Accueil > politique | Par Catherine Tricot | 1er février 2007

Pouvoir Royal

L’objectif du parti socialiste de conquête du pouvoir d’État se construit dans une mutation du parti lui-même. « Le vieux PS », celui d’Épinay et de l’union de la gauche, cède la place à un nouveau PS. Les ajustements autour de la stratégie politique et du programme de la candidate Royal en témoignent. Analyse.

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La stratégie politique du PS s’identifie désormais à la proposition de « gauche unie ». Dans l’analyse de l’échec de la « gauche plurielle » arrive en bonne place la critique de la manière dont a été scellé l’accord politique avec les partenaires du PS. On se souvient qu’en 1997, au moment de la dissolution surprise, les accords étaient restés bilatéraux entre le PCF et le PS d’une part, les Verts et le PS d’autre part. Cette situation avait entraîné le PCF et les Verts dans une sorte de concurrence pour se faire entendre du parti dominant et conquérir la place de deuxième parti. Le PS entend aujourd’hui proposer un accord politique englobant tous ses partenaires. Cet accord à géométrie variable a pour objectif d’intégrer le premier cercle autour de la candidature socialiste (c’est fait pour les radicaux de gauche et les chevènementistes...). Les Verts et le PCF, eux, sont soutenus dans leur légitimité à présenter un candidat. Eric Benzekri écrit ainsi dans La Tête à gauche (1), le 22 décembre 2006 : « La gauche unie, c’est notre intérêt : le rassemblement au deuxième tour se ferait d’autant plus naturellement si un accord de gouvernement existe dès le premier. La gauche unie, c’est aussi l’intérêt de nos alliés. Le bulletin de vote « les Verts »sera légitimé comme le vote écologiste utile et celui des communistes comme le vote antilibéral utile. »

La synthèse

François Hollande, qui se définit lui- même comme l’homme de la « synthèse » (2), est centré sur l’objectif de combler le fossé entre les différentes familles de la gauche, fossé aggravé avec la montée des contestations altermondialistes et antilibérales. Il fait bien sûr référence à la traditionnelle conclusion des congrès socialistes, mais pas seulement. Il affirme volontiers ne pas croire à un congrès de Tours à l’envers et n’envisage nullement la fusion de la vieille famille socialiste-communiste. S’il ne cède pas un pouce de terrain sur l’analyse de l’échec et des erreurs du communisme, il se veut très ouvert à l’apport militant et à l’idéal des communistes. Cet objectif de synthèse s’est traduit lors du congrès du Mans, au lendemain du référendum européen, par un compromis validé par toutes les familles socialistes (à l’exception de Montebourg). Cela s’exprime encore dans les choix faits par Ségolène Royal de réunir autour d’elle des figures emblématiques du « non » de gauche : même si Fabius et Mélenchon, déterminants dans la victoire du « non », ne seront jamais pardonnés. L’équilibre des proches de la candidate socialiste est soigné : Arnaud Montebourg et Patrick Menucci sont aux premières places.

Tradition sociale-démocrate

Mais surmonter la fracture du « non » passe aussi par le refus de laisser s’installer une conception de deux gauches irréconciliables. La crainte de se couper d’une part significative de l’électorat de gauche est patente dans les discours socialistes. Bien qu’ils argumentent assez peu sur la portée transformatrice de leurs propositions actuelles, les socialistes ne se privent pas de faire remarquer que la gauche au pouvoir a pesé dans les conquêtes que les antilibéraux entendent aujourd’hui défendre. Officiellement, le discours socialiste ne prend pas de distance avec les choix économiques et sociaux du gouvernement Jospin tout en laissant Royal contester les 35 heures... La direction du PS conduit une offensive de clarification. Elle s’affirme désormais clairement sociale-démocrate, « le socialisme de la responsabilité », explicite Hollande. De fait, si l’on additionne les voix de Ségolène Royal et celles de Dominique Strauss-Kahn, c’est près de 80 % des socialistes qui ont fait ce choix.

La cohérence aussi bien de méthode que de propositions s’affirme. Dans la tradition sociale-démocrate, la candidate socialiste entend promouvoir le dialogue social, notamment par la valorisation du contrat face à la loi, par un poids plus grand accordé aux syndicats. Malgré le cafouillage, le discours socialiste n’est pas purement social-libéral. Il continue, dans la tradition sociale-démocrate, à donner à l’impôt une fonction redistributrice. Le projet socialiste insiste sur les marges de manœuvre possibles. Non sans pertinence (voir encadré ci-dessous)... Qui niera que l’école, la démocratie, la ville, l’égalité hommes-femmes sont des questions clés dans la vie de chacun ? La charpente du discours du PS s’adresse aux classes moyennes soucieuses de cohésion sociale, de modernité dans les relations sociales et d’avenir pour leurs enfants. La candidate socialiste porte quant à elle un discours plus franchement destiné aux catégories populaires. C’est ainsi qu’on la voit développer un discours sur la sécurité et « l’ordre juste » supposé leur convenir ; elle affirme son attachement à la « valeur travail » et ne se presse guère dans les combats pour les plus démunis (SDF, sans-papiers, etc.). Enfin, sur la fonction du politique et sur l’exercice du pouvoir lui-même, on assiste à une recherche de cohérence nouvelle. Hollande n’hésite pas à se démarquer de la symbolique mitterrandienne qui incarnait : au moins dans les années 1970 et début 1980 : la force (tranquille) de la volonté politique. « (...) comme si la démocratie n’exigeait pas d’abord de ressembler aux citoyens que nous avons vocation à fidèlement représenter. Non. Le pouvoir est une chose ordinaire pour faire des choses ordinaires » (3). La politique n’est plus le lieu du (grand) dessein mais celui de la (bonne) gestion.

(1) La Tête à gauche (http://www.lateteagauche.org/) est issue de la scission de la « Gauche socialiste » qui rassemblait alors Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon, Marie-Noëlle Lienemann. Désormais très « hollandaise », elle réunit Julien Dray et Harlem Desir.

(2) Cf. François Hollande, Devoirs de vérité. Dialogue avec Edwy Plenel, Stock, 2006.

(3) François Hollande, Devoirs de vérité, p. 115.

Devoirs de vérité de François Hollande. Extrait

Dans ce passage, François Hollande exprime de façon ramassée les principaux axes qui fondent le projet socialiste.

« Changer la vie », c’était changer de majorité, avoir enfin un président de gauche. Le « Présider autrement » de la campagne de 2002 suffit à montrer le chemin parcouru. On ne le refera pas en sens inverse : l’idée que le changement ne tiendrait qu’à nous-mêmes ne vaut plus. L’alternance s’est banalisée. Le changement, ce n’est pas non plus, comme on l’avait un moment conçu, le passage à un autre système économique : c’était l’offre politique de 1981. Aujourd’hui, ce sont les résultats concrets qui sont attendus, au-delà même de la baisse du chômage : c’était déjà notre proposition centrale en 1997. L’horizon du changement n’est plus simplement dans le registre économique ou dans la légitimité politique, il est dans le rapport à la démocratie et à la société. La gauche doit avoir pour première ambition de changer le pouvoir lui-même. Son organisation, son mode de décision, comme le contrôle démocratique dont il doit être l’objet.

Ensuite elle doit porter de nouveau l’idée de progrès, mais en dépassant la vision réductrice de la seule croissance, de l’économique et du social. Comme l’a souligné Amartya Sen, le Prix Nobel d’économie, le développement humain est aussi affaire de « capabilités », c’est-à-dire de l’existence pour chaque individu d’un espace du possible dans lequel il peut projeter son avenir. L’égalité, la place des femmes, la politique de la famille, la ville et les territoires, la cité et l’environnement, etc. : c’est une conception beaucoup plus globale et sociétale du changement qu’il nous faut avoir. Une conception où l’individu et l’individualisme ont leur place. Car on est passé d’un rapport collectif au changement social à un rapport personnel. Cela change vraiment quand, concrètement, le citoyen lui-même en ressent la réalité.

Enfin, la gauche doit parler de la France, de ce qu’elle est, de ses valeurs, de son destin. Elle doit montrer que la nation n’est pas contradictoire avec son projet politique, et pas non plus un frein à la construction européenne telle qu’elle l’a conçue originellement.

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