Accueil > N° 4 - novembre 2010 | Par Marion Rousset | 8 novembre 2010

Parce qu’elles le valent bien

Dans La femme unidimensionnelle , Nina Power dénonce un féminisme très en vogue. On veut nous faire croire qu’être une femme libérée, c’est consommer, s’éclater, être une bonne secrétaire

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J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf . » Ainsi parlait Virginie Despentes dans King Kong théorie (2006) qui, envoyant valser le politiquement correct, tentait de bâtir un nouveau féminisme. C’est aussi l’ambition de Nina Power, jeune philosophe anglaise dont le premier ouvrage, La femme unidimensionnelle , vient tout juste d’être traduit en français.

Ce petit livre est dirigé contre celles qu’elle appelle les «  féministes positives et béates  ». Telle la New-Yorkaise Jessica Valenti qui bat des records de popularité aux Etats-Unis et dont le blog Feministing.com, avec ses 600 000 visiteurs par mois, lui a valu un portrait flatteur dans Libération. Pour Nina Power, «  rabâchant la vieille antienne du « moi aussi je croyais que toutes les féministes étaient déprimées et poilues », Valenti fait de son mieux pour nous vendre son manifeste féministe, dans toute sa fausse radicalité : « Aimer son corps peut devenir un acte révolutionnaire », conclut-elle, contemplant son nombril avec une joie curieuse, tandis qu’autour d’elle tombent en poussière des siècles d’activisme politique . »

Jessica Valenti est en quelque sorte la caution « féministe » des magazines féminins, de la publicité ou de séries télé comme Sex and the City. Il se dessine dans les médias un portrait-type de la féminité qui laisse entendre que l’émancipation des femmes se serait réalisée dans «  le paradis consumériste des petits plaisirs « coquins », des pendants d’oreille à l’effigie du petit lapin Playboy et de l’épilation du maillot  ».

Des êtres pragmatiques

Ce que pointe l’auteur, c’est le succès d’un féminisme contemporain, en particulier américain, « colonisé par le consumérisme et les idéologies du travail actuelles ». Un féminisme répondant parfaitement aux exigences du marché. Il s’avère par exemple fort utile dans un contexte marqué par la précarité du travail et la montée des métiers de secrétariat ou de télémarketing, en agence d’intérim comme en centre d’appel, d’inciter les femmes à se considérer comme des êtres pragmatiques et équilibrés, doués de qualités relationnelles et capables d’empathie.

«  L’actuelle imago de la jeune femme débrouillarde est opportunément celle qui convient le mieux au genre de travail disponible sur le marché, mais cela ne veut pas dire que d’ici quelques années on n’en reviendra pas à l’image de la furie dérangée du bulbe . » De fait, au Royaume-Uni, la gent féminine vient grossir les rangs des agences de travail temporaire qui possèdent d’ailleurs souvent des noms de fille et des logos rose bonbon.

Autopromo

Ce lien entre sexe, métier et flexibilité est présenté comme existentiel : pour être une bonne professionnelle, il est moins besoin de posséder des compétences spécifiques que d’être soi. Le fait est que l’être intime et l’être social ont de plus en plus tendance à se rejoindre. Jusqu’au corps et aux émotions, rien ne doit échapper à la domination. A l’extérieur, le salarié a incorporé le devoir de se comporter en ambassadeur de son entreprise et le chômeur, en « CV ambulant ». Il faut être constamment joignable par mail ou par téléphone. Sur Facebook, se mêlent amitiés personnelles et réseau professionnel. La vie n’est plus ailleurs. Il faut se vendre. Nina Power va même plus loin : chacun serait devenu sa propre publicité. C’est d’ailleurs la force du néolibéralisme d’avoir fait de l’engagement salarial non plus seulement le moyen d’acquérir des biens, mais le lieu de la «  réalisation de soi  », transformant la contrainte en joie comme l’explique bien Frédéric Lordon (voir interview page 84).

Voilà qui explique aussi que des « femmes capital TM » (marque déposée) consentent sans colère à se soumettre à une parodie de libération mise en scène par un « féminisme TM ». Aujourd’hui, être une femme libérée, c’est se divertir en achetant un vibromasseur, se sentir bien dans sa peau en allant danser en boîte, ou se réaliser dans un job précaire qui exige d’être à l’écoute des autres. Que dire sinon que cette pseudo-émancipation relève plus de ce que le langage managérial appelle le « développement personnel » que d’un projet politique utopique.

En dissimulant «  un renforcement des chaînes  », elle dresse même un écran de fumée empêchant de penser les transformations du travail, de la sexualité et de la culture. Car Nina Power en appelle à des changements de fond. Et pas seulement à une égalité toute symbolique dans les cercles du pouvoir. «  Nous devrions peut-être moins nous soucier de la représentation que des problèmes idéologiques de fond  », estime l’auteur qui rappelle que «  la droite s’est récemment emparée de l’idée selon laquelle des femmes, des homosexuels, des individus issus de minorités ethniques doivent accéder à des « postes à responsabilité  » ».

Elle cite en vrac Condoleezza Rice, Ayaan Hirsi Ali et Pim Fortuyn : une va-t-en-guerre, une néoconservatrice et un homme politique farouchement hostile à l’immigration... La France de Nicolas Sarkozy s’est elle aussi illustrée en la matière, propulsant Rama Yade, Fadela Amara ou Rachida Dati. Mais il ne suffira pas d’un ravalement de façade, semble dire Nina Power, pour effacer les inégalités. Soit dit en passant, la France est plus mal classée encore que la Grande-Bretagne selon la dernière étude du Forum économique mondial. Dans le domaine spécifique du «  ressenti d’égalités de salaire à travail égal  », l’Hexagone ne décroche que la 127e place sur 134.

Pourtant, ce n’est pas faute d’invoquer le « féminisme », un mot devenu fourre-tout, jusque dans les plus hautes sphères et par ceux-là même qui furent ses ennemis. L’émancipation des femmes est aujourd’hui prétexte non seulement aux idéologies les plus consuméristes, mais aussi aux politiques les plus belliqueuses, comme en Afghanistan et en Irak.

Revendication élyséenne

«  De nos jours, le féminisme sert à tout, sauf au combat pour l’égalité réelle : il sert à vendre des baskets, à justifier les mutilations corporelles, à convaincre les femmes de faire du porno, à permettre aux hommes d’être relaxés d’une accusation de viol, à faire en sorte que les femmes se respectent elles-mêmes parce qu’elles utilisent le shampoing qui booste l’amour-propre. Pas étonnant qu’on en fasse aussi une raison de bombarder les femmes et les enfants  », ironise Katherin Viner dans un article du Guardian , « Feminism as imperialism ».

Une question se pose de manière plus brûlante en France qu’ailleurs : celle du rapport aux musulmanes. La controverse autour du voile et de la burqa, en déchirant la gauche, a contribué à donner de la force à un « féminisme d’Etat » revendiqué jusqu’à l’Elysée. Nicolas Sarkozy dénonçait en 2007 «  ceux qui veulent soumettre leur femme, ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou le mariage forcé, ceux qui veulent imposer à leurs soeurs la loi des grands frères, ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le souhaite  ».

Le sociologue Eric Fassin résume bien les sous-entendus d’un tel discours : «  On n’a rien contre l’islam ; mais on se découvre féministe aux dépens des musulmans . » Le livre de Nina Power regarde en face les masques grimaçants d’un féminisme intolérant et inégalitaire qui s’est imposé dans l’espace public.

Marion Rousset

À LIRE

La femme unidimensionnelle , de Nina Power, éd. Les Prairies ordinaires, 12 ?.

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