Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er novembre 1997

Papon, le passé rattrapé

Entretien avec Denis Peschanski

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Voir aussi A lire La cour d’assises, à Bordeaux, juge l’homme Maurice Papon, et non le régime de Vichy. Mais ce procès nous donne l’occasion de mieux connaître l’attitude des hauts fonctionnaires pendant les années noires.

Le procès Papon est celui du secrétaire général de la préfecture de Gironde sous l’occupation. L’homme étant un des derniers protagonistes de la mise en oeuvre de la politique de Vichy, ne s’agira-t-il pas du procès du régime ?

Denis Peschanski : C’est un des trois enjeux principaux du procès. Le premier se situe sur un terrain strictement judiciaire. Ce tribunal juge un homme pour des crimes perpétrés à une date donnée dans un endroit donné. Les juges ne disent pas l’histoire, ils disent le droit.

Mais, c’est le deuxième enjeu, la société dans sa majorité au vu des sondages, et l’essentiel des parties civiles souhaitent faire le procès de Vichy et ses hauts fonctionnaires. Le décalage entre cette demande sociale et ce que peut faire la justice, créera nécessairement une frustration, quelle que soit l’issue du procès. Reste l’enjeu pédagogique. Est-il possible de profiter du procès pour mieux faire comprendre le régime de Vichy, sa politique d’exclusion, son rôle dans la mise en oeuvre de la solution finale voulue par les Allemands, l’attitude des hauts fonctionnaires pendant les années noires ? Oui à condition de situer cette parole historienne en marge du procès, sans interférence avec lui.

La justice traite toujours de cas singulier ; pour éclairer la cour, elle convoque les compétences nécessaires, dont celles des historiens. L’histoire implique de partir de cas pour analyser un groupe, une période, une situation... D’une certaine façon, ces deux démarches sont antinomiques. L’histoire ne s’écrit pas au prétoire ; le juge ne peut pas dire l’histoire. L’historien ne peut pas dire le droit. Une éventuelle confusion des rôles, déjà marquée ces dernières années, impliquerait un dérapage incontrôlé.

Vous parlez " d’illusion technocratique " à propos de la haute administration de Vichy. N’y avait-il pas de parti pris idéologique ? Et qu’en est-il de la responsabilité particulière des élites françaises à cette époque, par exemple les magistrats qui ont établi les statuts des juifs en octobre 1940 et en juin 1941 ?

D. P. : S’il ne faut pas négliger la connivence idéologique évidente et importante avec les valeurs de l’Etat français, les ressorts essentiels de l’attitude des hauts fonctionnaires sont ailleurs. L’obéissance est au coeur de la culture des fonctionnaires à l’époque. Comme l’a montré Marc-Olivier Baruch dans son ouvrage (1), ce devoir n’a été que très rarement compensé par un devoir d’éthique. Le contre exemple type est Jean Moulin. Le corollaire de l’obéissance est l’irresponsabilité, les fonctionnaires appliquant des ordres de leur tutelle, dont ils ne pouvaient assumer la responsabilité. Ce couple obéissance-irresponsabilité explique le traumatisme de ceux qui, nombreux, ont malgré tout dû rendre des comptes à la Libération. Ce comportement est certes difficile à comprendre aujourd’hui mais il est indispensable de prendre en compte la perception qu’avaient les contemporains de leur situation, non de projeter nos cadres de pensée actuels.

Autre ressort important : nombre de ces hauts fonctionnaires voulaient affirmer la souveraineté de l’Etat français sur tout le territoire, zone occupée comprise, quitte à prendre en charge la réalisation des objectifs de l’occupant, jusqu’à cogérer la mise en oeuvre de la solution finale en 1942.

Enfin, dernier ressort, l’illusion technocratique répond à l’opportunité que semble leur offrir la défaite. Libérés de ce qu’ils conçoivent comme des entraves, des contraintes de la démocratie parlementaire, en fait les contrôles qu’implique un système démocratique, ils s’imaginent pouvoir mettre à exécution les solutions miracles qu’ils avaient conçues. Bouthillier, en charge de l’économie et des finances entre 1940 et 1942, a raconté avec fierté après guerre comment il avait réussi à faire " fonctionner la machine " malgré tout, en oubliant de préciser que le prix à payer était la mise au service du Reich de l’économie française. Cela semblait lui importer peu au regard de sa réussite technique.

La connivence idéologique n’était peut-être pas décisive concernant la révolution nationale prônée par Pétain. L’idéologie ne prend-elle pas le visage de l’antiparlementarisme, par exemple ?

D. P. : Il n’était pas indispensable d’être un fervent soutien de la révolution nationale et l’ordre moral pour être un fonctionnaire obéissant. Dans une étude que nous avons mené sur la préfecture de police de Paris (2), Jean-Marc Berlière et moi, nous avons constaté que les principaux responsables de la police avaient fait l’essentiel de leur carrière, et pour cause, sous la Troisième république. Mieux encore, Lucien Rottée, directeur des renseignements généraux pendant les années noires, eut une promotion accélérée dans les années 30 pour avoir joué un rôle majeur le 6 février 1934 dans la défense de la république menacée par les ligues fascistes.

Il n’empêche que les années 30 voient l’antiparlementarisme et l’anticommunisme se répandre largement, exacerbés par la victoire du Front populaire et par la montée des périls. L’idée prévaut que les institutions de la Troisième république ne permettaient pas de mobiliser militairement et moralement la population.

Pensaient-ils que l’exécutif n’était pas assez fort ?

D. P. : C’est la version douce. Beaucoup appelaient de leurs voeux un pouvoir fort, capable de mener les énergies. Mais d’autres également seront bientôt convaincus, à l’image des gouvernants de Vichy, que les responsables de la défaite sont à chercher dans les forces de l’anti-France, à savoir le juif, le communiste, le franc-maçon, l’étranger et donc que l’occupation ne peut être qu’un symptôme. On ne lutte pas contre un symptôme, on doit en chercher les causes profondes. Régénérer la France, tel doit être l’objectif, qui passe par l’exclusion des éléments dits impurs, et le rassemblement des éléments dits purs, autour de valeurs traditionnelles : travail, famille, patrie, ordre, piété...

L’absence du devoir d’éthique s’est-il mêlé à l’antisémitisme dans l’administration ? Et que dire alors de l’absence de réactions du reste de la population, du moins entre 1940 et 1942 ?

D. P. : Distinguons ceux qui promulguent les lois, ceux qui les appliquent et la population. Ils n’avaient pas les mêmes responsabilités et encore moins les mêmes préoccupations. Pour résumer l’attitude de la population, disons qu’elle a manifesté au mieux de l’indifférence entre 1940 et 1942 devant l’antisémitisme d’Etat vichyssois. On y trouvera la trace d’un antisémitisme larvé, mais n’oublions pas le poids des contraintes quotidiennes, que ne partageait pas un secrétaire général de préfecture, par exemple. En 1942, l’opinion bascule devant le spectacle ou le récit des rafles et des déportations. Tous les rapports de préfets témoignent du rejet massif de ces mesures et de l’émotion qu’elles suscitent. Quant aux hauts fonctionnaires, ont-ils été antisémites ? Tous les cas de figure sont possibles, de la résistance active (rare) à la conviction idéologique en passant par la simple obéissance : c’est un des objets de ce procès de déterminer où se situe Papon dans cette échelle.

A la Libération, il y eut des oppositions très violentes sur la façon dont l’épuration devait être conduite : qui sanctionner et jusqu’à quel point ? Les controverses se poursuivent...

D. P. : On ne doit pas sous-estimer l’ampleur de l’épuration à la Libération. C’est même la plus forte que les fonctionnaires aient connue dans l’histoire de France. Mais même avant le débarquement de Normandie, la question s’est posée en une alternative claire : épurer massivement l’administration, c’est se priver de compétences pour reconstruire un pays exsangue ; garder l’essentiel de la fonction publique, c’est menacer la reconstruction de l’identité nationale et la recomposition du corps social. Pour aller au plus simple, la consigne fut d’y regarder de très près pour ce qui concernait les préfets, voire les sous- préfets et d’être bien moins regardant aux échelons inférieurs. Si ce n’est dans certains corps exposés, comme la police, où les instructions furent nombreuses. Quant à savoir quelles peines furent prononcées, et effectivement exécutées, c’est une autre histoire. On remarquera l’actualité de toutes ces questions, qui se posent à chaque changement de régime.

Reste la place de la Shoah dans l’épuration. Elle fut marginale. On inculpait, condamnait et exécutait éventuellement pour trahison (article 75 du code pénal), visant la collaboration et la répression anti-résistante. Le procès de Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives en 1941 et 1942, l’illustre : les persécutions antisémites étant au centre de l’accusation, il affirma ses convictions antisémites et souligna qu’il répondait à des lois relevant de Vichy, hors de toute pression allemande. Il ne fut condamné qu’à dix ans de prison. Imaginez qu’on défende aujourd’hui une telle ligne devant un tribunal ! Cela montre assez l’évolution de l’incrimination et de la connaissance au cours des années, et au-delà, celle de l’opinion française.

* Chargé de recherches au CNRS (Institut d’histoire du temps présent), historien du communisme français et de la France des années noires.Il vient de publier, Vichy 1940-1944, contrôle et exclusion, éditions Complexe, collection " questions au XXe siècle ", 209 pages, 120 F.

1. Servir l’Etat français, l’administration en France de 1940 à 1944, Fayard, 1997, 737 pages, 180 francs.

2. Pouvoirs et polices au XXe siècle, Europe, URSS, Etats-Unis, Japon, éditions Complexe, 1997.

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