Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 6 mai 2008

Passage à l’âge adulte

Dans Le premier venu, les adolescents des autres films de Jacques Doillon sont devenus de jeunes adultes, pris dans le jeu de l’amour et du hasard. Mélancolie, remontées d’enfance, fragilité, affrontement brutal à la vie.

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Le cinéma de Jacques Doillon a presque toujours fait la part belle aux enfants et aux jeunes adolescents. Dans Le premier venu, les personnages sont devenus des adultes, enfin presque car ils ont encore des comportements d’enfance tout en ayant à faire face à des responsabilités que les conditions de vie rendent difficiles à assumer. Dans le jeune père frustré on reconnaît Thomas Géraldin, héros du Petit criminel (1990) qui, enfermé dans la voiture d’un flic, cherchait éperdument à retrouver sa sœur. Si les films de Doillon se font écho, il n’y a pas forcément répétition. C’est ce qui fait la richesse de sa filmographie.

Des vies cabossées

A quoi joue Camille, grande gigue assez masculine, au regard rarement dévoilé, qui s’accroche à Costa au pas rapide et nerveux ? Au gendarme et au voleur ? Au jeu de l’amour et du hasard ? Peut-on, en cinq jours, redonner un nouvel élan à des vies cabossées, dans ces magnifiques paysages de la Baie de Somme, du Crotoy à Valéry-en-Caux, aussi contrastés que les sentiments des personnages qui ont à peine quitté l’adolescence ?

Dès le générique du Premier venu de Jacques Doillon, éclate un prélude de La Sérénade interrompue de Claude Debussy, qui ouvre, scande les jours qui passent et clôt le film. Avec autant de force inattendue surgissent à l’écran un garçon et une fille en pleine dispute, sans que l’on sache vraiment ce qui les oppose : une histoire de pull donné puis rendu, une relation sexuelle peu claire, la douleur, pour le garçon, de ne pas avoir vu sa petite fille depuis trois ans ? Très vite, on fait connaissance avec d’autres personnages : un copain d’enfance de Costa, Cyril, devenu flic (Guillaume Saurrel qui, lui aussi, joua le rôle d’un voyou dans un autre film de Jacques Doillon, Carrément à l’ouest). Ils n’hésitent pas à entrer dans l’étrange jeu où les entraîne le personnage central du film, la jeune adulte, Camille, interprétée dans ce premier rôle par Clémentine Baugrand, dont Jacques Doillon préserve la part de mystère jusqu’à la fin du film. On perçoit nettement que le cinéaste est fasciné par elle, tout en aimant tous ses personnages, chacun à sa façon. Lorsque Camille n’hésite pas à frapper à la porte de Mathilde, mère de la petite fille de Costa, elle est fraîchement reçue par une femme blonde et drue, au parler franc : « Vous êtes qui ? », lui demande-t-elle. Pleine de larmes retenues, elle lui jette à la figure, avant de la mettre à la porte, l’absence du père, sa vie quotidienne où elle gagne à peine le Smic en serrant des cadenas et des serrures... La petite fille assiste à la scène, silencieuse. Camille ne renonce pas.

Déplacements

C’est un film de quête, de déplacements, d’une chambre à l’autre, du bord de mer aux étangs où les chasseurs de canards viennent se cacher dans les huttes quand c’est la saison, et que les « appeaux » (faux canards) attirent les vrais canards de passage. Mélancoliques, les deux garçons se rappellent les « appeaux » de leur enfance, en bois colorés et non pas en plastique comme aujourd’hui. Ces remontées d’enfance dans les huttes où se sont réfugiés les garçons, sont des moments d’apaisement dans ces espaces clos, ou largement ouverts sur la mer, alors que chaque jour apporte son lot de coups, d’attitudes ambiguës, d’agressions, de désespoir. Alors que la densité du ciel change, celle des sentiments est à l’unisson. En même temps, le film est structuré de telle façon que chaque jour l’action avance, avec des moments de recul, quelquefois de complicité, de tendresse vite balayée de larmes. Des projets de voyage prennent forme qui n’ont aucune chance d’aboutir, mais il y a comme un frémissement, plus fort chaque jour, qui, à la fois, inquiète les spectateurs mais aussi les rapproche de plus en plus de ces personnages aux agissements imprévisibles : que ce soit le vieux père de Costa ou la petite fille, bavarde et soudainement mutique. Costa se désespère. « Elle ne m’appellera jamais papa. »

Il est évident que Camille est le moteur du film, sans que soit bien clair ce qui la fait agir, son rapport à la morale courante, à l’argent. Quand Costa part avec son ancienne femme rejoindre leur petite fille et que, restés seuls dans la hutte des chasseurs de canards, face à face, Cyril dit simplement à Camille : « Ça va aller », Jacques Doillon nous a tellement fait ressentir la fragilité de chacun des personnages, qu’une inquiétude nous travaille.

Ouverture

Les films de Jacques Doillon nous laissent rarement indifférents, et particulièrement Le premier venu. Il en a réalisé d’autres, comme Ponette, par exemple, qui a soulevé de grands débats. Le premier venu n’est pas de cette veine, mais lorsque le film se termine, que le chant des oiseaux se fait entendre dans ce paysage particulèrement apaisant, la musique de Debussy n’arrive pas à balayer notre appréhension. Nous nous sommes attachés fortement à ces personnages, sauf à l’agent immobilier, victime détestable, et nous continuons au cinquième jour à attendre la suite des événements, tant le film continue à vivre en nous. Cela est dû sans doute au grand talent de Jacques Doillon d’avoir évité les méfaits de la psychologie et de laisser le film ouvert, comme si tout pouvait encore arriver. Le cinéaste n’a cessé de nous surprendre par l’arrivée brusque des personnages si bien que maintenant, c’est dans notre tête que ça se passe, sans que nous arrivions à élucider la très secrète personnalité de Mathilde. Luce Vigo

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