Accueil > politique | Éditorial par Roger Martelli | 1er juillet 2008

Pas de farniente...

Je sais : cela ne se fait pas à la veille du repos estival.

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Le soleil, la mer, le farniente... Tout va bien et on voit la vie en rose (sic !). Et pourtant, cet éditorial exprimera une inquiétude. Pas du désespoir : rien de ce que j’énoncerai n’est une fatalité ; tout peut être conjuré. Mais si rien de significatif ne s’affirme dans l’espace politique, je redoute le pire.

La première interrogation touche au mouvement social. Il ne s’est pas interrompu depuis la première moitié des années 1990, après le tassement de la décennie précédente. La lutte salariale se maintient, sur le dossier des retraites comme sur les suppressions d’emplois ou dans l’élan pour contenir la casse des services publics. De même, se poursuit inlassablement la mobilisation contre tous les dénis de droits, les expulsions, les discriminations, les carences de la loi, le mépris à l’égard de tous les « sans ». Face à l’inacceptable, la colère peut produire de la révolte, soudaine, violente, désespérée parfois, dans les usines abandonnées comme dans les banlieues malmenées. Mais, pour l’instant, la lutte collective organisée, syndicale ou associative, l’emporte sur la révolte pure. Seulement, voilà : en dehors de quelques cas symboliques (le CPE par exemple), les luttes ne débouchent pas sur des succès tangibles, face à un gouvernement qui refuse et un patronat qui compte sur l’usure et la peur de la « mondialisation ». Devant ce butoir, que faire ? La crainte existe (comment ne pas le comprendre ?) du baroud d’honneur débouchant sur le solo funèbre, comme cela advint aux mineurs et aux syndicats anglais, au plus fort des « années Thatcher ». Or, si le bras de fer solitaire apparaît risqué, la tentation est grande du repli : plutôt quelques gains, même réduits, qu’une immense défaite... Le problème est que l’on sait que la lutte défensive n’a jamais été propice aux grandes avancées. Sans perspective expansive, on limite la casse, à la rigueur, et pas toujours ; on ne bâtit pas une donne nouvelle.

Passons au terrain politique... L’année 2008 nous aura installé, un peu plus dans un système politique bloqué et bloquant. Le bipartisme, bon an mal an, s’incruste dans nos mœurs. La droite perd les élections locales, mais l’UMP rafle ses dépouilles ; la gauche s’en sort bien, fait son meilleur score municipal depuis trente ans, mais le PS seul en bénéficie. L’évolution institutionnelle va accentuer le phénomène. Qu’est-ce que le « parlementarisme rationalisé » que l’on nous propose ? Non plus le présidentialisme régalien à la française, mais le présidentialisme anglo-saxon. Un modèle, entre nous soit dit, où le législatif n’est pas rabaissé (la Chambre américaine des représentants et le Sénat ne sont pas des Parlements croupions), mais où il ne délimite pas le cadre des grands choix. Dans ce modèle présidentialiste inédit en France, l’orientation générale de l’action publique est définie par l’institution présidentielle ; le Parlement vote des lois (dont l’importance est réduite par le règlement, le contrat et la norme européenne) et contrôle l’exécutif. Il corrige et met en forme ; il ne décide pas du sens.

En outre, la contrepartie d’une fonction législative non négligeable est dans le fait que ceux qui l’exercent ne remettent pas en cause sur le fond la « règle du jeu » économico-sociale. La régulation de l’action parlementaire, dans l’esprit présumé raisonnable de la « bonne gouvernance », est confiée aux parlementaires eux-mêmes, ou plutôt à des majorités parlementaires qui s’opposent, mais partagent la conviction que la volonté publique s’exerce dans un cadre de rationalité appuyé sur les règles du marché. Ce marché est plus ou moins « régulé » selon la famille qui domine ; dans tous les cas, c’est lui qui impose ses « contraintes », celle de la rationalité marchande et de la profitabilité. Au mieux, on explique que l’on veut une économie de marché mais pas une société de marché ; le problème est que, depuis plus de vingt-cinq ans, l’économie de marché n’a jamais rien produit d’autre qu’une société de marché, une société où la règle marchande est devenue le critérium de toute action sociale, publique comme privée.

Faisons le lien entre le premier constat :l’état de la conflictualité sociale : et le second, sur l’état du champ politique. Si l’horizon majoritaire est borné durablement par l’inéluctabilité de la norme libérale, que faire d’autre que de penser l’action sociale comme un moyen d’agir à la marge, pour donner une coloration sociale maximale à l’empire libéral du capitalisme mondialisé ? On sait comment fonctionne historiquement un tel système : un jeu de conflit-négociation permanent entre les « acteurs sociaux » pour gérer socialement les marges de manœuvre laissées par les marchés et, de temps à autre, des crises et des flambées de révolte pour parvenir à faire bouger les équilibres définis par en haut.

Si nous n’y prenons pas garde, nous resterons dans un jeu de rôles fermé : ou bien l’on accepte de jouer le jeu du pouvoir dans des cadres très circonscrits, sans marge de manœuvre ou dans des marges réduites ; ou bien on s’extrait du jeu institutionnel pour peser à la marge, dans le lobbying, la recherche de poches de contre-pouvoirs ou dans la contestation minoritaire. Mais n’avons-nous pas mis le doigt dans cet engrenage ? La lutte sociale se maintient mais hésite sur ses possibilités réelles, dans un jeu politique où la « vague rose » d’hier est contestée par un libéral-populisme sarkozyen ou berlusconien agressif. La gauche est cantonnée dans un choix drastique entre une gauche « utile » et donc recentrée et une extrême gauche critique mais installée sur les marges. Le mouvement social cantonné dans un rôle subalterne et une gauche durablement déséquilibrée : si nous acceptons ce duo, nous quittons le cycle de mobilisation-radicalisation ouvert en 1993-1995.

Pour l’instant, le jeu est fermé. Pourtant, la situation actuelle n’est que le fruit d’une conjoncture, le résultat des rencontres manquées, des initiatives de convergence ratées, notamment en 2006-2007. Elle n’est pas encore un fait de culture. Les forces ne manquent pas encore pour essayer de rompre le cycle infernal de la dispersion et de la dépression. L’appel de Politis (1), signé par plusieurs milliers de personnes, en est la plus récente manifestation.

L’an prochain les électeurs devront à nouveau se prononcer, sur la question européenne. Les élections européennes sont en général une occasion extraordinaire d’expérimenter. Allons-nous laisser une fois de plus passer l’occasion d’expérimenter dans la bonne direction ? Si, une fois de plus, nous ne parvenons pas à cette expérimentation, nous laissons le trait de conjoncture (la dispersion des forces d’alternative) devenir un fait de culture. Or les kystes culturels, c’est profond et ça dure longtemps.

Sur ce, bonnes vacances...

R.M. 

1. http://www.politis.fr

Paru dans Regards n°53 été 2008

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