Accueil > idées/culture | Par Frédéric Lebaron | 7 novembre 2008

Postcapitalisme. « Pour un postcapitalisme global », par Frédéric Lebaron

La crise financière actuelle est différente

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des crises conjoncturelles du passé, aussi violentes fussent-elles. Il s’agit en effet d’une crise de système et, plus encore que d’une crise de confiance, d’une crise de croyance qui met en cause les fondements symboliques de l’ordre économique et politique mondial. Qui peut encore affirmer aujourd’hui, comme l’auteur d’un ouvrage apologétique sur la révolution de la finance dans les années 1970-1980, que « ces marchés [financiers] sont des merveilles du système capitaliste que le monde entier désire imiter », que « sur aucun marché (...) la concurrence n’est aussi libre, vigoureuse et efficace que sur les marchés financiers » ? L’aboutissement d’une crise de système est un changement de système et s’il est trop tôt pour qualifier celui qui émergera de cette crise, nous sommes manifestement entrés dans une phase de transition entre deux ordres socio-économiques, sans que l’aboutissement de cette transition soit encore très facile à entrevoir.

On peut cependant considérer que la seule issue viable et réaliste aujourd’hui est d’avancer vers un « postcapitalisme » global. Cela permettrait de répondre aux urgences planétaires, en particulier à la conjonction d’inégalités économiques et sociales extrêmes et d’une crise écologique globale (épuisement des ressources, réchauffement climatique, etc.). C’est justement parce que la crise atteint une grande intensité aujourd’hui que des changements vraiment « systémiques » peuvent enfin apparaître comme des réponses crédibles et nécessaires.

Le projet d’un « postcapitalisme » justifie ainsi des propositions audacieuses et radicales, qui pourraient regrouper les acteurs politiques et ceux des mouvements sociaux, en particulier dans les pays soumis à la domination américaine et qui ne souhaitent pas voir s’y substituer un nouveau type d’impérialisme. Parmi ces propositions, deux semblent aujourd’hui de nature à enclencher un mouvement international, parce qu’elles correspondent à des préoccupations qui se diffusent largement dans l’espace public : la mobilisation pour un plan d’urgence anticrise et la réforme du système financier international. Elles ne sont évidemment pas exclusives d’un projet plus global encore, et d’autres ruptures avec les logiques capitalistes, mais elles constituent deux secteurs où l’urgence d’une intervention s’impose particulièrement aux acteurs politiques et aux citoyens.

La mobilisation pour un plan d’urgence anticrise consiste à investir l’argent public non plus seulement dans le sauvetage du système financier, mais de façon massive et coordonnée (dans une perspective européenne et internationale) au service de plusieurs objectifs : la lutte contre la crise écologique globale qui nécessite de très importants moyens en vue de la reconversion rapide des systèmes productifs à des énergies propres et économes ; la lutte contre la crise économique et sociale en cours, qui affecte en premier lieu les classes populaires dans les pays en développement ; plus largement enfin, la lutte contre les inégalités économiques et sociales qui se sont accrues, au détriment des salariés, durant les dernières années. Ce plan pluriannuel aurait donc pour objectif un modèle de société et non simplement la sauvegarde d’un système défaillant, modèle de société tourné vers la satisfaction des besoins et le respect des équilibres environnementaux.

Une réforme radicale du système financier est évidemment liée à ce plan. En lieu et place des institutions dites de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale), d’institutions comme la Banque des règlements internationaux, l’Organisation mondiale du commerce ou encore d’entités politiques ad hoc comme le G8 ou son extension, largement dominées par les Etats-Unis et les pays occidentaux, ce sont de nouvelles institutions réellement multilatérales qui pourraient émerger de la crise à condition qu’une alliance politique et sociale globale les soutienne.

Cette réforme permettrait de répondre à plusieurs objectifs : assurer le financement à long terme du programme planifié d’investissements publics de grande ampleur, visant à surmonter les crises sociale, économique et écologique planétaires ; restituer le maximum d’autonomie aux gouvernements et autorités publiques en matière de politique économique et sociale, sans pour autant renforcer la domination d’un pays sur les autres ; assurer par des dispositifs institutionnels (taxes globales, normes prudentielles et plus largement juridiques) un contrôle global qui soit à la fois public et réellement multipolaire des institutions et acteurs de la finance mondiale ; rééquilibrer les rapports financiers entre pays et zones géographiques (changes, prix des matières premières, etc.), au profit des pays en développement ; orienter et contrôler de façon cohérente le financement, par un pôle public large, des acteurs privés (entreprises, ménages), afin que des dynamiques régionales ne contribuent pas à polariser un peu plus l’espace mondial entre les « gagnants » et les « perdants » ; et limiter radicalement la spéculation financière au profit de l’activité productive (productrice de bien-être) soutenable.

1. Voir le dossier consacré à la crise financière dans le numéro 4 de la revue Savoir/ Agir .

2. Peter L. Bernstein, Des idées capitales , Paris, PUF 2000 [1992].

Frédéric Lebaron est sociologue, directeur du Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique (CURAPP). Président de Raisons d’agir, il a publié Ordre monétaire ou chaos social ? , Ed. du Croquant, 2006.

Paru dans Regards n°56, novembre 2008

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