Accueil > Culture | Par Amaelle Guiton | 1er mars 2007

Photos d’identité. Se reconstruire et s’insérer

Au départ, l’idée que la pratique photographique peut être un moyen de reconstruire le rapport à l’autre et à soi-même pour des prostitués. Ce « work in progress » est aussi une démarche artistique et la transmission d’un savoir-faire.

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Depuis l’Hôtel de Ville, rejoindre la place de la République en passant par les petites rues du Marais... Parcours d’agréable déambulation parisienne, qui devient quelques heures durant, ce deuxième vendredi de février, le terrain d’exercice de six photographes amateurs mais pas dilettantes. Pour sa première séance de prise de vues, Manuela doit dans le même temps apprivoiser la technique du reflex et les premiers éléments de langage photographique : choix du sujet, lumière, cadrage... :, avec l’aide et les conseils de Christelle et Diane, les deux animatrices de cet atelier photo à ciel ouvert. Les autres participants, plus à l’aise avec l’appareil, mitraillent déjà les alentours. Jérôme se concentre sur les vitrines, tandis que Marie-Angèle s’attache à fixer sur pellicule ce qui est voué à changer ou disparaître, mobilier urbain, autobus, devantures... Mis à contribution, un couple d’amoureux prend la pose dans un lavomatic. Le but de la promenade, Patricia le résume joliment : « Chaque semaine j’essaie de trouver ma photo à moi. Ma touche personnelle. »

Patricia, Marie-Angèle, Jérôme, Manuela, Dany et Jessenia pourront découvrir et commenter les images de leur reportage lors du prochain rendez-vous de l’atelier. Chaque semaine, les participants se retrouvent au local du projet Equal « Se reconstruire et s’insérer ». Financé par le Fonds social européen, ce programme donne lieu, à Paris, à diverses activités (peinture, relaxation...) menées par l’Amicale du Nid et l’association Altaïr, deux structures d’aide aux personnes prostituées ou en danger de prostitution (la seconde intervenant plus particulièrement auprès des transsexuels et des travestis). C’est Christelle Rocher, infirmière à l’Amicale du Nid, qui a eu l’idée d’un atelier photo, à partir de sa propre passion pour la photographie et des écrits de Judith Trinquart (1) : « Il me semblait qu’il y avait quelque chose à faire autour du corps, explique la jeune femme. La photo, c’est un moyen d’établir un rapport à l’autre. Et le reportage donne l’occasion de se déplacer dans Paris, ce qui n’est pas évident par exemple pour les personnes sans papiers. »

A l’époque, la photographe Diane Grimonet est déjà en contact avec l’Amicale du Nid. La discussion avec Christelle Rocher est fructueuse : l’atelier voit le jour en janvier 2006. Au fil des mois, des visages changent, d’autres s’installent. Jessenia et Marie-Angèle suivent les séances depuis le début. « Au départ, j’étais venue juste pour voir, sourit la seconde, mais de semaine en semaine, j’étais de plus en plus motivée. » Dans la dynamique de la participation, la fonction du groupe a sa part. Des liens se tissent, des parcours se racontent. Dany y a retrouvé « le goût d’avancer ». Patricia confirme : « Si tu as un coup de blues, il y a une solidarité. On forme presque une famille. » Mais la dimension artistique du projet est tout sauf un alibi. Encadrés par une professionnelle, les apprentis photographes peuvent corriger leurs erreurs, mesurer leurs progrès, acquérir « un vrai savoir-faire ».

Et le savoir-faire se voit. En juin 2006, une première exposition dans les locaux d’Equal, « Balades parisiennes », rend compte du travail du groupe, de la plurali-té des regards sur la ville. Puis, les 14 et 15 dé-cembre, les mêmes locaux se muent en studio photographique. Plus de quarante personnes, travailleurs sociaux et usagers, dont les participants à l’atelier, passent tour à tour devant l’objectif. Le résultat, ce sont d’émouvants « Portraits en noir et blanc » exposés depuis la fin janvier, mêlant dans la stricte égalité des prénoms ceux et celles qui ont bien voulu se prêter à l’expérience. Un travail, dit Christelle Rocher, qui n’aurait pas été possible six mois auparavant : c’est à cela aussi que se mesure le chemin parcouru : et qui permet de sortir de la relation classique entre les professionnels de la réinsertion et les publics en difficulté.

Pourtant, les deux expositions sont, en quelque sorte, venues en chemin. L’objectif premier de l’atelier est en effet, outre les prises de vues en groupe, la réalisation de reportages individuels sur une plus longue durée. Pour trois participantes, les choses ont bien avancé. Marie-Angèle a suivi sur plusieurs mois un atelier couture du Secours populaire, de la confection d’une collection au défilé. De son côté, Jessenia termine un reportage sur Altaïr, l’association qu’elle côtoie depuis plusieurs années : des portraits bien sûr, mais aussi des interviews pour raconter, en français et en espagnol, les parcours de ceux et celles qui l’ont soutenue. Quant à Patricia, elle va tout prochainement s’intéresser au quotidien des salons de coiffure. Les reportages devraient être exposés d’ici la fin de l’année, dans un lieu ouvert au public. Au moment même où le projet Equal touchera à sa fin. Mais même si l’aventure devait s’arrêter là, l’histoire de Marie-Angèle, Jessenia et les autres avec la photographie ne fait peut-être que commencer. A.G.

Paru dans Regars n°38, mars 2007

L’Amicale du Nid, 21 rue du Château-d’eau, 75010 Paris. tél. : 01 42 02 38 98

 [1]

Notes

[11. Le docteur Judith Trinquart a travaillé sur la « décorporalisation », la perte de la possession pleine et entière de son propre corps, chez les personnes prostituées.

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