Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er mai 2000

Paul Chemetov « La démocratie contemporaine se joue dans la ville »

Entretien avec Paul Chemetov

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La question urbaine aujourd’hui est de même ampleur que la question sociale du XIXe siècle. Simple comparaison historique ? Insertion de la ville, comme telle, dans le champ de la lutte des classes ? Réflexions d’un architecte qui ne veut pas du huis-clos des architectes et se dit homme public "parce que l’oeuvre d’un architecte est dans la rue".

Ville et lutte des classes. La théorisation de la lutte des classes suit chronologiquement le bouleversement que constitue la massification du travail productif au XIXe siècle : concentration inédite de travailleurs, naissance de la classe ouvrière, utilisation de machines à vapeur, nécessité de cumuler un capital important... La croissance urbaine actuelle représente une mutation comparable. La massification est celle de la ville. Non seulement l’humanité y réside majoritairement, mais la ville détermine les conditions de la production contemporaine. Universités, centres commerciaux, hôpitaux, services, usines et lieux de production : qui ne sont pas seulement des usines : vivent de la ville. Henri Lefebvre (1) écrivait que la lutte des classes à la campagne s’achève avec la propriété individuelle des parcelles. Une formule, qu’il éclairait ainsi : la lutte des classes en ville n’a pas de fin car elle a pour moteur la place de chacun dans la ville. La lutte des classes en ville est la question même de la démocratie. L’expression et la représentation des désirs et des besoins de vivre avec tous les avantages de la ville sont au centre de la démocratie contemporaine.

Ville et politique. La traduction politique de ce phénomène est entravée. La France patauge depuis vingt ans dans la politique de la ville où elle a engouffré des sommes considérables, parce que l’Etat a posé la question urbaine exactement comme le faisaient les dames d’oeuvre du milieu du XIXe siècle : il faut s’occuper des pauvres... Il a traité de manière philanthropique, charitable et décorative ce qui est la question centrale du monde contemporain. La société française découvre (enfin !) que l’entier de la ville est concerné, qu’elle est dans l’obligation : à moins d’exterminer les pauvres ? : de se penser comme une société complète et antagoniste qui doit accepter de vivre ses différences, de laisser vivre tout le monde ensemble. On arrive à mesurer les effets du zonage qui crée des réserves d’Indiens, à penser que ni une politique de relégation, ni une charité d’ouvroir ne parviendront à traiter les conséquences des années productivistes et de la construction massive de logements prévus pour durer une trentaine d’années... D’ailleurs, où mettre les 12 millions de personnes (le cinquième de la population française) qui vivent dans ces "barres et ces tours", comme on nomme par extension tout le logement social ? Si nous sommes dans une société de contrat social, tous doivent bénéficier des services de la ville, surtout ceux qui en ont le plus besoin. Car aujourd’hui, en dépit des zep, un élève de Neuilly reçoit de la communauté nationale plus d’argent qu’un élève de la Courneuve.

Ville et travail. La ville, par ses proximités, ses contacts, ses offres de service dispense de la formation et de l’information. La ville formation sociale assure globalement la polyculture qui était le fait de certains individus dans les sociétés traditionnelles, et que l’industrialisation a tuée, par la division du travail et la parcellisation des tâches. L’articulation de la question du travail et de celle de la ville manque de la référence à une pensée complète et structurée aussi vaste que le fut la somme des réflexions sur la question sociale et la question du travail au XIXe siècle. En toute hypothèse, dans le bouleversement de la structure des emplois, ceux qui représentaient il y a un siècle moins de 15% de l’économie ont numériquement explosé dans les pays développés. Ce sont tous les métiers de la formation, de l’éducation, de la santé, de la culture, de l’information, de la communication, du spectacle, qui ne vivent que de ville. Ces milieux existent en ville pour produire les connaissances et les liens nécessaires à la production contemporaine, qui suppose un niveau de formation et de culture proprement urbains. L’Allemagne va "importer" 20 000 informaticiens indiens. Sur les chantiers publics japonais, 95% des ouvriers possèdent un niveau équivalent au bac et travaillent en gants blancs. Pour comprendre ce qui se passe dans un bâtiment contemporain, le niveau requis n’est plus celui d’un terrassier. Mais ni ces Japonais ni ces Indiens n’existeraient sans la ville.

Bien sûr, l’aliénation, l’usage de l’autre sont les mêmes qu’au XIXe siècle. Le capital contemporain sait les réserves infinies d’invention et d’ingéniosité qu’il peut puiser, même dans la contradiction des banlieues, les plus values qu’il peut capter dans la musique, la mode, le langage, la communication, le sport... Comme la société ancienne exploitait les filateurs de la Croix-Rousse, la société moderne exploite les servants de l’ordinateur et de l’Internet. Le réseau offre la possibilité de se connecter sur le catalogue de la librairie du congrès à Washington, certes. Mais quel moyen idéal, sans investir de capital initial, pour rafler les bénéfices et les plus-values qui découlent de la possession individuelle du nouveau métier à tisser : la Toile... Esclaves du télétravail et de l’Internet, tisserands contemporains ? Il faudrait être naïf ou cynique pour ne pas voir à quel point demeure le rapport d’exploitation. L’existence de la machinerie contemporaine rend possible la réduction du temps de travail ; seul un contrat social acceptable permet son exercice.

Ville dense, ville étalée. La croyance que l’utilisation des machines permettrait d’éviter la ville est tout aussi fausse, puisque les hommes, qui servent les machines, ne trouvent la source de leur formation, de leur information et de leur créativité que dans... la ville. Ce directeur du MIT (2) m’expliquait que les meilleurs ingénieurs sont ceux dont le "cerveau décloisonné" s’intéresse à d’autres choses que l’informatique. Or la condition de ces contacts, c’est bien la ville ! Seule, elle offre la possibilité d’être dans le choix, la comparaison, la cueillette individuelle. Donc dans le commun, le collectif. Et ce collectif, ce n’est pas le vertical à 15 étages, c’est ce qui est mêlé, contigu et divers... C’est à l’exact opposé que se situe l’individualisation massive caractéristique de la vie pavillonnaire. Le syndrome de la "petite maison", stratégie de représentation sociale pour son acquéreur, est la poule aux oeufs d’or de la chaîne de consommation du bien foncier qui fait vivre banques, notaires, marchands de biens, systèmes de crédit, etc. Mais cette consommation effrénée génère un étalement infini de la ville qui, à son tour, provoque la transformation des rues en autoroutes. Les sages principes d’Alphand (3), qui ne concédait à la chaussée que la moitié au maximum des voies nouvelles, sont bien oubliés ! Cet étalement urbain et son corollaire, l’automobilisation, représentent une régression sociale : le gain de temps de travail amassé en un siècle est dévoré par le temps perdu en transports.

Itinéraire. Mon expérience d’architecte s’est forgée dans des mondes différents, depuis les maisons de la reconstruction, en 1948. Châtillon-sur-Seine, Maubeuge, la Moselle. Puis, j’ai eu une vie d’architecte autonome dans un groupe, aujourd’hui célèbre mais qui ne l’était pas, l’Atelier d’urbanisme et d’architecture. A l’époque des grands ensembles : Dieu merci nous n’avons pas trempé là-dedans ! : l’AUA avait choisi de ne travailler que pour la commande publique et si possible en banlieue. Cette politique de projets simples, avec peu de moyens, m’a donné une solidité constructive, un point de vue distancié. "Tu n’es pas qu’un architecte" m’a-t-on dit un jour, ce que j’ai pris comme un grand compliment. Ma curiosité m’a conduit ailleurs. J’ai donné sa première commande à Jacques Simon, qui a créé l’école de paysagistes contemporains français. J’ai fait venir Bofill en France, à tort ou à raison, en tout cas avant sa période "Versailles pour le peuple" (4)...

Logements, piscines, centres sportifs, j’ai fait mes gammes en banlieue, avant de franchir le périph, dans les années 70... Dans les années productivistes, où on fabriquait des logements comme des petits pains, j’ai pu, heureusement, faire autre chose, par exemple les "briques rouges" à Vigneux, avec des tuiles, des meulières, du parquet. Au même moment et au même prix que les 4000 de la Courneuve. La pression de la préfabrication était forte, mais il n’y avait pas de raison, même en 1964 , de bâtir les 4000. Je pense que l’architecture ne peut se satisfaire d’une formulation trop hâtive et qu’avant de tourner une page, il faut avoir pris la peine de la lire. Vingt-cinq ans de logement social et l’expérience des travaux publics m’ont donné des armes plus affûtées dans le débat sur la politique de la ville. La réflexion sur le devenir urbain ne peut se fonder sur la nostalgie ; mais l’invention nécessaire de nouvelles formes ne peut faire l’impasse sur l’histoire, la durabilité, la permanence. Ce souci dialectique a inspiré l’intervention sur la Grande Galerie du Museum, le seul bâtiment parisien ancien et restauré dont le présent soit plus réussi que le passé.

Travaux. Les Halles, le forum... La construction du métro était censée justifier la destruction des halles Baltard ; en réalité, on pensait supprimer un foyer contestataire après 68. La destruction était gratuite et stupide, on pouvait reconvertir la surface et le sous-sol dans l’équivalent de ce qui s’est fait. Le projet global était un horrible collage. La partie commune en sous-sol m’est échue : la piscine, la Maison de la danse, la galerie qui mène au cinéma, la Cour carrée... Cette partie est traitée sur le thème d’une ville effondrée, enfouie à 15 mètres, où la dimension des choses remplace la lumière du jour. Le travail est daté des années 79-85 mais reste solide, continue à fonctionner.Dans les années 82-84, Claude Quin, président de la RATP, passe commande d’un projet de transports publics. Le tramway (5) a vu le jour. J’ai été amené à travailler sur des choses simples, une ligne de sol, un éclairage... On ne le croirait pas, mais imposer à 4 communes différentes les mêmes matériaux sur 9 kilomètres, c’est un travail de titan ! Le tramway a été l’occasion d’une autre réflexion sur la ville. Elle s’est prolongée par la construction du ministère des Finances. Ce bâtiment était compris dans les grands travaux présidentiels, mais sous forme d’une cité administrative destinée à loger les finances, qui devaient laisser la place au grand Louvre. C’était un projet de nécessité, qui ennuyait d’ailleurs Mitterrand. Quelle affaire ! Nous avons subi toutes les pressions. Pour les gens des finances, son implantation n’était pas à Paris mais à l’Est. Elle s’est révélée bénéfique : occupant l’espace sans détruire le reste, comblant le vide entre la gare de Lyon et le périph, permettant à la BNF de s’installer, elle a donné une entrée à l’Est de Paris. Qu’on le compare à un péage parce qu’il enjambe l’autoroute, ne veut dire qu’une chose, si on est de bonne foi : l’autoroute est de trop ! Maintenant, je suis certain que c’est une réussite. Une fois les comptes soldés, le bâtiment a coûté 10 000 F le mètre carré, ce n’est pas chez nous que les pierres tombent et sa prétention à ne pas être à la mode l’empêche de se démoder. Mais surtout il a assumé ce qu’il devait être : un bâtiment officiel, qui exprime précisément la puissance de l’administration des Finances ; cela ne plaît pas à certains, mais en France, ce qui touche aux impôts ne peut pas être sympathique. La société entretient avec sa fiscalité un rapport d’Ancien Régime...

La grande Arche. Notre projet d’aménagement des terrains entre l’Arche et la Seine était lauréat du concours international. Il s’agissait de terminer la perspective royale, qui a mis trois siècles à se construire. Par une malice historique, le Louvre et l’Arche sont déboîtés par rapport à la perspective, disant, consciemment ou non, la fin de l’axe royal. Le génie de l’architecte de l’Arche, le Danois Spreckelsen, est d’avoir imaginé deux faces, d’un côté paris, de l’autre la région parisienne avec la banlieue au premier plan. La jetée finit une séquence de l’axe historique, en prolongeant l’ancienne ligne droite sur 400 mètres et s’ouvre sur l’horizon, vers la Seine. Le projet conçu avec le paysagiste Gilles Clément était très beau : la transformation d’un axe urbain, construit autour d’une voie de représentation, en une vallée urbaine, très large, plantée de saules, ponctuée de grands bouquets de séquoias, un espace finissant en jardins en bord de Seine, incluant l’île des impressionnistes. Dans le passage de la ville dense à la région étendue, la nature devait reprendre sa place sous des formes nouvelles. Et la ville contemporaine manque tellement d’espaces verts. Ce projet, j’en reste convaincu, était juste et généreux, mais il n’a malheureusement pas vu le jour.

Débat public. L’architecte produit des oeuvres qui s’installent dans la rue, durablement. De cette place, j’interviens dans le débat public, même si cela ne me vaut pas seulement des amitiés. L’opinion a considérablement évolué. Elle a subi (et voulu) le productivisme, puis son camouflage. Elle exige maintenant le sens, la durée, elle est plus lucide. Des projets comme l’extension de la mairie de Champigny ou la bibliothèque de Montpellier, ou la réhabilitation des 4000 y répondent, mais tout peut-il se réconcilier dans la ville contemporaine ? La ville vit d’interactions, ce qui est rajouté peut transformer la stabilité du tout, comme dans un mobile de Calder.

Paris. Après la purge des Trente glorieuses, où tout est passé par profits et pertes, cette urbanisation outrancière que les années paillettes ont tenté de camoufler dans la déco et dans l’enflure, Paris est à un tournant. Quelques tentatives se remarquent. Rien n’émerge pourtant qui aurait la force de l’empreinte d’Haussmann. L’habitat est en cause en grande partie. Les immeubles haussmanniens matérialisaient la modernité, le confort. Les immeubles bourgeois des années 30 témoignent d’une culture de l’habitat, à laquelle se référait souvent le début du mouvement HLM. Aujourd’hui, on préfère investir dans les sièges sociaux. Les logements sont trop petits : on a perdu quelques mètres carrés par logement dans les dix dernières années. Bien sûr, le prix de construction au mètre carré est élevé, en partie pour respecter des normes dont le bon sens est absent, mais on peut dépenser moins en façades et puis investir dans le temps, se dire que tout ne se fait pas en un jour. L’habitat a besoin d’un énorme travail, c’est une priorité pour les architectes aujourd’hui...

1. Notamment dans le Droit à la ville, suivi de Espace et politique, Points-Seuil, 1974.

2. Le Massachusetts Institut of Technology, la plus grande école d’ingénieurs aux Etats-Unis.

3. Ingénieur responsable du tracé des nouvelles voies de Paris sous le second Empire.

4. Voir Antigone à Montpellier, un summum du genre (NDLR).

5. En Seine-Saint-Denis, le premier "ressuscité" en région parisienne, adapté aux demandes actuelles d’un espace public partagé.

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