Accueil > Société | Par Sabrina Kassa | 1er mai 2007

Prisons de luxe pour enfants perdus

La première prison exclusivement réservée aux mineurs délinquants vient d’ouvrir ses portes. Six autres prisons de ce type vont suivre d’ici 2009. Peut-on éduquer en milieu clos ? Ces « salles de classe entre quatre murs » ne convainquent ni éducateurs, ni magistrats. Quelles alternatives à l’incarcération ?

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A Meyzieu, près de Lyon, la première prison exclusivement réservée aux mineurs vient d’ouvrir ses portes. Sans miradors, murs d’enceintes ni barbelés, cette prison « à taille humaine »  : les bâtiments abritant les cellules sont appelés des « maisons »  : pourra contenir 60 détenus maximum âgés de 13 à 18 ans. Lors de l’inauguration du lieu, en mars dernier, Pascal Clément, l’ancien garde des Sceaux, a fait part de sa « fierté » d’inaugurer cet EPM (établissement pour mineurs), dont la vocation est d’être « une salle de classe entre quatre murs » . En plus des quatre-vingts surveillants, les EPM comptent une quarantaine d’éducateurs de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) et une douzaine d’enseignants. Tout est prévu pour limiter au maximum le temps passé seul en cellule. « Ce qui en soi n’est pas critiquable lorsque l’on voit les effets catastrophiques du désinvestissement éducatif dans les quartiers pour mineurs aujourd’hui. Les éducateurs de la PJJ qui s’y trouvent travaillent principalement sur l’aménagement des peines et l’éducation nationale y occupe une place minime » , note Gilles Chantraine, du centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Résultat, les jeunes détenus se retrouvent le plus souvent seuls dans leur cellule, désœuvrés.

EDUCATION EN LIEU CLOS

Cela dit, l’idée d’en faire « une salle de classe entre quatre murs » ne convainc personne, ni les éducateurs, ni les magistrats... « Ces établissements peuvent apporter un certain nombre d’éléments éducatifs aux jeunes : apprendre à s’occuper de soi, à se stabiliser, peut-être quelques bribes de culture générale, admet Jean-Pierre Rosenczveig, le vice-président du tribunal de grande instance de Bobigny et président du tribunal pour enfants. Mais, sûrement pas apprendre à vivre normalement. On n’apprend pas la vie dans un lieu clos. La prison est un lieu artificiel. Donc prétendre qu’un passage dans un EPM va permettre aux délinquants de trouver leur place dans la société, c’est une élucubration. »

Cet EPM n’est que le premier de la liste. Six autres prisons de ce type sont prévues, à Porcheville (Yvelines), Lavaur (Tarn), Epinal (Vosges), Marseille, Orvault (Loire-Atlantique) et Rouen avant fin 2008. La construction de ces prisons a été décidée lors du vote de la loi d’orientation et de programmation pour la justice en 2002, dite loi Perben, qui mettait l’accent sur les mesures répressives envers les mineurs délinquants (création des centres éducatifs fermés...) et renforçait le dispositif de la justice pénale des mineurs (durcissement des peines, extension du filet pénal...).

Un mouvement qui, hélas, n’a pas démarré en 2002, mais dans les années 1990 où, crise économique et sociale aidant, le regard de la société sur les mineurs délinquants a changé pour estimer que la répression carcérale devenait la solution. « Le caractère massif et visible de cette délinquance qui l’accompagne, la proximité des espaces où elle se joue, école, quartier, transports, cage d’escalier... changent la donne. On assiste ainsi à la construction du péril jeune des années 1990, rappelle Manuel Palacio, directeur de la PJJ dans La justice des enfants perdus (1). C’est à ce moment-là également que la sphère publique se mobilise et commence à produire des politiques et des programmes visant à endiguer significativement un phénomène élevé au rang de problème national. Ces politiques seront d’abord judiciaires, mobilisant la justice des mineurs et les structures éducatives existantes avec l’appui de la politique de la ville. Elles continueront à se développer au gré d’une course à l’échalote où au toujours plus d’affichage de fermeté répond toujours moins de résultats chiffrés. » En effet, dans les centres éducatifs renforcés (milieu ouvert) 20 % à 30 % des délinquants récidivent. Dans les centres éducatifs fermés, le taux monte à 50 %. En prison, il est à plus de 90 %. Malgré l’évidence de l’échec du « choc salutaire » de l’enfermement pour les mineurs, les politiques ont continué dans la même direction, en réduisant les budgets pour les projets éducatifs en milieu ouvert sur le long terme, seule démarche capable de travailler en profondeur les difficultés rencontrées par les jeunes délinquants et leurs familles (voir encadré).

PRISONS EN CHANTIER

Dans ce contexte, la création des sept EPM soulève de nombreuses inquiétudes. D’autant plus qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas dans quel projet politique ces prisons s’inscriront. Ces nouvelles structures peuvent toutefois être interrogées sur deux aspects.

Primo, le coût de construction de ces prisons ne risque-t-il pas de peser encore plus sur le financement des mesures destinées à l’accompagnement des jeunes en difficulté ? Le budget total pour la construction de ces sept « établissements » s’élève à plus de 100 millions d’euros, alors que le budget de la justice, soit 2,34 % du budget de l’Etat pour 2007, est le plus faible taux de l’Europe des 25. « Ce risque n’est pas nouveau, reconnaît Manuel Palacio, et il arrive souvent qu’un juge se résigne à la mise en détention d’un mineur parce qu’il ne trouve pas de place disponible dans les structures éducatives existantes. » Les éducateurs et autres magistrats qui ont manifesté en mars dernier contre la construction des EPM devant la prison de Mézieu ou encore sur le chantier de Porcheville n’ont pas manqué de relever ce danger. « Dans les Yvelines, nous avons perdu dix places de foyer éducatif, explique Martine Grelot, délégué SNPES (2) de Houilles, dans le Parisien du 26 mars. Cette prison coûte 14 millions d’euros et on continue à supprimer des postes d’éducateur. »

Secundo, ces nouvelles prisons vont-elles provoquer une inflation carcérale ? Aujourd’hui, difficile de trancher sans connaître le sort qui sera réservé au critère de la récidive dans le traitement pénal des mineurs délinquants. D’après Jean-Pierre Rosenczveig, « personne ne le sait. Pour l’instant tous les outils répressifs qui ont été mis en place en 2002 ont conduit à une baisse de l’incarcération. En tant que juge, ce n’est pas parce que l’on me dit qu’il y a une place en prison que je vais y envoyer un gosse » . A la nuance près que la baisse de l’incarcération des mineurs depuis 2002 s’explique surtout par le placement en centres éducatifs fermés, qui sans être des « vraies prisons » restent tout de même des lieux d’enfermement, où les jeunes âgés de 13 à 18 ans font l’objet d’un contrôle judiciaire strict. Loin d’une véritable alternative éducative...
« On construit des prisons pour fermer celles qui ne sont pas dignes » , insiste le ministère de la Justice. Là aussi le doute est légitime. Les sept EPM pourront accueillir plus de 400 adolescents, alors que d’ores et déjà cette capacité est insuffisante (732 mineurs détenus en janvier 2006). Bref, on ne pourra pas se passer des quartiers pour mineurs, à moins qu’une politique volontariste de déflation carcérale soit mise en œuvre. « Je crains que les EPM provoquent un appel d’air , considère Gilles Chantraine, car on ne s’achemine pas vers une substitution de structures. Les EPM risquent plutôt d’avoir un statut hybride entre les centres éducatifs fermés et les quartiers pour mineurs. Avec un effet pervers : on enverra les jeunes jugés « irrécupérables » dans des quartiers pour mineurs, du coup, laissés à l’abandon. » S.K.

Paru dans Regards n°40, mai-juin 2007

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