection d’Obama n’a guère tardé à s’estomper. L’exigence d’un gel total de la colonisation des territoires palestiniens, présenté par Washington comme une condition sine qua non posée à Tel-Aviv à la « reprise des négociations » s’est vu opposer une fin de non-recevoir par Benyamin Netanyahou. Au prix, il est vrai, d’une réelle tension avec Barack Obama, comme en atteste leur rencontre escamotée du 9 novembre dernier à Washington, le premier ministre israélien peut, à ce jour, considérer qu’il a : temporairement ? : remporté le bras de fer. Fin octobre, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton l’a d’ailleurs confirmé en assurant que l’arrêt total des constructions dans les colonies n’avait « jamais été une précondition » posée par les Etats-Unis à la reprise des négociations. Offrant ainsi au vice-ministre israélien des affaires étrangères l’occasion de fanfaronner sans risquer d’être démenti : « La preuve est faite que les Etats-Unis sont nos meilleurs amis et que l’attitude ferme d’Israël sur sa position est payante » (3).

Les semaines suivant la publication, mi-septembre, du rapport Goldstone (du nom du juge sud-africain à qui l’ONU avait confié une mission d’enquête) sur la guerre de Gaza en ont donné une autre illustration. Ce rapport : qui n’élude en rien les responsabilités du Hamas : indique qu’Israël a commis des crimes de guerre, peut-être des crimes contre l’humanité, et invite le Conseil de sécurité à s’en saisir. Début octobre, Benyamin Netanyahou fait savoir que « l’adoption du rapport Goldstone porterait un coup fatal au processus de paix » et les Américains font pression sur l’Autorité nationale palestinienne (ANP) afin qu’elle renonce à soutenir un projet de résolution. Mahmoud Abbas s’exécute et tente péniblement de justifier cette position. Sous la pression de son pro-pre camp, il va finir par changer d’orientation et, finalement, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU adoptera le 16 octobre une résolution soutenant les conclusions du rapport. Un rattrapage in extremis.

Mais Mahmoud Abbas sort affaibli de cette séquence diplomatique. D’autant plus que l’Autorité qu’il dirige ne s’est jamais vraiment remise des conséquences des sanctions internationales infligées aux Palestiniens après l’élection législative de 2006. Un véritable « embargo » qui avait conduit, un an après, à l’éclatement de l’unité nationale avec la « prise » de la bande de Gaza par le Hamas. Entérinant une double cassure, politique et territoriale, au sein du mouvement national et offrant du même coup une importante victoire à Israël.

450 KILOMETTRES DE MUR

Deux ans et demi plus tard, Fatah et Hamas n’ont toujours pas réussi à s’entendre sur un programme politique et une stratégie de résistance communs. Et le Fatah a montré, lors de son 6e Congrès, début août, à Bethléem, des signes inquiétants de délitement (4). « Ça a été le congrès des Fatah, plaisante amèrement un Palestinien résidant en Cisjordanie et plutôt proche de la gauche palestinienne. A Bethléem, il y avait le Fatah égyptien, le Fatah américain, le Fatah israélien, le Fatah jordanien... Il était visible que certains groupes défendaient les visions et les intérêts de ces pays. Certains, comme l’Egypte, étaient même représentés physiquement ! Mahmoud Abbas tente difficilement de rester au-dessus de la mêlée. Mais à ce jour, les perspectives sont nulles. C’est pour cela qu’il a annoncé qu’il ne se présenterait pas aux élections : on ne voit pas d’issue. » Initialement prévues fin janvier, ces élections ne devraient finalement pas avoir lieu avant le printemps. Sur un territoire où l’occupation israélienne ne recule pas, bien au contraire.

Selon les dernières données disponibles des Nations unies, environ 450 km de mur sont aujourd’hui construits en Cisjordanie, sur un total de 709 prévus, et un peu moins de 650 checkpoints continuent d’y entraver la circulation. Le nombre de colons y avoisine aujourd’hui les 500 000 dont 200 000 à Jérusalem-Est. Et en 2008, la population des colonies a connu un taux de croissance supérieur à celui de la population israélienne.

Les rapports des organisations internationales s’empilent. Celui d’Amnesty International, rendu public le 27 octobre dernier, montre comment Israël prive ses « voisins » d’eau. Celui, récent, des Consulats européens à Jérusalem-Est dénonce « l’annexion illégale » de cette partie de la ville (5). Illustration, le 17 novembre 2009 : le gouvernement israélien annonçait le lancement de la construction de 900 nouveaux logements dans une colonie de Jérusalem-Est : où le processus de « judaïsation » de la ville se poursuit méthodiquement. Les Etats-Unis se sont dits « consternés » . Pas de quoi effrayer Benyamin Netanyahou.

La poursuite de son objectif : faire des Palestiniens les résidents de quelques bantoustans économiques au cœur d’un grand Israël : reste servie par une politique du fait accompli et de l’annexion qui bénéficie d’une impunité totale et, depuis quinze ans, d’un leurre efficace : l’hypothétique relance, toujours à venir, du « processus de paix ». Un processus qui n’a de sens que s’il s’édifie sur la base du respect du Droit international, et en premier lieu des résolutions demandant à Israël d’évacuer les territoires occupés en 1967. Privé de cette fondation, ce n’est qu’une chimère dont le retour régulier dans le débat annonce d’interminables séances de ratiocination sur le nombre de prisonniers palestiniens potentiellement libérables ou sur la durée effective d’un « gel partiel » (sic) de la colonisation. Tel celui annoncé le 25 novembre dernier par le gouvernement israélien.

CAMPAGNE BDS

Acculée, l’Autorité nationale a semblé vouloir reprendre l’initiative courant novembre. En lançant une campagne pour demander la reconnaissance de l’indépendance et en ouvrant le débat sur la possibilité d’une autodissolution qui mettrait les Etats-Unis et l’Europe face à leurs responsabilités. Israël s’en émeut et conteste le caractère unilatéral de la démarche.

Il est vrai que cela s’ajoute à d’autres annonces qui, ces derniers temps, inquiètent Tel-Aviv. Fin novembre, l’Union européenne pondait une déclaration aspirant à voir « Jérusalem comme future capitale de deux Etats » . La proposition suédoise, bien moins consensuelle, d’y reconnaître Jérusalem-Est comme capitale d’un futur Etat palestinien n’a, au final, pas été retenue mais elle avait beaucoup irrité Israël. Qui a pu, dans cette passe d’armes, compter sur le soutien de Paris.

Surtout, le thème du boycott remis au centre du débat par la campagne BDS : Boycott-désinvestissement-sanction : menée par des ONG palestiniennes et des organisations associatives, syndicales et politiques internationales, semble pren-dre. Le 17 septembre 2009, au lendemain de la publication du rapport Goldstone, les syndicats britanniques (TUC), représentant plus de 6 millions de travailleurs, adoptaient une motion pour la construction d’un mouvement de masse pour le boycott des produits israéliens. Quelques semaines avant, la Commission parlemen-taire brésilienne des affaires étrangères recommandait que le Parlement ne ratifie pas un accord de libre-échange entre le Mercosur (6) et Israël tant que ce dernier n’accepterait pas « la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 » . Une recommandation de poids quand on sait par exemple que le Brésil est à lui seul le troisième marché d’exportation israélien. Le 6 septembre 2009, la Norvège annonçait qu’elle retirait ses fonds d’une société israélienne, Elbit Systems, accusée d « implication intensive dans la construction de la barrière de séparation » .

Autant de démarches qui dénotent la volonté croissante, et de plus en plus répandue, des peuples à certains dirigeants, de mettre fin à l’impunité d’Israël. Tout simplement parce que, comme le rappelle la motion du TUC, « c’est seulement quand un Etat palestinien indépendant, démocratique, contigu et viable, sera créé, vivant aux côtés d’un Etat israélien sûr, qu’il existera une chance de paix et de stabilité au Moyen-Orient » .

E.R.

1. www.gazafreedommarch.org

2. Lire Regards n°59, février 2009

3. Le Monde, 3 novembre 2009.

4. Lire Julien Salingue, « Congrès de Béthléem, la seconde mort du Fatah », 18 août 2009, sur www.france-palestine.org

5. Publié en France en exclusivité le 10 décembre sur www.nouvelobs.com

6. Le Marché commun du Sud.

Paru dans Regards n°68, janvier 2010

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