Accueil > monde | Par Marion Rousset | 1er avril 2006

Paolo Flores d’Arcais : « Notre centre-gauche est en fait une droite centre-gauche »

En 2002, Nanni Moretti organise des rondes citoyennes autour de la RAI ou du palais de justice. Pourquoi ce mouvement est-il resté lettre morte ? Paolo Flores d’Arcais, philosophe, en fut l’un des initiateurs. Retour sur cette expérience.

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Que reste-t-il du mouvement initié en 2002 et des espoirs qu’il portait ?

Paolo Flores d’Arcais (1). Un mouvement de la société civile, en tant que mouvement spontané, ne peut que disparaître dans de brefs délais. Pour durer, il aurait fallu qu’il se structure de façon formelle et se transforme en parti, par exemple. Le contexte politique et émotionnel était spécifique. Berlusconi venait de former son nouveau gouvernement. A cause des divisions du centre-gauche et de querelles idiotes, il avait gagné les élections avec une majorité parlementaire écrasante. Alors qu’il prenait des initiatives antidémocratiques, contraires à la Constitution, mettant en place un régime populiste, l’opposition des partis était presque inexistante. La volonté de réagir a grandi sur ce terreau. Des éléments symboliques sont venus se greffer là-dessus : lors de l’inauguration de l’année judiciaire, cérémonie très institutionnelle, le procureur général de Milan, Francesco Saverio Borelli, a prononcé un discours très dur contre le gouvernement qu’il a accusé de détruire la légalité. Ces mots symboliques ont eu une résonance énorme. Il a dit : « Face à ce qui détruit l’essence de la justice, il faut résister, résister, résister, comme sur la ligne du Piave. » Il a répété trois fois le verbe « résister » en référence évidente à la Deuxième Guerre mondiale. La « ligne du Piave » a aussi une connotation patriotique : pendant la Première Guerre mondiale, c’est sur cette ligne que l’Italie, presque défaite, a organisé sa dernière défense. Par ailleurs, à la fin d’un meeting de centre-gauche très traditionnel, Nanni Moretti a demandé la parole et il a prononcé un J’accuse bref et sévère contre les dirigeants du centre- gauche. Son intervention se terminait sur cette phrase : « Avec ces dirigeants, nous ne gagnerons plus jamais pour des générations et des générations. » Les deux événements ont eu un retentissement immédiat sur les médias et un impact énorme sur l’opinion publique. Puis, il y a eu un effet boule de neige. A la fin du mois de juillet, alors qu’une nouvelle loi anticonstitutionnelle venait d’être promulguée, nous avons lancé avec Nanni Moretti et l’universitaire Francesco Pardi une grande manifestation nationale. Le 14 septembre, l’Italie a connu un rassemblement de plus d’un million de personnes auto-organisées, sans moyens, sans rien. Mais ces actions sont restées liées à une situation conjoncturelle. Les états d’âme à la base de ce soulèvement n’ont pas disparu. Berlusconi a continué, donc les raisons de se révolter ne sont pas venues à manquer. Mais l’opposition s’est un peu réveillée, certes avec beaucoup de contradictions. Donc le mouvement a fini par s’éparpiller, sans se dissoudre totalement.

Quel rôle ont joué les intellectuels ?

Paolo Flores d’Arcais. Ce n’était pas un mouvement d’intellectuels. Parmi les animateurs, il y avait tout au plus quatre personnes qui pouvaient entrer dans la typologie classique à la française. La plupart étaient des citoyens lambda. On s’est même demandé alors pourquoi si peu d’intellectuels avaient fait partie des initiateurs, voire même des sympathisants du mouvement. Au sein du noyau le plus étroit des organisateurs, seuls Nanni Moretti, Francesco Pardi et moi entrions dans cette catégorie. Les autres étaient avocats, journalistes, éditeurs, mais ce n’était pas des intellectuels à la Umberto Eco.

Les prises de position de Sabina Guzzanti, Nanni Moretti et Umberto Eco sont-elles des initiatives isolées ? Paolo Flores d’Arcais. Ce sont des initiatives isolées dans le sens où elles ne sont pas concertées. Mais elles expriment l’essence de l’urgence face à un danger. Si Berlusconi gagnait et gouvernait encore cinq ans, ce serait la fin de la démocratie en Italie. Des intellectuels comme Umberto Eco, qui nous avait accusés d’exagérer quand nous parlions du régime antidémocratique de Berlusconi, ont changé d’avis. Mais leur réveil est un peu tardif ! Vu leur prestige international, s’ils s’étaient manifestés quand le mouvement a commencé, ou avant, la vie pour ce régime aurait été plus difficile et surtout, cela aurait encouragé l’opposition du centre gauche à s’engager. Mais sur cette terre aussi, et pas seulement aux cieux, les derniers seront les premiers. Donc, bienvenue à Umberto Eco et à tous ceux qui ont compris la gravité de la situation. D’autres en étaient conscients, comme l’écrivain Antonio Tabucchi qui va publier un recueil de ses textes politiques et civiques, Sabina Guzzanti, Dario Fo, Moni Ovadia, acteur, auteur et traducteur de théâtre yiddish. Mais cette insurrection morale nécessaire a fait défaut au début. Maintenant, la crainte du berlusconisme est plus répandue.

Ce n’est pas trop tard ?

Paolo Flores d’Arcais. J’espère que non. Mais nous vivons une crise profonde. Si, comme en France ou en Allemagne, les élections italiennes opposaient le centre- droit au centre-gauche, nous serions dans une démocratie normale, et normalement en crise, voire dans une éclipse du modèle représentatif. Le problème, c’est que ces deux fronts n’existent pas chez nous. D’un côté, le péronisme extra-démocratique de Berlusconi n’a rien à voir avec le centre- droit occidental incarné par Thatcher, Chirac ou Merkel. De l’autre, notre centre- gauche est en fait une droite centre-gauche. Une série de personnalités politiques de la coalition considèrent Zapatero, qui est un réformiste modéré, comme un enragé ultrabolchevique ! La situation est très préoccupante.

/(1) Paolo Flores d’Arcais, philosophe, est directeur de la revue politique Micromega./

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