Accueil > actu | Par | 1er mars 2007

Presidentielle vue par François Cusset

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

François Cusset, historien des idées, a publié La décennie. Le grand cauchemar des années 1980 (éd. La Découverte), une critique virulente du paysage intellectuel français, moraliste et consensuel.

On croit rêver. Ou assister au dénouement cauchemardesque d’une histoire qui naquit, selon les versions, dans la solitude de l’affaire Callas (Voltaire), les risques de l’affaire Dreyfus (Zola) ou les audaces de l’affaire Rosenberg (Sartre). Jugez plutôt. Les ex-gauchistes André Glucksmann et Pascal Bruckner, dont le virage civilisationnel et atlantiste ne date certes pas d’hier, ne cachent plus leur admiration pour Sarkozy. Que louent aussi en homme droit (dans ses bottes ?) l’ex-mitterrandien Max Gallo et l’ex-Inrockuptible Marc Weitzmann. BHL, lui, jure sa fidélité à la « gauche antitotalitaire », comme si Brejnev venait d’envahir l’Afghanistan, tandis qu’Alain Finkielkraut hésite encore, trouvant les candidats bien discrets à propos de l’Iran d’Ahmadinejad. Et pendant que le sociologue Michel Wieviorka vomit la « démagogie bas de gamme » des appels de Ségolène Royal à la démocratie participative, disant tout haut ce que tant de ses pairs pensent tout bas, Pierre Rosanvallon et son usine à gaz sociale-démocrate de la République des Idées, riche en trentenaires surdiplômés, théorisent la « réforme » douloureuse et nécessaire, pour n’en pas laisser le monopole à l’UMP : non sans laisser deviner leur regret qu’un aussi noble projet ne soit porté jusqu’à l’élection par leur héros si compétent, Dominique Strauss-Kahn. Spectateurs consentants, alignés au pied de la scène aux côtés d’un Doc Gynéco ou d’une Josiane Balasko, les fameux intellos, qui étaient à la France ce que le sumo est au Japon, sont donc plus que rentrés dans le rang : ils incarnent une forme à peine élitiste de divertissement, ou d’animateurs normalisés, dont on attend surtout de savoir pour qui ils vont voter ou chez qui ils déjeuneront, la fonction de poil à gratter démocratique qui fut longtemps la leur soudain entièrement oubliée. Au-delà, l’intellectuel « postpolitique » d’aujourd’hui, Janus biface qu’on peut voir aussi derrière les figures bavardes de l’éditorialiste ou de l’animateur de talk-show, associe ainsi le rôle de l’expert et la fonction du moraliste, le dogme du réalisme et le chantage aux valeurs, les conseils au pouvoir et les aboiements d’idéologues. Mais de travail critique ou d’élan contestataire, aucune trace : ni pour dissiper les propagandes simplificatrices des candidats en bras de chemise, ni pour prémunir contre les mythes électoralistes de l’égalité formelle et de la liberté de choix individuelle, ni pour jeter quelque passerelle entre la France de 2007 et le prolétariat mondial, ni pour analyser d’autres formes de domination que la World Corporation ou le grand méchant Américain : ni même pour faire valoir que la politique existe toujours, y compris sur les modes récents du mouvementisme minoritaire ou de l’activisme non gouvernemental. C’est dans ce dernier repli qu’on trouvera peut-être l’intellectuel critique, mais sous des formes peu propices à la publicité médiatico-électorale : intellectuels collectifs, enclaves disciplinaires, luttes spécifiques, ou bien une exigence théorique que ne goûte pas la démocratie cathodique. Car si le site web de la candidate socialiste peut citer Jacques Rancière, c’est bien sûr à son insu et parfaitement à contre-emploi : sa critique du consensus comme forme policière de la politique paraît peu compatible avec l’unitarisme électoral. Entre un travail conceptuel qui a délaissé depuis longtemps le terrain électoral et un suivisme électoral qui a délaissé depuis longtemps le travail conceptuel, l’intellectuel français est cette fois introuvable. On connaît la chanson : l’image a supplanté la délibération, l’expertise a rendu la critique obsolète, et la peur produite à dose industrielle a désamorcé toute pensée autonome : renvoyant l’intello critique au musée. Sauf à ce qu’il mette au jour les logiques propres de la révolte, ou rédige, comme Auguste Blanqui à l’été 1870, des Instructions pour une prise d’armes. En attendant, inutile de faire parler le cadavre : il n’a plus rien à dire. F.C.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?