Accueil > Société | Par | 1er janvier 2008

Pouvoir d’achat : cinq légumes à tout prix

Alerte, les Français ne mangent pas assez de légumes et de fruits frais. Mauvaises habitudes, pauvreté, méfiance ? Politique de l’assiette.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Cinq fruits et légumes par jour, dit la rengaine publicitaire. Facile à dire, répondent implicitement les Français à travers leur consommation. Selon les conclusions du récent rapport de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) sur les fruits et légumes dans l’alimentation, l’écart se creuse entre la consommation recommandée par l’OMS et la FAO, et la consommation des Français. « Globalement, et sans tenir compte des pommes de terre, les Français en consomment entre 350 et 360 grammes par personne et par jour. La ration calculée par les instances internationales est de l’ordre de 400 grammes par jour et par personne », confie Pierre Combris, responsable de la coordination scientifique du rapport d’expertise et chercheur en économie de la consommation. « 60 % des individus sont en dessous des 400 grammes demandés, sachant que ce seuil représente la fameuse portion des cinq fruits et légumes. »

Les fruits et légumes coûtent cher. L’Insee estime l’augmentation à 16 % cette année, atteignant 20 % pour le raisin et 23 % pour les pommes de terre. « Les haricots verts frais sont deux fois plus chers que les haricots verts surgelés. La différenciation et la segmentation de produits ne s’effectuent que vers le haut. Les premiers prix existent, mais ils sont pauvres en variété », constatent le chercheur et ses collaborateurs. Si l’on en croit l’expertise, seuls les plus aisés ont le choix dans les produits frais. Pour les plus modestes revenus, il faudra faire avec ce qui sera abordable, au détriment de la qualité.

Le nerf de la guerre

Le prix serait donc le nerf de la guerre. Pour le docteur Olivier Cressey, spécialisé en nutrition, « les fruits et légumes représentent un vrai effort financier. Surtout si l’on prend en compte la nécessité d’une consommation régulière de fruits et légumes frais. Les ménages les plus modestes ne peuvent pas se permettre cette dépense ».

La réaction chez les associations de consommateurs est du même ordre. Charles Pernin, de la Confédération de la consommation, du logement et du cadre de vie (CLCV), regrette « le manque de transparence de la filière. Il subsiste toujours un flou sur la répartition des valeurs et on ne sait pas comment sont construits les prix. On sait que les prix souffrent des aléas climatiques, du coût de la main-d’œuvre et de la loi sur l’offre et la demande ». Dans la distrtibution même, les disparités sont importantes. « Les prix varient du simple au double entre un marché, une grande surface ou l’épicerie de quartier. Ces inégalités sont d’autant plus flagrantes que les premiers prix sont souvent de mauvaise qualité tant au niveau du goût que de la qualité nutritionnelle. »

L’air du temps

Bruno Chéraire, de la FNSEA (syndicat paysan majoritaire), avance une autre raison pour le peu de légumes variés dans les assiettes. « Si les Français n’en mangent pas assez, c’est surtout parce qu’ils n’ont pas l’habitude d’en manger. » Un peu facile, peut-être, vu les prix enregistrés. La facture totale pour une famille de quatre personnes s’élève en effet à 120 euros par mois, si l’on considère 3 kilos de légumes par personne et par semaine au prix moyen constaté de 2,5 euros le kilo. Il n’empêche, pour le syndicaliste, c’est aussi une affaire d’air du temps. « On ne sait plus faire, regrette-t-il. Les comportements du consommateur ne sont pas adaptés à la cuisine des légumes. Il existe une inhibition quant à la connaissance du produit. A cause de la diversité de l’offre, on ne sait plus manger des fruits et légumes de saison et comment les accommoder », poursuit Bruno Chéraire. « Il y a une éducation à faire, ne serait-ce que pour savoir qu’il ne faut pas conserver les tomates au réfrigérateur. Aujourd’hui, tout va plus vite, on pense à tort que cuisiner, c’est perdre du temps. Faire une salade d’endives ne prend pas plus de 5 minutes, mais on a perdu la notion pratique et le savoir-faire. »

L’expertise délivrée par l’INRA va aussi dans ce sens. « L’évolution du mode de vie ne favorise pas l’achat de ce genre de produits. Il existe de nombreuses contraintes liées aux produits frais en termes de stockage, de choix, de recherche du produit et de transport », analyse Pierre Combris. Pour Pierre Veyrat, de la Confédération paysanne, c’est aussi une question politique : « Il faut mieux cerner les besoins et arrêter de faire la production de masse. On est arrivé à un point où l’agriculture est une exploitation industrielle avec tout le phénomène de méfiance que cela génère. Les gens ont peur de retrouver des pesticides dans leurs produits. Bien sûr, la problématique des OGM n’est pas étrangère non plus à cette méfiance. Les consommateurs apprennent donc à aller chercher la qualité. » Et comme chacun sait, la qualité a un coût.

Primeurs et surpoids

Du côté des consommateurs, on admet qu’il est beaucoup plus facile d’aller vers des produits déjà préparés que vers du frais. Cependant, cette conclusion apparaît à la lumière d’un autre fait : « Les familles sous le seuil de pauvreté, soit près de 15 % des ménages, ne peuvent pas se permettre d’aller chercher le produit frais. Ces gens-là vivent dans une forme d’urgence qui leur dit de se nourrir en priorité avec des produits riches en calories », explique Charles Pernin. « On va aller vers une couverture en besoins énergétiques grâce au riz, au pain et aux pâtes. Il n’existe pas de réel choix en matière alimentaire pour ces personnes-là. » Entre le goût et l’apport calorique, le choix est vite tranché. Les jeunes se retrouvent d’ailleurs dans le même wagon que les ménages pauvres. Le fameux régime étudiant à base de pâtes reflète bien la précarité de la vie estudiantine.

Si l’on peut trouver ces apports en calories, en quoi manger des fruits et légumes frais est-il si important pour la santé ? Le rapport d’expertise de l’INRA avance que les fruits et légumes frais sont pauvres en calories et riches en nutriments, vitamines, oligo-éléments et antioxydants. « Ces derniers aident à la réparation et à la régénérescence des cellules », détaille Olivier Cressey. « Cela permet aussi d’avoir un corps qui marche mieux et d’éviter de prendre un complément vitaminique. Souvent ces compléments sont moins bien assimilés par le corps que s’ils étaient pris à l’état naturel. Aujourd’hui, les gens se nourrissent mal, il n’y a qu’à voir les problèmes d’obésité. Les incidences sont directes sur la santé des gens. Ils souffrent de fatigue et ont du mal à rester en forme. Ils sont plus soumis aussi à la maladie et aux virus qui traînent. Manger des fruits et légumes frais régulièrement, c’est éviter de se retrouver malade trop souvent, et avoir un meilleur moral. »

Si la problématique des primeurs est moins visible que celle du surpoids en France, il n’en demeure pas moins qu’elle soulève à la fois des questions relevant de l’équité sociale, de la santé publique et de l’économie. Rémy Chinaud

Paru dans Reagards n°47, Janvier 2008

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?