Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er janvier 2008

Pays’âges : le Nord change de mine

Nord-Pas-de-Calais. L’image d’un pays noir et pollué lui colle à la peau, incrustée comme le charbon dans les gueules noires des mineurs, les murs des maisons et la nature environnante. Une vision que l’exposition « Pays’âges », au Musée d’histoire naturelle de Lille, se propose de changer. Visite guidée.

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Le noir pays qui est le leur. Avec des usines fermées pour uniques châteaux forts et de fiers terrils en guise de pyramides. Avec des briques sombres qui tapissent les villes, les vagues corons et ses basses maisons, jusqu’aux cités-jardins. Et un ciel pluvieux qui raye de la carte les monuments et autres empreintes de la culture houillère. La fermeture de la dernière mine du Nord-Pas-de-Calais en 1990 a conforté, dans son sillage, l’image d’un paysage triste et dévasté, rongé par le chômage et jalonné de friches industrielles abandonnées. C’est cette image-là que l’exposition « Pays’âges », au Musée d’histoire naturelle de Lille, se propose de revisiter.

« A un moment donné, le patrimoine industriel est devenu plus encombrant qu’autre chose. Nous avons voulu revaloriser ce pays noir en montrant l’évolution des paysages à travers la conquête de l’énergie » , précise la commissaire Sophie Beckary. D’emblée, le bâtiment début 1900 qui accueille l’événement, musée houiller à l’origine, frappe par son ampleur et sa majesté architecturale. Sa structure métallique, typique des constructions de l’ère industrielle, renvoie à l’époque florissante de l’exploitation du charbon. Le parcours mis en scène par la scénographe Audrey Tenaillon joue habilement avec les volumes et les matières en misant sur la transparence, le vert de gris et les néons. Ces choix reflètent un parti pris clair, celui de la modernité contre le passéisme vieillot des cabinets de curiosité. L’exposition chemine à travers les âges, des temps géologiques aux progrès technologiques. Sous-jacente, une question lancinante : quel statut donner aux empreintes du passé ?

Terrils, fossiles

Pour introduire le parcours, la photographie surplombante d’un terril. « Les terrils sont considérés par certains comme des verrues. Mais ils ont été recolonisés par la nature, de noirs ils sont devenus verts. C’est important de les conserver » , estime Sophie Beckary. Vestiges de l’activité minière, ces tas de roches extraites des galeries de mines recèlent aussi des témoins bien plus anciens de la grande forêt houillère de l’époque du carbonifère, il y a environ

300 millions d’années. Des fossiles portant les empreintes de végétaux et d’animaux ont permis, grâce à la collaboration d’un scientifique et d’un artiste, de reconstituer un mille-pattes d’un mètre de long, une énorme libellule, des fougères géantes et des arbres pouvant atteindre 30 mètres de haut dont les racines baignaient dans des marécages. Puis on quitte les sentiers feuillus de la formation du charbon pour plonger dans les paysages métamorphosés par l’exploitation de cette énergie. L’industrie était disséminée le long des rivières et aux abords des forêts pour puiser dans les ressources en eau et en bois avant que cette quête ne modifie le paysage en profondeur, ou plutôt en hauteur. Cela se manifeste par un changement d’échelle qui tranche avec les manufactures aux proportions classiques du XVIIIe siècle.

On voit apparaître de gigantesques cheminées allongées qui sont autant d’emblèmes prestigieux, de signes distinctifs, de repères urbains comme l’étaient autrefois les obélisques et les donjons et comme le sont aujourd’hui ces tours que les villes veulent faire construire, aux portes de Paris par exemple.

Cheminée, ingéniosité

Les hauts-fourneaux de Denain sont représentatifs de ce gigantisme qui caractérise les bâtiments industriels. Une maquette dont les reliefs projettent une ombre sur le mur, au fond de la salle qui l’accueille, permet de découvrir une partie de l’usine sidérurgique et d’en apprécier les proportions. Des cartes postales, des coupures de journaux, ainsi que des tableaux de Luciens Jonas (Les usines de la Bleuse-Borne, Lescaut et l’usine de Denain), Maximilien Luce (Hauts fourneaux à Charleroi) et Pierre Paulus (La cité industrielle) montrent des villes concentrées autour des usines, sous des ciels hérissés de cheminées. Mais les innovations architecturales, et notamment les structures métalliques de l’ère industrielle, auraient peut-être été davantage mises en valeur si les robots présentés lors des expositions universelles s’étaient faits plus discrets. Machine à vapeur, récupérateur de chaleur, raboteuse, mortaiseuse et autres prouesses technologiques témoignent du souci de pointer l’inventivité à l’œuvre mais diluent le propos. « Le Nord a beaucoup souffert de l’activité industrielle et de la pollution qui en découle. Mais nous avons préféré parler de l’ingéniosité qui s’est manifestée à cette époque que de renvoyer l’image d’une région polluée » , explique Sophie Beckary. Une image qui lui colle à la peau, qui stigmatise ses habitants, aussi incrustée que le charbon qui recouvrait jusqu’aux gueules noires des mineurs, jusqu’aux murs de leurs maisons, jusqu’à la nature environnante.

Féeries d’acier

C’est sur une double question que s’achève l’exposition. Quelles nouvelles énergies modèleront les paysages de demain ? Que deviendront les traces du passé industriel ? « De ces ensembles, les plus frappants sont ceux des usines chimiques qui mettent à jour leurs squelettes et viscères » , assure Claudine Cartier, conservatrice en chef du patrimoine à l’inspection générale des musées de France. « Architecture merveilleuse et monumentale qui inspire nombre d’artistes actuels. Centrales thermiques et hydrauliques souvent trop agrémentées devant des barrages exemplaires et confondants de pureté ! Complexes fantastiques de la sidérurgie environnés de voies ferrées, de ponts roulants, de transporteurs, de pylônes et de câbles. Féerie de l’acier ! » , s’extasie-t-elle. Un reportage, projeté dans la dernière salle, donne la parole à la population qui dit son attachement à ce paysage. « Avant, ici, il y avait un terril. Et puis il s’est fait aplatir » , regrette un enfant. Un ancien mineur : « Les terrils, ça me fait penser à des pyramides que les hommes ont bâties. » Catherine Bertram, de la Mission bassin minier (voir entretien), déambule dans la fosse 9/9 bis d’Oignies, classée monument historique, qui fut la dernière à être fermée. Au milieu de ce site en attente d’une requalification, fait de chevalements et de briques rouges, elle résume : « Il n’y a pas que des séquelles du passé, il y a aussi un héritage » . M.R.

Paru dans Regards n°47, Janvier 2008

Second life

Le Nord-Pas-de-Calais s’est lancé dans un vaste chantier de reconversion de ses friches industrielles. La ville de Roubaix a d’abord requalifié l’impressionnante usine Motte-Bossut en Centre des archives du monde du travail, avant que la Condition publique, ancien lieu de stockage de la laine, ne se métamorphose à son tour. Elle accueille depuis 2004 des résidences d’artistes, des concerts, des spectacles, des débats et des expositions. A Lewarde, près de Douai, la fosse Delloye, fermée depuis longtemps, abrite un Musée de la mine que d’anciens mineurs font visiter. Constitué de terrils et de bâtiments industriels, le 11/ 19, situé à Loos-en-Gohelle, il propose des visites écologiques, sportives et culturelles. Dernier-né, le 9/9 bis d’Oignies est une ancienne fosse classée Monuments historiques qui devrait bientôt être dédiée à la musique.

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