Accueil > Société | Par Henri Maler | 1er juin 1996

Passerelles pour l’utopie

L’intellectuel ne vit pas en état d’apesanteur sociale : est un intellectuel, sur la scène publique, celui qui met l’autorité qu’il détient au service de la position politique qu’il adopte. Mais peut-il déjouer les jeux de pouvoirs dans lesquels il est pris ?

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Les intellectuels, en France, semblent n’exister d’abord que par la mission qu’ils s’attribuent ou la méfiance qu’ils inspirent, les interventions qui les mobilisent ou les dénonciations qui les stigmatisent : ils ne prennent corps que sur la scène publique et, par conséquent, se définissent moins par le métier qu’ils exercent que par la fonction politique qu’ils remplissent. Comment s’étonner, dès lors, qu’ils ne surgissent que pour se diviser - et que leurs divisions mêmes expliquent leur surgissement ?

Radicalité

Imprécateurs épisodiques, la plupart des intellectuels policés nous avaient habitués, sur les questions sociales, à cheminer en compagnie des bâtisseurs de ruines qui, de droite à gauche, ont laissé le champ libre au libéralisme. Juchés sur les décombres, ils avaient étendu leur empire : intervenant en fonction de leur spécialité, mais comme spécialistes du moindre mal, au nom de leur citoyenneté, mais comme apôtres du consensus ou en vertu de leur notoriété, mais comme décorateurs de la domination. Les voix dissonantes étaient étouffées : le mouvement social de novembre et décembre dernier a permis de faire entendre leur rébellion. Ainsi, avec les salariés en lutte, s’est nouée une solidarité, temporaire et pétitionnaire, qui esquisse - fragile encore - une alliance entre des refus irréductibles et des critiques radicales. Ainsi, a resurgi - timide encore - l’exigence d’une invention démocratique de l’avenir. Des critiques radicales parce qu’elles tentent de prendre les maux à la racine au lieu d’en caresser les symptômes ; une invention démocratique parce qu’elle refuse d’abandonner aux marchands d’espérances électorales, l’élaboration des projets de transformations sociales. Démocratique ? Encore faudrait-il que le statut de l’intellectuel ne contrarie pas cette visée. Car l’intellectuel ne vit pas en état d’apesanteur sociale : est un intellectuel, sur la scène publique, celui qui met l’autorité qu’il détient au service de la position politique qu’il adopte. L’aura médiatique, la fonction universitaire, le prestige éditorial sont des visas estampillés par la domination. Ces titres de légitimité et ces indices de notoriété sont des signes de pouvoir : comment un intellectuel pourrait-il remplir une fonction critique s’il ne parvient pas, quand il le faut, à retourner contre les pouvoirs qui le consacrent le pouvoir symbolique qu’il tient d’eux - s’il ne tente pas de jouer des moyens dont il dispose pour déjouer les jeux de pouvoir dans lesquels il est pris ? C’est affaire, là aussi, de critique radicale et de politique concertée. Notamment dans les médias où le sondé des micro-trottoirs et l’invité des tables rondes - le préposé aux témoignages et le préposé aux expertises, l’exemplaire de l’opinion publique et le titulaire de l’opinion savante - se partagent les faveurs des commentateurs d’actualité et des présentateurs de débats. Mais alors que le premier aurait pour seule vocation d’exhiber ses plaies, le second détiendrait seul le droit de prescrire les remèdes que les gouvernements auraient pour charge d’administrer. A l’évidence l’espace démocratique à construire ne se confond pas avec un espace médiatique à occuper. Quel rôle les intellectuels peuvent-ils jouer pour tracer le premier ?

Transversalité

Insatisfait de l’exercice d’un métier solitaire et du rôle de citoyen ordinaire, l’intellectuel semble parfois condamné à jouer en alternance sur les deux sommets de son narcissisme : tantôt, la distance critique qu’il revendique (et qu’il se réserve) lui permet de se soustraire aux urgences ; tantôt l’engagement solidaire qu’il proclame n’engage que la noblesse de sa signature au bas d’une pétition. L’intellectuel qui prétend aux fonctions de prophète ou de guide n’est souvent que la synthèse de ces deux vanités. Michel Foucault invitait à explorer une autre voie : " Le travail d’un intellectuel n’est pas de modeler la volonté politique des autres ; il est, par les analyses qu’il fait dans les domaines qui sont les siens, de réinterroger les évidences et les postulats, de secouer les habitudes, les manières de faire et de penser, de dissiper les familiarités admises (...) et à partir de cette problématisation (où il joue son métier spécifique d’intellectuel) de participer à la formation d’une volonté politique (où il a son rôle de citoyen à jouer) " (1). Dans cette optique la défense farouche de l’autonomie de la recherche et de la création contre leurs subordinations à tous les pouvoirs est déjà une forme d’action politique. Et, à condition de ne pas donner pour équivalentes les injonctions des dominants et les aspirations des dominés, cette autonomie n’est pas insularité. La présence au coeur même de l’action sociale et politique, avec la prise de risques qu’elle implique, est aussi une forme d’activité critique. Et pour peu que les intellectuels ne se comportent ni en courtiers et courtisans de la noblesse d’état, ni en suppléants ou supplétifs des formations politiques, ni même en simples porte-parole ou passe-plats des aspirations populaires, l’engagement n’est pas servilité. Assise entre distance critique et implication pratique, cette position inconfortable ne vaut nullement pour les seuls intellectuels, mais plusieurs phénomènes de fond et de longue portée contribuent à la modifier. Rien ne bouge en apparence. L’exécutant est toujours, aux yeux du donneur d’ordres, ce bras sans tête auquel on concède, tout au plus, un savoir-faire incorporé ou une pensée balbutiante. L’acteur social reste, aux yeux des spécialistes qui en font leur spécialité, cette partie du peuple qui comprend à peine le sens de ses revendications et la portée de sa pratique. Les intellectuels du rang restent, aux yeux des pouvoirs établis comme aux yeux des mandarins, des auxiliaires ou des postulants dont les compétences demeurent subordonnées à des allégeances. Mais l’intellectualisation croissante des formations et de certaines formes du travail, l’élargissement des savoirs sociaux et militants, l’expansion quantitative et qualitative du l’activité théorique contribuent à changer la donne. La diffusion potentielle de la pensée critique donne des assises nouvelles à des formes inédites de transversalité... Que deviennent alors les intellectuels critiques ? Des pourvoyeurs d’expertises qui ne seraient pas réservées aux titulaires de la domination, mais conduites avec les acteurs sociaux dont ils font partie ; des convoyeurs d’explosifs qui seraient destinés non à prendre la pause, mais à défaire les consensus dominants : passeurs de critiques radicales et prospecteurs d’utopies.

Paul Klee, le Savant, 1933.Gouache sur fond de plâtre, 1933.Poser sur un monde terrifiant ce regard gris-bleu (relever la date et oublier le titre...)

* Enseignant de philosophie.Auteur de Convoiter l’impossible.L’utopie avec Marx, malgré Marx.Albin Michel, 1995.

1. " Le souci de vérité ", février 1984, Dits et Ecrits, t.4 p.676-677.

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