Accueil > idées/culture | Par Marc Endeweld | 3 octobre 2008

Polémique. Quand « Charlie Hebdo » filme sa propre caricature.

Le documentaire C’est dur d’être aimé par des cons, sorti le 17 septembre, revient sur le procès intenté contre Charlie Hebdo après la publication des caricatures de Mahomet. Quelques semaines après l’éviction de Siné, taxé d’antisémitisme par le même journal. Drôle de téléscopage.

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Que voit-on dans le documentaire C’est dur d’être aimé par des cons , de Daniel Leconte(1), consacré au « procès des caricatures » contre Charlie Hebdo qui s’était déroulé en 2007, en pleine campagne présidentielle ? Pas grand-chose de nouveau, à vrai dire...

Si ce n’est Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo , qui s’y exprime (très) longuement sur la liberté de la presse et la liberté d’expression et qui, rappelons-le, est également l’avocat de Clearstream ; et à ce titre, mène depuis huit ans la vie dure à Denis Robert (en le poursuivant près de sept fois !), un journaliste qui eut l’outrecuidance d’user de sa « liberté » en enquêtant sur la désormais célèbre « chambre » de compensation financière luxembourgeoise...

CHARLIE ET SON AVOCAT

Bien sûr, maître Malka, spécialisé dans le droit de la presse, n’y voit là aucun paradoxe, et préfère se draper dans la vertu, comme au dernier festival de Cannes où il expliqua, lors de la présentation du film : « On a immédiatement conscience que c’est un procès qui va avoir une ampleur exceptionnelle. Cela arrive rarement dans une carrière d’avocat : on porte non seulement la responsabilité de défendre son client, mais on garde à l’esprit cette idée que la cause est bien plus importante que son simple travail. » Dans le film de Daniel Leconte, on le voit d’ailleurs déclamer la même chose... C’est vrai que la vertu, ça a du bon. Autant en profiter...

Car, quand on est avocat, il y a des clients que l’on préfère cacher. Justement, Denis Robert, dans son dernier livre(2), n’oublie pas, lui : « Je rappelle que l’avocat de Charlie Hebdo est, en France, également l’avocat de la multinationale qui me poursuit. Je rappelle que l’avocat de Charlie avait accepté dans un premier temps ce boulot sans apparaître sous son identité dans les documents judiciaires. J’ai divulgué son nom dans mon second livre sur la multinationale. Ce qui ne lui a pas fait plaisir. Aujourd’hui, ce champion de la liberté de la presse (...) dépose et rédige toutes les plaintes de la multinationale contre moi. »

Mais revenons à ces « vertueux » héros de Charlie Hebdo ... C’est dur d’être aimé par des cons est à l’origine le titre de la une publiée en 2006 par Charlie Hebdo représentant Mahomet « débordé par les intégristes », qui valut alors à l’hebdomadaire « satirique » d’être poursuivi par la Mosquée de Paris, l’UOIF (l’Union des organisations islamiques de France) et la ligue islamique mondiale, pour « injure publique à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur religion ». A l’intérieur du journal, deux autres caricatures de Mahomet, publiées à l’origine dans Jyllands-Posten, quotidien danois conservateur, étaient également mises en cause par les plaignants : l’une représentait le prophète portant un turban qui masque une bombe ; l’autre, Mahomet accueillant des kamikazes au paradis avec la légende « Arrêtez, arrêtez, nous n’avons plus de vierges » !

« ÊTRE AIME PAR SARKO »

Durant le procès, l’universitaire et poète tunisien Abdelwahab Meddeb, pourtant cité comme témoin de la défense, expliquera même : « Ce n’est pas seulement la bombe qui me dérange, mais le regard concupiscent du prophète, pour moi c’est une caricature clairement raciste, qui rappelle d’ailleurs certains dessins antisémites. » Ce qui n’empêche pas Meddeb de venir témoigner en faveur de Charlie Hebdo « au nom de la liberté d’expression » . Tout comme François Bayrou et François Hollande, qui iront témoigner en faveur du journal satirique, au nom de la défense de la liberté de la presse...

Habituellement, on appelle ça un consensus. Mais là, du côté de l’équipe de Charlie Hebdo , la dramatisation est à son comble. D’autant que les postures sont faciles devant des médias qui s’agglutinent dans la salle des pas perdus. « On travaille pour vous ! » , lance d’ailleurs, faussement modeste, le patron de Charlie Hebdo aux porteurs de micros. A l’image, l’importance « historique » d’un tel « événement » semble se mesurer au nombre de caméras autour des protagonistes, ces enfants gâtés, qui cachent mal leur plaisir d’avoir toute l’attention portée vers eux. Y compris lorsque le ministre de l’Intérieur de l’époque, alors candidat à l’élection présidentielle, leur adresse une lettre de soutien qu’ils s’empressent de lire au sein du tribunal. Et à la question, « pas trop dur d’être aimé par Sarko » , les rires fusent.

« J’INCARNE LA REPUBLIQUE »

Et comme cela ne suffisait pas, ces rieurs ont pu jouir du soutien de la procureure Anne de Fontette : « J’ai eu onze procès de presse dans ma carrière, j’en ai perdu dix, c’est la première fois que le procureur était avec nous » , rigole Cabu. De son côté, Madame de Fontette explique les raisons de son soutien : « Je suis procureur de la République, j’incarne donc la République. »

Elle dispute alors la palme du lyrisme à un Philippe Val qui, à l’époque, préférait jouer le remake de Seul au monde, en évoquant «  [ses] craintes » à 20 minutes  : Charlie Hebdo a systématiquement gagné la vingtaine de procès que l’Eglise lui a intentés pour des dessins sur le Pape et les chrétiens, autant cette fois, il craint qu « il y ait quelque chose de politique dans ce procès » . Forcément, en convoquant le tout-Paris à la barre, c’est des choses qui arrivent... Un des avocats des plaignants note à ce propos : « on avait peut-être une chance de gagner si le dossier avait été pris sous l’angle de la technique juridique. » Ce ne fut pas le cas. Le tribunal prononça la relaxe en soulignant : « Charlie Hebdo participe de manière légitime à un débat d’intérêt général. »

Ainsi, contrairement à la mise en scène de Daniel Leconte, le sujet du procès est loin d’être cette seule « liberté d’expression » : si facile à proclamer, quand ça arrange, et à taire, quand ça dérange. En réalité, c’est bien de l’islam dont il est question ici. Les jours précédant l’audience, Richard Malka en est tellement conscient qu’il demandera à l’équipe de l’hebdomadaire de changer de une consacrée alors au seul islam... en proposant d’ajouter également les autres religions sur le dessin concerné. « C’est drôle parce que finalement, c’est l’avocat qui choisit la une » , commente alors Cabu.

DEUX POIDS, DEUX MESURES ?
« Je riais pour dire aux musulmans : vous faites partie de la démocratie française » , se justifie de son côté le dessinateur Riss à propos des caricatures. Mais parmi les membres de Charlie Hebdo interrogés, une obsession domine : que « les musulmans » rient avec eux. Pour montrer patte blanche ? Prouver leur bonne foi ? La décision de porter l’affaire en justice n’est-elle pas la preuve de leur effective intégration à la société française ? Maître George Kiejman, qui assurait également la défense de l’hebdomadaire, en doute : « Par ce procès, c’est aussi le modèle occidental qui est en question. »

Y a-t-il deux poids, deux mesures entre l’affaire des caricatures et l’affaire Siné, dont l’éviction du journal sous l’accusation d’antisémitisme a suscité des remous ? Face aux critiques exprimées lors du procès à l’encontre de l’équipe de Charlie Hebdo , Richard Malka a sa réponse : « d’un côté, on caricature une communauté, de l’autre, on caricature une religion. »

Le directeur de Libération , Laurent Joffrin, ne disait pas autre chose dans son éditorial du 25 juillet dernier à propos de « l’affaire Siné » : « Réprouver l’intégrisme musulman et dénoncer le pouvoir supposé des juifs, ce n’est pas la même chose. On est anti-intégriste dans le premier cas, raciste dans le second. On choisit sa religion, on ne choisit pas sa race. » Devant ces « réflexions » de grande portée, n’oublions pas que le racisme est indivisible, et que la lutte contre lui l’est aussi.

M.E.

C’est dur d’être aimé par des cons , documentaire de Daniel Leconte, sortie le 17 septembre

Paru dans Regards n°55, octobre 2008

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